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La montagne rouge 20

Publié le par le breton noir

Montagne-Pelee NEW Callac=

Callac, la kommandantur, image d'archive

 

20  

Plus tard, peut-être, à supposer qu’il vive assez longtemps pour ça et surtout que le remords le tire par les pieds, Targaz savait que tous les coups de gomme qu’il donnerait pour effacer cette séquence de sa vie ne pourraient empêcher qu’il entende, comme le contrepoint persiste longtemps après une symphonie, la voix âpre de Péresse qui, daignant enfin ouvrir la bouche, balançait tout à trac :

     Demain à trois heures. Direction Callac. Reposez-vous en attendant !

           Sur ce, laissant les gours en plan, Péresse s’en alla conférer avec l’officier boche qui commandait la compagnie qui déjà avait pris ses quartiers dans cet immeuble de Saint-Brieuc, à l’entrée de la route de Guingamp, où le camion les avait déposés.

Au même instant, dans son bureau austère de Guingamp, Flambard, mettait la dernière main à son plan de revanche.  Face à lui, un jeune homme distingué dont on aurait presque attendu qu’il portât monocle, costume de nankin et cravate de soie, lissait d’un geste machinal ses cheveux blonds dont une mèche rebelle s’obstinait à lui barrer le front. Impossible de lire un quelconque signe d’émotion sur son visage lisse de fils de famille. Avant qu’il n’ait parlé personne — à condition bien sûr qu’il se soit trouvé là —, n’aurait pu voir en ce type un peu snob Rudolf, le chef redouté des gestapistes de Guingamp ! Bien entendu, cette belle apparence n’était qu’un leurre et d’autres que Flambard, en dépit du service qui faisait qu’on ne pouvait éviter de la côtoyer, se seraient efforcé de limiter au maximum cette infamante proximité. Mais lui, Flambard, tout à sa religion de l’ordre, s'enorgueillissait de voir en lui comme un alter-égo. D’ailleurs, n’était-il pas vrai qu’on pouvait affirmer, sans risquer de beaucoup se tromper, qu’à eux deux ils tenaient la cité et même, tant leur influence ne département se discutait plus, tout le département des Côtes du Nord. Ce sentiment d’omnipotence les unissait à la manière des alliances passées entre coupe-jarrets de la cour des miracles. Tant que l’union faisait la force il n’existait pas de raison pour qu’ils se tirent dans les pattes, mais que le vent vienne à tourner, sans prendre le temps de s’avertir, ça deviendrait chacun pour soi et tous les coups seraient permis.

Et puis, quoiqu’en pense Flambard, il y avait entre eux véritable hiérarchie. Ainsi, ce soir, Rudolf s’était invité chez lui avec le sans-gêne d’un soudard qui ne s’embarrasse pas de fioriture. Il était le vainqueur, l’Allemagne occupait la France, sa préséance allait de soi.

    Voilà, dit-il, en tendant à Flambard une feuille dactylographiée. J’ai examiné votre plan dans tous les détails. Je n’y vois rien à redire mais j’ai pensé qu’il serait bon, avant demain matin, que nous le revoyons ensemble.  N’est-ce pas, ce qui compte avant tout dans une pareille opération, c’est la coordination. Faisons le point pour la dernière fois.

Si ce n’était, peut-être, une infime tendance à l’accentuation de certaines syllabes, Rudolf, qui avait étudié avant-guerre à Paris, parlait un français d’une étonnante pureté. Il s’en servait, comme Lainé du Breton, comme d’une machine à attraper les mouches. Une fois pris dans les rets de l’enjôleur qui parle comme vous, difficile d’en sortir. Réagir équivaut à se faire broyer, tandis qu’accepter vous conduit, bourrelé de remords, sur les chemins glissants de l’abjection. En attendant, le faux-jeton ou le faux monnayeur, chacun l’appellera comme bon lui semble, avait rapproché son siège de celui de Flambard et tous deux, comme des étudiants bûchant un examen sauf que, en matière d’examen, le document sur lequel ils planchaient  ne le cédait en rien aux exactions de Tamerlan car, si l’on s’en tient au résultat, Lainé, toujours piqué d’Irlande, n’aurait jamais rêvé de Pâques plus sanglantes que celles qui furent célébrées, à Callac, le 9 avril 1944.

Il faisait doux ce matin-là et la campagne, à l’entour de la ville, quoique souillée par la présence des soldats, avait cette beauté que l’on ne trouve qu’en Bretagne à la période tendre de l’année. Les talus, sommés de chênes aux feuilles renaissantes, étaient couverts de primevères, les renoncules déployaient l’or de leurs pétales et les fossés boueux s’étoilaient çà et là de plaques de cresson.

À deux heures précises, le lieutenant Hans Grülh sorti de l’école des filles de Plourarc’h où il cantonnait depuis la veille avec ses hommes.  Cependant, même s’ils pensaient tous « bon débarras » à l’instar de Jacques Muzellec, l’employé communal, le départ des soldats n’alluma nulle flamme dans le regard des villageois qui, réveillés bien avant l’heure, les regardaient passer. Quelque chose se préparait et même si ce n’était pas sur la commune, on ne pouvait comme d’habitude jamais rien présagé sur la question des représailles. Le lieutenant plaça ses hommes, mitrailleuses pointées, au carrefour de Kerdudal.  De ce fait, les routes de Plourarc’h, Carnoët, Calanhuel, et même les échappatoires possibles par Plusquellec se trouvaient interdits dans un sens comme dans l’autre.  Au même instant, à raison de cinq hommes tous les cent mètres, une machine de siège aux mailles infranchissables empêchait toutes entrées ou sorties de Callac, que ce soit par Carhaix, Guingamp, Morlaix ou La Chapelle Neuve. La consigne était simple. Tout quidam se présentant aux issues de Callac devait être arrêté, fouillé, identifié, gardé à vue en attendant d’être conduit aux halles de la ville. Vraiment, Flambard et Rudolph n’avaient rien oublié. Dès trois heures du matin, un peloton de dix gendarmes, cinq français accompagnés de cinq Allemands, avaient investi la poste neutralisant le téléphone tandis que commençaient les fouilles au domicile des suspects. Là, aussi, les deux compères avaient veillé au panachage. Police, sureté, gendarmerie française, gendarmerie allemande, agissaient par groupes de dix hommes formés à chaque fois de quatre gendarmes allemands, trois gendarmes français et de trois policiers en civil chargés d’interpeller lesdits suspects et de les rassembler aux halles de Callac qui, bien avant les premières lueurs du matin, prenait de plus en plus l’allure d’une gare de triage. Pour quelle destination ? Tout le monde y pensait mais chacun se gardait d’exprimer sa pensée. Les contours de ce qu’ils voyaient se dessiner étaient trop effrayants. 

    On se croirait à la foire aux chevaux, osa enfin Job Kermarec, un familier des cabarets que tout Callac croyait connaître mais gardant un parfum de mystère qu’il devait au fait d’avoir vécu très longtemps à Paris, surtout qu’il ne lâchait que des bribes sur cette part de sa vie.

    Aux bestiaux plutôt répondit son voisin, un brave gars au visage si pâle qu’il ressemblait à un cierge sur le point de s’éteindre, car il est rare que l’on vende des chevaux pour les conduire à l’abattoir.

Mais déjà Kermarec, apercevant non loin de là un jeune gars qu’il connaissait, s’exclama, comme si le fait de s’agiter d’un air bravache abolissait l’angoisse.

          —    Que fais-tu là, Joseph ?

    Et toi, mon Job répondit le jeune homme. J’étais en plein sommeil quand un gars est entré dans ma chambre. Il m’a collé son révolver sous le nez en m’ordonnant de me lever et de m’habiller puis, tout en me tenant en joue, lui et ses deux comparses boches se sont mis à fouiller toutes les pièces de la maison. Même la chambre de mes parents. Tu te rends compte, ajouta-t-il d’une voix si basse que c’est à peine si on pouvait l’entendre, un français avec des boches !  

    Ils cherchaient quoi ?

    Une mitraillette que j’étais censé cacher.

                Et alors ?

    Je n’ai jamais eu d’armes. Même pas un fusil de chasse. Mon père pas d’avantage.

    Hélas, mon gars, conclut Job Kermarec déjà bien moins faraud, c’est pour chacun de nous la même chose.

Pendant ce temps-là, à Saint-Brieuc, le commando Péresse montait dans le camion qui les avait conduits la veille. Trois véhicules, bourrés de militaires Allemands se glissèrent en grinçant derrière eux. Une brume légère, aussi fragile que la fumée bleuâtre qui monte des tourbières à jamais enfiévrées, montait devant les phares aveuglés. C’était comme un suaire, mais pas au sens qu’on a coutume de l’entendre. Cela ressemblait plutôt à un drap soulevé à la morgue dans l’espérance que ce geste accompli dans l’horreur soit le prélude à une renaissance. Lève-toi et marche comme il est dit dans les livres sacrés ! À moins qu’il ne s’agisse tout bonnement d’un exorcisme permettant d’entrer en relation avec une âme que la mort, évidemment violente, a rendu digne de pitié. Une heure plus tard, après avoir traversé des bourgs fermés par des formations de parachutistes allemands, le camion arriva à Callac.

    Ne descendez pas commanda Péresse, nous n’intervenons pas avant six heures. Ce sont les ordres.

          Targaz aurait bien voulu balancer ces fameux ordres à la rivière, mais pas de ça à la Waffen SS ! Cependant, l’impatience contenue est comme un feu qui couve. Un simple courant d’air suffit pour qu’il dégénère en incendie et fol serait celui qui prétendrait le contenir. À six heures, enfin, le signal fut donné. Péresse, suivit de deux officiers allemands, se rendit chez le maire, Trémeur  Burlot, un communiste comme partout sur la montagne rouge, et, la minute d’après, armé de son tambour, Prosper Bellec, le garde-champêtre, d’une voix qui tremblait, fit connaître à la population que séance tenante, sans poser de questions, sans manifester en aucune façon, elle devait se rendre sous les halles où attendait déjà la première fournée.

« Habitants de Callac, répétait le fonctionnaire à chaque carrefour, inutile de fuir, la ville est bloquée. Tous les hommes, sauf les malades impotents et les malades graves doivent se rassembler à l’intérieur des halles. Tout hommes qui sera découvert après neuf heures sera immédiatement passible de la cour martiale » 

          Commença l’heure du Bezen Perrot. Il y avait là toute la fine fleur. Péresse bien sûr qui commandait, mais aussi Geffroy, Gouez, Stern, Marec, Bihan, Guillou, Martin et Targaz qui, maintenant lâché, boulot de flic ou nom, ne se posait plus de questions. C’était le dimanche de Pâques. Toutes les cloches, de l’église de Callac mais aussi de toutes les chapelles alentour auraient dû exploser de joie pour annoncer le Christ ressuscité, mais au lieu de cela l’impressionnant silence n’était troublé que les vociférations des boches qui vérifiaient les identités et notaient sur un cahier le nom des personnes contrôlées. Une fois identifiées, elles devaient se ranger à gauche du bâtiment et dans un premier temps, les gours étaient chargés de les garder.

          Les contrôles d’identité achevés les Allemands relâchèrent un grand nombre de personnes. Pour la trentaine qui restait, le pire commençait. Malgré les véhémentes protestations de Trémeur Burlot dont le courage n’était plus à démontrer, les spécialistes allemands suivis des loups les plus féroces de la milice Perrot réquisitionnèrent une salle de la mairie pour procéder aux interrogatoires des coupables désignés. Bientôt la place, et par-delà la ville, résonna des hurlements des prisonniers et des imprécations des tortionnaires jamais à court de fantaisies sadiques pour faire parler les gens et à ce jeu, à quoi bon le cacher, Péresse, Laiz, Jasseron et Targaz, et même le petit Ferrand, s’étaient vite montrés des élèves très doués.

           Cela dura toute la journée et ce n’est qu’à dix-sept heures que les coupables désignés, dont certains ne pouvaient avancer qu’avec l’aide de leurs camarades, s’entassèrent dans un bus qui partit en ronflant, comme une espèce de minotaure, en direction de Saint-Brieuc. À l’arrière du bus, Joseph Geffroy, dix-neuf ans, bien qu’il ne fût plus qu’un bloc de souffrances, tentait de s’imprégner, comme s’il pressentait qu’il ne le verrait plus, le décor jusque-là unique de sa vie. Joseph n’avait jamais été un maquisard mais, selon l’expression convenue, il connaissait des choses qu’il avait, avec un esprit de sacrifice qu’il ignorait lui-même posséder, refusé de livrer à ses bourreaux. À Saint-Brieuc, Flambard et Rudolph l’attendaient de pied ferme, mais ni les hypocrites tentatives de persuasion, ni les tortures renouvelées jusqu’au martyre ne le firent changer d’avis. On payait cher en ce temps-là le désir fou de demeurer un homme.

                               ©José Le Moigne

                                     Juillet 2011

 

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