A peine rentrée de son bureau de la Pointe Simon, Marraine George se débarrassait de ses bijoux créoles et enfilait sa tenue d'intérieur, une gaule informe et sans couleur que Tante Renée lavait et relavait à longueur d'année. Elle s'épongeait le front...
Des heures durant, assis les pieds ballants sur le débarcadère, Sonson m'avait épié. Il agissait ainsi à chaque tête nouvelle et gare au malheureux qui lui aurait déplu. Vous aviez beau faire le sourd, Toute sa verve créole y passait et quand bien même...
La danse reste toujours lucide et profonde lança Alphonso Mérard, dit Sonson l'amiral, en esquissant pour moi les pas de la laghia. Tu vois, elle est semblable à notre île dont les racines profondes s'enfoncent sous la mer. Si le diable s'en mêle, elle...
Brest après guerre, les barraques — A six ans un enfant a atteint l'âge de raison. C'était net et définitif. Man Anna avait décrété une pause et s'appuyait de plus en plus sur moi. J'étais devenu son regard extérieur. — Mon petit fruit à pain, me disait-elle...
Ecole de Traon-Quizac, Brest, années 50 Chaque année, dès qu'octobre pointe son nez, je me prends à revivre mon premier jour d'école. Je sens la main de la maîtresse peser sur mon épaule et je l'entends baragouiner à Man Anna : — Ne vous en faites pas,...
Au lycée quelques années plus tard Longtemps je me suis demandé, alors même qu'un trop plein de souffrance la poussait à me faire des confidences trop lourdes pour mon âge, pourquoi Man Anna ne me parlait jamais du Colombie et de notre traversée qu'avec...
En ce temps-là, Lannig n'accorait pas encore sa vie avec du vin. Il l'avait arrimée à nos têtes crépues et se croyait invisible depuis qu'un soir de l'hivernage un zombie l'avait suivit depuis le fort Saint-Louis où il était en garnison jusqu'à la route...
2 Passèrent deux années. J'avais tellement grandi que je me réveillais très souvent en hurlant au milieu de la nuit. Man Anna se levait en serrant dans ses doigts une fiole d'huile camphrée dont les effluves, dès qu'elle en dévissait le bouchon, et ça...
La journée avait été très belle et la lumière, filtrée par les persiennes entrouvertes, donnait au mobilier rudimentaire comme une patine vénitienne. Venise ! Il en fallait de l'imagination pour se représenter, dans la triste perspective de notre ville...
J'ai 65 ans aujourd'hui et, comme tous les matins, tragique rémanence de mon passé d'esclave, je suis hanté par le gibet de Montfaucon. Corps en guenilles livrés à la morsure du vent, du froid et de la canicule, à la voracité des corbeaux, des corneilles...