Une bouteille de vieux Bordeaux

La danse reste toujours lucide et profonde lança Alphonso Mérard, dit Sonson l'amiral, en esquissant pour moi les pas de la laghia. Tu vois, elle est semblable à notre île dont les racines profondes s'enfoncent sous la mer. Si le diable s'en mêle, elle est pareille au rhum circulant sous la peau. Elle allume dans la tête tout un vertige de mondes souterrains et je deviens Janus dansant aux frontières de la nuit. Ah ! J'aime la danse au point de m'engloutir en elle comme dans l'œil d'un cyclone. Je suis danse de l'île et danse de la terre. Également je suis amour car danse et amour sont d'une commune essence. Je suis celui qui danse debout sur une étoile avant de m'écrouler, ivre de musique et de sang, sur le sol tremblant encore fertile du pas de nos ancêtres.
Il avait pris possession de l'espace qu'il scandait à mouvements de bras, à mouvements de hanches, à mouvements de pieds, traçant dans la poussière les figures interdites de la danse-damier.
Soudain il se calma, s'essuya le visage d'un revers de la main, et commença à fredonner
Fem'n tombé ka tombé comme an châtaigne[1]
Nom'n tombé ka tombé kon fruit à pain doux
Châtaigne la ka rupoussé
Fruit à pain a ka minnin yin-yin
La Martinique est une femme tombée rugit-il comme s'il sortait d'un mauvais rêve ; mais nous sommes ses fils. Tu dois le dire à tes enfants pour qu'ils gardent en mémoire — surtout quand il leur semblera que plus une goutte de sang noir ne coule dans leurs veines —, l'histoire du grand-ancêtre, ce nègre totémique qui, chien parmi les chiens, connut le grand voyage et qui, mêlant sa chair d'esclave à la terre d'ici, fut le limon fertile d'où nous sommes tous issus. Surtout ne l'oublie pas. Nous n'avons pas reçu le don des mots pour rien. En toutes circonstances, et quelques soient les risques encourus, nous devons nous conduire en marqueurs de paroles.
Je n'avais rien perdu des fortes paroles de Sonson à Brest, quelques semaines plus tard, comme je remontais le boulevard pentu qui mène du Moulin blanc à la place de Strasbourg. A mi-chemin, derrière un mur de pierres sèches constellé de lichen et de ces fougères naines qu'on nomme scolopendre, se cache le cimetière de Saint-Marc où Lanning et Man Anna reposaient depuis plus de quinze ans. Jamais je ne pensais à leur rendre visite. A quoi bon me disais-je. Ils n'ont plus besoin de rien ni de personne, et surtout pas que je vienne déposer à leurs pieds ma charge de solitude. Ainsi je me persuadais, sans autant pour cela jouer à l'esprit fort, que respirer au passage le parfum entêtant des bouquets déposés sur les tombes dans l'ombre protectrice des ifs et de la croix, devait suffire me sentir à jamais pardonné de ma fuite
Comme si je me sentais coupable d'avoir autant tardé à revenir, en Martinique, mon attitude devant la sépulture des miens était bien différente. Trente hivernages et autant de carêmes étaient passés depuis le terrible voyage dont Man Anna n'était pas revenue. Je m'étais préparé à une violente onde de choc à ma descente du Boeing mais au contraire, comme si j'avais quitté mon pays de la veille, tout me fut redonné.
— Vous êtes bien Monsieur Julien ?
Du haut de ses vingt ans et de son mètre quatre-vingt-dix Erick nous attendait. Jusque là, je n'avais jamais approché un cousin et pourtant lui aussi je l'avais reconnu comme je reconnaissais les cocotiers au garde à vous, l'embrasement des flamboyants, l'anarchie amicale des hibiscus et des bougainvilliers, l'odeur puissante de la vanille portée par l'air venu de la mangrove.
Seule l'arrivée brutale de la nuit eut le pouvoir de me surprendre. Elle nous tomba dessus sans prévenir, plus noire que je ne l'avais jamais imaginée et bruissante de vie.
— C'est quoi ce bruit demandais-je à Erick. Tu as des problèmes avec ta voiture ?
Jamais je n'oublierai son rire juvénile.
— Mais non, ce que tu entends ce sont les criquets et les grenouilles.
Je restais cois. Voilà au moins une chose à laquelle Man Anna ne m'avait pas préparé !
Marraine George et Tante Renée m'accueillirent comme le fils prodige dans leur maison de Schœlcher où la nuit n'apportait qu'une fraîcheur relative. Elle n'avait pas tué le veau gras mais, attention encore plus délicate, elles avaient mit à rafraîchir une bouteille de grand Bordeaux millésimé. Comment aurais je pu sourire devant cette hérésie ? Je les imaginais, soucieuses de bien faire, secrètement complexées, expliquant à l'épicier de la case à Chine voisine, qui d'ailleurs n'en savait pas plus qu'elles :
— Vous savez Monsieur Tchou, c'est pour notre neveu qui arrive de France.
L'autre, que je connais maintenant aussi bien si ce n'est mieux que mon boulanger de Bretagne, avait roulé des mécaniques. Du vin, fut-ce la plus infâmes des piquettes, il n'en avait pas vendu depuis la Vierge du grand retour. C'est dire. Pourtant, dans le carphanaüm de son arrière boutique, il avait ce qu'il fallait. Il disparu quelques instants et revint en tenant, avec d'infimes précautions, un flacon poussiéreux qui traînait là depuis des lustres et des lustres.
— Voilà ce qu'il vous faut, dit-il en plissant les yeux un peu bridés qui seuls témoignaient de ses origines asiatiques. Je vous le garanti extra !
Le hasard ne lui donna tord. Bien que transi de froid le vin laissait en bouche un florilège de parfums hautement préservés.
C'est à peine si Marraine George et Tante Renée regardèrent les cadeaux que j'avais apportés. Elles n'avaient pas l'habitude et préféraient rester seules pour ouvrir leurs paquets mais leurs yeux brillèrent de bonheur lorsque je leur fis part d'aller au Vauclin me recueillir sur la tombe familiale. Erick se proposa me guider.
Comme les anses d'Arlet, Grand-Rivière où Macouba, le Vauclin cumulait les fonctions de village de pêcheurs et de carte postale. C'était la vie et l'apparence de la vie. Debout en face de l'océan le petit cimetière étageait comme autant d'attrape-soleil ses monuments de mosaïque blanche. C'était pour moi un autre territoire. Celui de la mémoire. C'est en ce lieu, dans la violente déflagration de la lumière, que je me suis senti, pour la première fois, en accord parfait avec l'ordre des choses. Le doux visage de Man Gabou avait surgit de la saison d'avant l'enfance. Elle souriait dans son mouchoir de tête et fredonnait, maintenant pour moi seul, cette berceuse créole qu'elle avait composée jadis pour Man Anna.
Dodo iche moin dodo[2]
Dodo assou bras manman ou
J'aurais voulu la laisser me saisir par la main et me conduire, comme en ce temps-longtemps dont je portais en moi la trace indélébile, sur le petit chemin de terre dont j'ai déjà parlé, où elle avait, accompagnée de Tante Renée, guidé mes premiers pas. Hélas, pour que ce fut possible, même symboliquement, il eût fallut que Man Anna se tiennent aussi à mes côtés, mais elle n'était plus là.
José Le Moigne