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L'île nue / Extrait d'un roman inédit

Publié le par le breton noir

 

 

 

 

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 Rochers, photographie / christine Le Moigne-Simonis

 

 

Elle me disait aimer le jazz, le cinéma, la musique classique et la chanson française. Des goûts étrangement classieux comme aurait dit Gainsbourg, mais il ne me fallut pas très longtemps pour comprendre qu’ils n’étaient que le parfait décalque de ceux des étudiants petit-bourgeois qu’elle fréquentait le soir, lesquels, singeaient, avec une bonne décennie de retard, les zazous de Saint Germain des Prés et se prenaient pour Boris Vian.  Il y avait eux pour l’ordinaire et moi pour l’extraordinaire. Je n’aimais pas ce découpage qui me renvoyait à ma condition de fils d’ouvrier et à mon inculture supposée. Souvent, quand elle parlait de Mezz Mezzrow – dont l’autobiographie, Really the blues, venait d’être traduite – de King Oliver, Kid Ory et autre Barney Bigard, il me semblait qu’elle s’amusait à me faire la leçon. Le pire, c’était quand elle évoquait Ray Charles. The Genius ! C’était du dernier snob ! Un vrai banana split !  Pourtant, l’honnêteté m’oblige à dire ici que, bien avant qu’ils ne deviennent des légendes avec des titres comme Moaning et Blues marche for Europe N°1, c’est elle qui m’initia à Art Blakey et aux Jazz Messengers. Ainsi, malgré tous mes sarcasmes appuyés, je lui suis redevable d’un peu de ma culture musicale.

Qu’elle en soit donc remerciée.

Le cinéma rétablissait l’égalité. De fait nous apprenions ensemble. Jusque-là, bien que nous fussions plus pauvres que Job sur son tas de fumier, notre mère s’était toujours arrangée pour que, le dimanche, du moins le plus souvent possible, nous puissions, mon frère et moi, nous rendre à la séance que donnait le Celtic, en haut de Lambezellec. En effet, notre quartier provisoire – un provisoire qui semblait ne jamais avoir de fin – ne possédait pas de salle. J’ai encore dans l’oreille les claquements secs des sièges en bois, le brouhaha, les hurlements parfois qui montaient de l’orchestre, les jappements de l’agent de police qui, accoudé aux montants de la porte à battants à côté du pompier, était chargé de maintenir l’ordre.

Dès l’entracte passé, la magie s’installait. Toute l’encyclopédie des séries B s’ouvrait à nos yeux ébahis. Impossible de tout citer de cette manne inépuisable de westerns, de films de cape et d’épée ou de péplums. Une exception, L’homme des vallées perdues, de George Stevens, avec Alan Ladd et Jack Palance. Grâce à ce western lumineux, lauré en 1954 par l’Oscar de la photographie − ce qui nous faisait une belle jambe alors.  Par la grâce de ce film, lorsque je songe à notre vieux ciné, c’est d’abord un ciel pommelé que je vois, avec, s’échappant de la cheminée d’un ranch de montagne, des volutes de fumée qui, en prenant leur temps, se mêlent aux nuages.  Assis sur la barrière, winchester à la main, un homme dont je me souviens qu’il se prénommait Shane, regarde, avec des yeux emplis de nostalgie, l’enfant que j’étais en ce temps.

Le Commedia était le temple du cinéma d’auteur. Nous ne l’avions pas choisi. Il se trouvait au lieu de rendez-vous et le timing imposé par la dame à la 203 interdisait toute autre alternative. Nous n’eûmes pas à le regretter. Une fois passé la façade austère et le hall d’une froideur de béton, l'on se trouvait dans un ravissant théâtre à l’italienne avec sa mezzanine, ses appliques électriques en formes de flambeaux, ses fauteuils couverts de velours bleus qui plongeaient vers la scène, son rideau rouge masquant l’obscénité de l’écran blanc.

Je suis frappé depuis toujours par la facilité avec laquelle on utilise les métaphores musicales lorsqu’il s’agit de cinéma. De tel film, on dira qu’il chante sa petite musique de nuit, d’un autre qu’il a la démesure d’un opéra rhénan, et de tel autre encore qu’il pétille comme une valse de Vienne.

Dans cet ordre d’idées, L … se souvient-elle encore du choc que fut pour nous la projection de L’île nue du Japonais Keneto Shinto ? Un véritable oratorio qui, pour ce qui me concerne, modifia à jamais ma conception du cinéma. Comment décrire un vrai bouquet de sensations ? Sur une île quasiment désertique de l’archipel de Senonakai, une famille travaille sans relâche pour faire pousser des légumes et des graminées. La difficulté de leur tâche vient essentiellement du manque d’eau qu’il faut aller chercher sur l’île voisine au prix d’efforts ininterrompus. Un jour un des deux enfants meurt. Pas de dialogues, une absence presque totale de scénario, une musique obsédante qui plonge le spectateur dans une bulle de beauté et de contemplation.

L’île nue est un poème symphonique.

 

José Le Moigne

 

 

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José Le Moigne 28/06/2010 17:57



Merci Aussenac.



Aussenac 28/06/2010 11:18



Plongée en vos eaux, avec cette magnifique photo de demeure, et ce texte ci...


Vu ce film japonais, oui, un éblouissement.


Et puis tiens, puisque je viens de découvrir la magie du "scann", je vais numériser des pages de mes "Cahiers de cinéma", tenus dès l'âge de 12 ans...J'aurais tant voulu passer à "Monsieur
Cinéma".


Grandi avec Minelli, nourrie de Cukor, élevée au western et à la comédie musicale, je vis ma vie comme le héros du feuilleton "Dream on"!!


 


Amitiés du grand sud.