Lannig et le zombie

En ce temps-là, Lannig n'accorait pas encore sa vie avec du vin. Il l'avait arrimée à nos têtes crépues et se croyait invisible depuis qu'un soir de l'hivernage un zombie l'avait suivit depuis le fort Saint-Louis où il était en garnison jusqu'à la route de Schœlcher. C'était au temps maudit de l'amiral Robert et Lannig, jeune marié encore, son service fini, se hâtait de rejoindre Man Anna chez Man Gabou qui l'avait accueilli comme un fils. Dès le boulevard Charles de Gaulle, qui s'appelait alors boulevard de la levée, Rien qu'à sa façon de franchir les dalots sans poser pied à terre, il avait déjoué le mort-vivant qui pourtant avait pris la banale apparence d'un nègre de savane.
Impossible, dites-vous, qu'un blanc-France comme mon père puisse être assez crédule pour croire sans barguigner à ces macaqueries ! C'est bien vite oublier que Lannig avait vagit pour la première fois à la parfaite confluence du pays bigouden et du cap Sizun et que pour les bas bretons de son époque, et il en reste bien quelque chose dans nos comportements, l'intimité avec la mort allait vraiment de soi. Qui naissait du côté de Quimper ne s'étonnait jamais de rencontrer des morts-vivants et personne n'ignorait, qu'avant de trouver place au royaume des ombres, les âmes des défunts hantaient encore longtemps les lieux où elles avaient vécu. Ainsi, quand ils rentraient en titubant, les mêmes qui le ventre plein de cidre juraient le nom de Dieu le soir à la taverne, n'auraient jamais franchi un talus planté d'ajoncs ou de genets sans prendre soin d'abord de faire quelque bruit, de tousser par exemple, pour avertir les âmes qui y font pénitence, leur permettant ainsi de s'éloigner. Sans même sans rendre compte, Lannig croyait en tout cela par toutes les fibres de son corps. Alors pourquoi pas aux zombies !
Cela l'empêchait pas de se demander ce que voulait le revenant qui, à la hauteur du cimetière des riches, semblait s'être dissous dans la nuit tropicale, pouvait bien lui vouloir car il savait qu'il allait reparaître ce qui ne manqua pas. A peine mon père avait-il croisé son ombre avec celle de la Croix-Mission que la pauvre âme désolée, flairant sa trace comme un chien de battue, s'attacha derechef à ses pas et le suivit, toujours à la distance respectable de dix mètres, jusqu'au kilomètre deux de la route de Schœlcher, aujourd'hui impasse de l'étoile filante, où je venais de naître.
Peut-être attendait-elle l'occasion de franchir notre seuil et de prendre ma place.
— Seigneur ! Prends pitié ! s'écria Man Gabou quand Lannig lui conta l'étonnante rencontre.
Elle glissa aussitôt son chapelet sous l'oreiller de mon berceau et exigea de coudre, dans la doublure du bâchi de Lannig, juste en dessous du pompon rouge, cette prière manuscrite qui lui venait de son aîeule Man Titi et que je tiens moi-même de ma maman.
Prière pour protéger du démon et de ses créatures
" Dieu fort et magnanime, enferme maintenant et à jamais les pauvres âmes souillées dans la vertu des sacrements de l'église et dans la participation des saints sacrifices qui sont offerts chaque jour dans le monde."
PATER, AVE
— Mon fils, déclara-t-elle après s'être signée, te voilà maintenant protégé des êtres de la nuit, mais ne cherches surtout pas à comprendre les mystères cachés. Crois-en mon expérience, ce que tu ne vois pas est bien plus fort, bien plus puissant, que les misérables rognures de lumière qu'il t'est donné de voir. Zafé cabri sé pa zafé mouton ! N'oublies jamais cela !
Lannig garda pour lui sa folle envie de l'embrasser. Ce n'était pourtant pas faute de l'aimer, mais il tenait de son enfance une manière de handicap qui le rendait inapte aux effusions. Une fois de plus les mots s'étranglèrent dans sa gorge et refusèrent de passer.
José Le Moigne
Chemin de la mangrove
éditions L'Harmattan