Mercredi 29 juillet 3 29 /07 /Juil 02:50






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Brest, janvier 1971, encore l’hiver, encore le froid. En se levant ce matin là, Loïc Le Maguéresse, responsable des espaces verts de la ville, était loin de s’imaginer la macabre découverte qu’il allait faire quelques instants plus tard. Pourtant, la journée ne pouvait pas commencer plus mal. Il pensait affronter une journée comme les autres, morne, maussade, avec son ciel bas et son crachin inévitable, mais il faillit perdre le souffle en ouvrant les volets. Un vent glacial venu en droite ligne des îles Kerguelen jouait à cache mouton par-dessus les immeubles. Loïc jeta un œil en direction du baromètre qui ornait le montant de la fenêtre. Moins dix sous abri ! Du rarement vu à Brest !

Pour la première fois de sa vie Loïc vit ce que c’était que de conduire sur une route verglacée. Le pauvre roulait au ralenti, n’osant pas enclencher les vitesses et encore moins toucher la pédale de frein. Il transpirait si fort qu’il dut mettre la ventilation et le chauffage à fond pour éviter que la buée ne gèle en touchant le pare brise. Ainsi, cahin, caha, il atteignit le jardin Kennedy. À cette heure matinale le jardin, longé par le mur blanc de la Banque de France, ressemblait à un théâtre grec. Dans ce décor de tragédie, à l’angle de l’allée principale, là où le vent était plus vif et plus glaçant, un homme était étendu sur un banc. Un mort ! pensa aussitôt Loïc. Quelle tuile ! Le brave homme fit lentement le tour du corps. Cet homme n’était pas un clochard. Ni jeune, ni vieux, à peu près cinquante ans, il était enroulé dans un manteau à martingale usé jusqu’à la trame, mais ses mains et son visage ne portaient aucune de ces flétrissures, boursouflures de l’errance que Loïc, à force d’arpenter les espaces publics reconnaissait dès le premier regard. La mort, jouant les metteuses en scène, avait fait glisser son béret sur l’oreille découvrant des cheveux clairsemés de couleur châtain. Un pantalon bleu de chauffe d’ouvrier, des brodequins usés mais parfaitement entretenus dépassaient du manteau. Il ne paraissait pas avoir souffert. Il était beau dans la mort qui devait l’avoir saisit, Loïc l’aurait presque juré, sans qu’il s’en rende compte.

— C’est l’effet de l’alcool et du froid, soliloqua le fonctionnaire. On boit pour se donner du cœur au ventre … Très vite on ne ressent plus la morsure du gel … On s’engourdit … On meurt comme on s’endort …

Loïc appela la police.

Le télégramme m’est arrivé en fin de matinée. « Alain décédé, désespoir complet, Maman. »

Connaissant Man Anna je savais qu’elle avait soupesé chaque mot, chaque syllabe du message. C’était son habitude et j’en ai hérité. Ce pendant, nul besoin d’être un grand clerc pour deviné, que derrière la grandiloquence un peu trop appuyée de la phrase, se cachait un dénuement atroce et un chagrin à ce point archaïque qu’elle ne savait comment en rendre compte.

Le temps de rassembler quelques affaires et je me glissais dans la voiture. Gwénaëlle s’installa près de moi. D’Orléans jusqu’au village breton où habitait sa mère, je ne crois pas qu’elle ait émis plus de trois phrases. À quoi cela aurait-il servi qu’elle se montrât davantage prolixe ? À son air buté et à ses traits fermés j’avais déjà compris que cette fois encore il ne me fallait pas compter sur elle.

Les kilomètres défilèrent. Je n’avais encore jamais vu de cadavre et de savoir qu’il m’incombait, en qualité de fils aîné, de procéder à la toilette mortuaire me glaçait jusqu’au os. J’entendais le rasoir glisser sur la peau morte et je sentais, avec un long frisson, l’odeur de l’eau de Cologne que nous avions autrefois partagée. Que voulez-vous, je ne suis pas un saint. Je ne suis qu’un pauvre qui cherche, comme chacun d’entre vous, des raisons de survivre. Aussi, lorsque Gwénaëlle, sans m’avoir consulté, décida de laisser l’enfant, jugé trop jeune et trop sensible, chez sa grand-mère maternelle, je ressentis comme une délivrance. La honte ne m’en ai pas passé, mais tout ce qui retardait mon rendez-vous avec le cadavre de mon père me convenait, hélas.

Au bout du compte, lorsque nous arrivâmes, la bière venait d’être fermée. En franchissant la porte je me heurtais à une boite oblongue qui ressemblait à s’y méprendre à une caisse à fusils. Le cercueil des pauvres.

Les funérailles, hâtives et bâclées, furent à la mesure de la vie et de la mort de Lanning. On les jeta, lui et sa boîte, dans un trou béni à la va-vite et, faute de parents ou d’amis pour partager notre chagrin, nous nous retrouvâmes dans un huis clos épouvantable qui ravivait encore, on se demande comment cela pouvait être possible, notre terrible isolement.

J’aurais voulu connaître les circonstances exactes du décès de Lannig, mais Man Anna refusa de répondre. Elle échangea avec Gwénaëlle un regard violent puis, fidèle à sa tactique, elle nous tourna le dos pour fuir dans sa chambre laissant la place à toutes les conjectures. Car enfin, même ivre à rouler dans les caniveaux, Lanning n’avait pu se laisser surprendre par le froid. Il possédait un toit et, sauf à s’être entendu dire, alors qu’une fois de plus il frappait à la porte : « Tu reviendras lorsque tu auras cuvé ton vin », il savait où se protéger. Alors, peut-être, grelottant plus encore de chagrin que de froid, était-il reparti de son pas chaloupé de marin vers le port et s’était arrêter au jardin Kennedy. 
           La mort ne l’avait pas surpris. Il l’avait attendue. 

Je n’étais pas le seul à m’interroger, mais aucun de nous n’aurait risqué de rompre, par des paroles maladroites, le fragile équilibre de non-dits qui nous tenait ensembles. Nous gardâmes le silence et la mort de Lannig demeura à jamais mystérieuse et glacée.


                                           José Le Moigne 

  

 

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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