Vendredi 31 juillet 5 31 /07 /Juil 01:48



                              Cimetière du vauclin en Martinique, photographie Christine Le Moigne-Simonis


9

 

 

       Trois ans avaient passé. Man Anna n’avait pas survécu plus longtemps à Lannig et aujourd’hui, dans la petite chambre d’hôpital où elle venait de trépasser, tout était effacé. Pour la dernière fois j’avançais sur le terrain de mon enfance et Man Anna, à présent délivrée du poids du monde et de ses illusions, m’y donnait rendez-vous.

      Je ne l’avais pas compris quand elle avait rompu, à la fin de juillet, le lourd silence qui avait succédé à ses lettres d’injures.

       Comme si de rien n’avait été, c’était la Man Anna d’autrefois qui renaissait avec ses craintes et ses attentes, ses exigences aussi, d’autant plus aliénantes qu’elles restaient dans un flou savamment étudié. Sa lettre commençait par un Mes chers enfants bien loin d’être innocent et se poursuivait par l’annonce de son hospitalisation. Une simple pleurésie disait-elle, mais alors, pourquoi l’hôpital de Morlaix plutôt que celui de Brest ? Aucune explication. La porte était ouverte à tout Surtout qu’elle précisait, quelques lignes plus loin, que je n’avais pas à m’en faire pour les petits, mon plus jeune frère n’avait alors qu’une dizaine d'années, car ma sœur Lucie, pourtant jeune mariée, s’en occupait avec bonheur. Le sous-entendu était d’autant plus évident que Man Anna, avec cette science de l’entre deux qu’elle mariait à la perfection, achevait sa missive en précisant, que si jamais nous passions en la Bretagne cet été, elle nous verrait avec plaisir. Comme si elle ne savait pas, bien que cela m’irritât au plus haut point, qu'être  en congés signifiait, le mot n’est pas trop fort, prendre la chaîne chez la maman de Gwénaëlle !     

       Quelque puisse être ma bonne volonté, je le voyais déjà à l’écriture, bien trop calligraphiée pour se prétendre neutre, avec sa barre des T tracée comme au rasoir, cette lettre n’avait pas été rédigée pour apporter la paix. L’ancienne institutrice n’avait rien abdiqué. Jouant avec les codes, c’est en toute conscience qu’elle avait rédigé l’enveloppe non à Monsieur et Madame, mais uniquement à Monsieur Julien Le Fusquellec, manière pour elle d’affirmer qu’elle ne me considérait pas comme un homme marié. Elle le savait déjà en prenant son stylo, le piège était trop évident pour que Gwénaëlle n’y mordît pas. La réaction fut immédiate.

       — Cette fois encore ta mère oublie que je suis sa belle fille, dit-elle en se tordant la bouche.

      Comment aurais-je pu lui donner tort ?  J’aimais ma femme et, bien que sachant le pari hasardeux, je ne renonçais pas à défier l’avenir. Pour autant, cela ne signifiait pas que j’acceptais sans renâcler les injonctions et les diktats. Il faut bien que le tigre enchaîné montre parfois les crocs et présente les griffes. Gare au dresseur ces jours là ! Nous sommes restés un moment face à face, dans un défi muet, et j’étais résolu à ne pas reculer. Sur le fond, c'était incontestable, ma mère allait trop loin, mais sur le fond, impossible d'ignorer que sa souffrance dépassait de très loin la maladie que sa lettre annonçait. Au risque d’être déçu, de me sentir floué peut-être, je savais mon devoir, et cela d’autant plus que la bourgade où habitait la mère de Gwénaëlle n’était qu’à une quinzaine de kilomètres de Morlaix.
      Mais de combat il n’y eut pas.

      — Réponds lui que nous viendrons, dit-elle au bout d’une période de fausse réflexion.

       Je n’étais pas au bout de mes surprises. Gwénaëlle accepta, avant même que j’en formule l’exigence, que notre enfant aille, lui aussi, rende visite à sa grand-mère.

      — Je ne tiens pas à ce qu’il me reproche un jour de lui avoir refusé ça ! dit-elle en me tournant le dos.

      Cependant, comme on ne se refait pas, elle ne pu s’abstenir de marmonner en s’éclipsant quelques propos perfides sur les dangers de contagion.

     Deux semaines passèrent avant que nous puissions nous rendre à l’hôpital. Toute une éternité lorsque l’on est inquiet. Non que je craigne la mort de Man Anna, pas une seconde cette idée ne m’avait traversée, mais je me demandais, bien plus anxieux que je ne le laissais voir, dans quel état d’esprit j’allais la retrouver. Je me trompais dans mes supputations. Deux jours après notre visite, comme si elle n’avait attendu que ça pour renoncer, Man Anna mourut toute seule dans la nuit. Ce n’était pas une désertion. J’en ai gardé l’intime conviction, lassée de tout, ne voulant plus languir et espérer, elle s’en était allée rejoindre Lannig, son beau marin au sourire de miel, dans ce pays, bien au-delà des galaxies, où la souffrance n’existe plus.

       L’infirmière qui me reçu était la même que j’avais eu au petit jour au téléphone.  

       — Elle n’a pas souffert, elle s’est éteinte comme une bougie qui manque d’oxygène, me dit-elle d’un air embarrassé.
       Visiblement, ces banalités, même d’usage, l’insupportaient au plus point. Mais comment faire autrement ? Ce ne sont pas là des choses qu’on apprend à l’école.

     J’observais, tandis qu’elle s’effaçait pour me laisser passer, une ombre de reproche sur son visage fatigué par une nuit sans sommeil. Au fil des semaines elle s’était prise d’affection pour Man Anna et m’en voulait, sans doute malgré elle, d’avoir dû recueillir à ma place le dernier souffle de ma mère. Lorsque je lui demandais quelles étaient les formalités à accomplir pour que ma mère soit enterrée à Brest, dans la même tombe que mon père, elle bredouilla quelques paroles vagues avant de se retrancher derrière l’autorité du chef.

     Le Patron me parut tout aussi accablé. Certes, au bout de longues années de combats quotidiens l’idée même de la mort restait pour lui toujours aussi intolérable, mais telle n’était pas la seule raison de son lourd embarras.

     — Même mort, me dit-il, l’administration ne vous lâche pas. Les règlements municipaux sont ainsi faits qu’un hôpital ne peut lâcher ses morts qu’à la commune dont-il dépend ! Enfin, je comprends votre désir de réunir votre maman et votre papa. Voilà donc ce que je vous propose. Je ne vais pas signer d’acte de décès. J’appelle une ambulance et je vous signe un bulletin de sortie. Il ne vous restera plus qu’à faire constater la mort par votre médecin.

       Et là-dessus, il s’éclipsa. 

       La suite ne se raconte qu’à peine. Aidé par l’infirmière j’ai fait glisser le corps de Man Anna sur un chariot et nous nous sommes jetés dans la gueule béante du monte charge avant de parcourir, dans un galop furtif et haletant, les boyaux du sous-sol. Finalement, j’ai installé ma mère dans l’ambulance, je suis monté à ses côtés, et nous avons filé dans le soleil de plomb qui noyait l’autoroute entre Morlaix et Brest. L’ambulance s’arrêta au pied de l’immeuble de Poul ar Bachet où Man Anna avait été récemment relogée au cinquième étage d’un d’une tour dont l’anonymat, contrastant avec la promiscuité grouillante de notre vieux quartier, je le parierai presque, ne fut pas étranger à son renoncement.

       Le conducteur parti, en toute hâte je dois le dire, j’ai serrée Man Anna très fort dans mes bras avant de l’appuyer sur la paroi de l’ascenseur heureusement désert. Je ne souhaite à personne, et surtout pas aux voix off qui trouvent quelque fois mon récit indécent, d’avoir à vivre un jour une pareille expérience ; ni ce qui a suivi non plus.

      J’ai demandé à la voisine de pallier, une parfaite inconnue, de bien vouloir appeler le Docteur Joncour. Le médecin de mon enfance était presque un ami et que la famille habitât maintenant l’autre bout de la ville n’y avait rien changé. Alors, libre enfin de me laisser aller, comme pour en décoller l’odeur de la mort, j’ai frotté l’une contre l’autre les manches de mon blouson de daim.

      Ensuite ce fut l’enchaînement des soins, sacrilège ou pieux, que l’on doit faire en ces cas là. Pressé par une urgence qu’elle avait me semblait-il elle-même décidée, j’ai accordé à Man Anna tout ou presque de ce que la lâcheté, la répulsion peut-être, m’avait fait refuser à Lannig. La voisine, une petite femme replète et bavarde dont j’ai toujours ignoré le nom, se chargea, au nom du devoir d’assistance qui s’imposait alors, de la toilette mortuaire. Elle revêtit Man Anna de sa plus belle robe, une cotonnade d’été semée de fleurs exotiques qui rappelaient La Martinique, effleura son visage d’un nuage de poudre, puis, la houppette dressée comme le pinceau d’un artiste qui s’apprête à signer, elle me dit à voix basse, certaine de me faire plaisir :

      — Voyez comme elle est belle !

      Le ciel m'en soit témoin,  c’est vrai qu’elle était belle. Non pas inerte, froide et figée, mais simplement absente. Madone d’acajou enclose sur un secret que jamais elle n’avait consenti à livrer dans son entièreté.       
      Alors, assis tout près de son visage, j’ai cru que les visages du passé, Comsbot, Monsieur Luigi, le facteur Pichavant … tant d’autres encore qui, comme des lanternes vénitiennes, avaient quelques fois éclairé notre histoire, allaient venir, paisibles et recueillis, se joindre à Marraine George, à Tante Renée, à toute la famille qui, saintement réunie, se pressait dans la chambre.

      Hélas, à l'heure des obsèques, seule Madame Aliaga, alertée par l’avis de convoi dans la presse, s’était ressouvenue de son amie créole.

     Lorsque les fossoyeurs, avec des gestes sûrs qui leur semblaient venus de la marine à voile, laissèrent filer la corde pour déposer au fond du trou l’humble cercueil de Man Anna, j’ai cru sentir dans l’air comme un frémissement de palmes. Alors, avant que ne tombe sur elle la dernière poignée de terre armoricaine, j’ai convoqué les répondeurs.

 

  

  

                                                             José Le Moigne



 

  

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes
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