Montfaucon
J'ai 65 ans aujourd'hui et, comme tous les matins, tragique rémanence de mon passé d'esclave, je suis hanté par le gibet de Montfaucon. Corps en guenilles livrés à la morsure du vent, du froid et de la canicule, à la voracité des corbeaux, des corneilles et même des goélands qui viennent jusqu'ici prendre part au festin, orbites évidées en face d'un océan à jamais refusé, squelettes cliquetants sur la plaine et la ville comme de funestes appeaux. Je suis depuis toujours de cette confrérie. Criminel? Qui sait. . Je suis homme après tout. Innocent? Sans doute. On ne crie pas contre le vent sans s'exposer aux mains du tourmenteur. Être branché à Montfaucon est pire que d'être cloué en croix. Ici pas de remords ni d'espérance et surtout pas d'orgueil. Nul lys, nul bleuet, ni humble primevère - et je ne parle pas des anthuriums - ne poussera jamais sur le terreau noircie où vos restes pourris ont fini par tomber. Nulle main charitable ne roulera pour vous la pierre du tombeau. On ne meurt pas à Montfoncon. On se fond dans l'oubli. Et peu importe ce que vous fûtes.
José Le Moigne
inédit
La Louvière
7 janvier 2007