Le chien
Brest après guerre, les barraques
— A six ans un enfant a atteint l'âge de raison.
C'était net et définitif. Man Anna avait décrété une pause et s'appuyait de plus en plus sur moi. J'étais devenu son regard extérieur.
— Mon petit fruit à pain, me disait-elle souvent, si tu allais me faire un brin de commissions ?
Pas d'anticipation. Ce n'était pas encore une corvée. Sorti pour un temps des jupons de ma mère j'en profitais pour explorer l'étrange géométrie de mon quartier. N'ayant pas connu le Brest romantique d'avant guerre et n'ayant pas encore lu Mac-Orlan, je ne la trouvais pas aussi laid et misérable que les adultes, nostalgiques d'un passé que beaucoup n'avaient même pas connu, se plaisaient à le dire. Qui sait, peut-être me rappelait-elle les cases créoles, montées de bric et de broc sur les hauteurs de Fort-de-France quand les nègres la campagne, poussés par la faim, avaient afflués vers l'en-ville, que j'avais sûrement vu dans ma petite enfance mais, pour être plus précis, ces alignements de baraques tirés comme au cordeau me faisaient d'avantage penser à une ville de western comme j'en avais découverte dans les deux ou trois films que j'avais visionner avec Lannig. Selon les saisons, ne manquaient même pas la boue ou la poussière.
En peu de temps j'étais devenu l'ami de presque tous les commerçants ; particulièrement de Madame Petiteau qui tenait, en face de la poterne, seul vestige du bagne, une épicerie-bar-tabac-journaux comme ils en subsistent encore dans nos village armoricains.
Comme beaucoup de femmes un peu fortes Madame Petiteau possédait un très joli visage. Un visage de madone de vitrail dont j'étais amoureux pour autant qu'un tel sentiment soit de mise pour le mioche que j'étais. Elle parlait haut, naviguant dans son commerce avec tout un roulis de hanches et un rire en cascade qui me mettait en joie. Même les tortillons de papier-tue-mouches qui tombaient du plafond semblaient lui faire fête.
Lorsque, tout essoufflé encore d'avoir beaucoup couru je déboulais chez elle, elle me serait dans ses bras délicats malgré leur imposante circonférence et me cloquait sur les joues deux vigoureux baiser tout en gloussant à la cantonade :
— N'est-ce-pas qu'il est mignon !
Dès que je su lire, ce furent des collections entières de Miroir Sprint qui me passèrent entre les mains. Quelles étaient belles, et sacrément évocatrices, les photos des champions ! Louison, son allure de seigneur, ses victoires à panache ! J'étais toujours déçu, les premiers jours du Tour de France, de ne trouver son nom que dans les profondeurs anonymes du classement. Seule la victoire me semblait belle. Je n'étais pas encore rompu aux subtilités de la course par étapes. Mais quand arrivait la montagne, et que son visage de Christ agonisant mais néanmoins vainqueur envahissait les pages, je me sentais vengé. Quelle merveilleuse époque aussi que celle où la légende s'écrivait en magnifiques métaphores ! Le col de l'Izoard n'était plus que La casse déserte, le Mont Ventoux le géant de Provence et les coursiers, eux-mêmes, exigeaient le surnom de géants de la route. Pour mémoire je rappelle que je partageais avec Lannig le culte de Bobet. Ceci étant réaffirmé, je ne me privais pas pour autant de supporter Biquet Robic, le breton obstiné et teigneux dans lequel nous nous reconnaissions ; Ferdi Kubler, le Suisse au profil d'aigle ; son compatriote, le bel Hugo Koblet, plus gominé qu'une star de cinéma ; sans oublier Rick Vansteenbergen le bouledogue flamand ; Lili Bergaud tellement petit qu'on l'appelait la puce du Cantal ; Pierre Brambilla, dit la Brambille, qui un jour, saoulé de chutes, de crevaisons et de souffrances, enterra son vélo au fond de son jardin. Quel éclat de rire poussâmes nous ensemble le jour où ce poivrot sublime d'Abdelkader Zaaf, une fois la ligne passée en vainqueur solitaire, fit faire un demi-tour à sa bécane et s'en alla retrouver la chaleur grégaire du peloton ! Tant d'autre héros encore dont les exploits encombrent à ce point ma mémoire que — en dépit des torrents d'images que la télévision nous assène depuis —, il me faudrait des nuits entières pour évoquer leur magnifique souvenir.
Ah oui, je jouissais pleinement de ces instants de liberté et je me revois, dodelinant des épaules, les mains crispées aux pans de mon blouson comme un coureur empoigne les cocottes de freins pour se mettre en danseuse, gravir, comme s'il s'agissait d'un col redoutable, le raidillon de la poterne !
— Chope-le !
Le cri avait claqué comme une balle de fusil tandis que surgissait de l'ombre un corniaud à poils ras plus écumant qu'un fauve déchaîné et plus noir que l'enfer. J'étais si occupé à me défendre du molosse que je n'ai pu éviter la pierre qui à son tour avait fusé. Elle m'atteignit juste au-dessous de l'arcade sourcilière qu'elle entama profondément. Le sang jaillit. Le monstre allait me dévorer sur place quand, soudain, la voix moins assurée hurla :
— Ici, Tommy, laisse-le !
Pourtant, aussi vite qu'elle gicla pour se perdre dans l'ombre de la rue adjacente, j'avais pu reconnaître, dans cette silhouette ébouriffée qui fuyait, mon bon ami Gérard Le Scour.
Madame Petiteau, qui depuis son magasin n'avait rien perdu de la scène, me ramena à Man Anna. En découvrant mon œil fermé et le sang ruisselant sur mon visage brusquement aminci ma douloureuse s'écria :
— Jésus ! Marie ! Joseph ! Qui donc t'a fait ça ?
Dans ce genre de situation, quand il s'agit de mentir vrai, les enfants sont tout aussi maladroits que les adultes. Ma récente expérience m'ayant montré à quelles extrémités le mouchardage pouvait conduire, j'avais résolu de plus m'exposer. Aussi, sachant que mon amie ne me trahirait pas, j'avais imaginé de raconter que j'avais trébuché en sortant de la boutique de Madame Petiteau et que, n'ayant pas su me retenir, ma tête avait heurté la bordure du trottoir. C'était avant que mon regard croise celui de Man Anna car maintenant, devant toute la souffrance qu'elle exprimait, je ne savais plus quoi dire.
Heureusement, Madame Petiteau, avec cet à propos qui la caractérisait, se chargea de me tirer d'affaire.
Elle raconta le chien, l'agression du rouquin, l'impossibilité pour moi de me défendre. Voilà pourquoi, toutes affaires cessantes, elle avait fermé sa boutique pour me raccompagner et maintenant, si Man Anna décidait de porter plainte, elle ne refuserait certainement pas de témoigner.
— Ce n'est pas que j'aime la police, mais vraiment, Madame, vous ne méritez pas ça.
Là-dessus, après m'avoir mignoté du regard, elle s'en alla avec un mouvement d'épaule qui se voulait encourageant.
Man Anna n'avait pas attendu son départ pour commencer à me soigner, mais elle avait beau me tamponner le front avec du coton hydrophile, l'hémorragie ne cessait pas et ma paupière, complètement fermée, avait pris l'apparence d'une magnifique quetsche.
— Fais comme moi, dit Man Anna en appuyant sur le tampon. Ne lâche pas surtout. Je te conduis chez le Docteur Joncour.
Comment parler du Docteur Joncour, sans m'égarer dans les clichés faciles ? Il était jeune, plein d'avenir et de talent, et pourtant c'était nous qu'il soignait. Aussi, quand elles parlaient de lui, l'air de ne pas y toucher, les commères du quartier disaient :
— Ah ! Celui là ! Ce n'est toujours pas ici qu'il va faire fortune !
Et dans leurs bouches c'était un compliment.
Bien-sûr, une fois sur trois, le docteur oubliait de nous faire payer ; mais soyons clair, ce n'est pas pour autant qu'il nous faisait la charité. Il était bien au-dessus de ça. C'était un homme droit et sincère, un de ceux qui me manquent aujourd'hui et que j'aimerais tellement retrouver à l'heure des bilans. Je voudrais tant ne pas l'avoir déçu.
Il ne s'affola pas en voyant ma blessure.
— Tu es vraiment un jeune homme chanceux dit il en me tartinant de pommade. Un centimètre plus bas et tu perdais ton œil. Vois-tu, je n'ai même pas à recoudre la plaie. Tu vas en être quitte pour une petite cicatrice qui, plus tard, crois-en mon expérience, ne manquera pas de charme.
Dès notre retour je m'installais derrière le rideau de la cuisine pour attendre Lannig. Pour la énième fois la radio distillait ce qui devait être le succès de l'année, une resucée d'un titre de Dean Martin, Mémories are made of this, dont j'apprécie encore la chaude mélodie, surtout chantée par Johnny Cash.
La douceur d'un soir d'été
Les lilas qui embaumaient
Et mon cœur
Contre ton cœur
Les souvenirs sont faits de ça
Je crois que je m'étais à demi assoupi lorsque j'entendis vrombir la moto. Lannig embrassa Man Anna puis m'appela, c'était sa manière de me dire bonjour, pour que je l'aide à retirer ses bottes de chantier. En découvrant ma face tuméfiée son visage changea d'un seul coup. Sa jeunesse massacrée, son enfance humiliée, lui étaient revenues avec la force aveugle d'un volcan.
Jamais je ne l'avais vu à ce point affecté.
Il refusa d'écouter Man Anna qui s'efforçait de lui faire comprendre que dans notre situation, un esclandre, c'était nous faire encore plus déconsidérer. Tant pis pour lui si tel était son choix mais pour ce qui la concernait, elle ne descendrait pas un barreau de plus de l'échelle sociale. Quant aux enfants, à compter de ce jour, il n'était pas question qu'ils fréquentent qui que ce soi dans le quartier, et surtout pas ces gamins, cette voyoucratie comme elle disait, qui traînaient dans les rues à longueur de journée.
Jamais elle ne consentit à lever cette règle et si, plus tard, l'adolescence venue elle accepta de l'assouplir, ce fut avec tellement de contrôles tatillons qu'à notre tendresse presqu'animale succéda un territoire de non-dits d'où nous ne sortîmes pour ainsi dire jamais.
Cependant, Lannig avait hoché la tête. Aucune parole aussi censée fut-elle, aucun raisonnement, aucune supplication n'auraient pu altérer sa détermination. Sa dignité était en jeu. Les choses ne pouvaient pas en rester là.
Comme j'éprouvais quelques difficultés à enfiler mon pull-over, il m'aida, en faisant attention que le lainage n'effleure pas la plaie, à passer ma tête par le col.
La suite ne vaut qu'à peine d'être contée. Une fois chez les Le Scour Lannig apostropha directement le père. L'autre essaya de répondre puis, voyant que Lanning ne plierai pas, il se déballonna et; abjecte jusqu'au bout, il accabla son fils.
— Ce gosse n'arrête pas de me chier dans les bottes ! proclama-t-il en guise de drapeau blanc.
Lannig ignora la main qu'il lui tendait. On n'était pas des maquignons pour toper à l'ancienne. Il me passa la main dans les cheveux et balança avec mépris :
— Viens fiston ! Nous n'avons rien à faire ici ! Rentrons à la maison !
Nous nous sommes enfoncés dans la venelle vaguement éclairée par de trop rares réverbères. Lannig avait retrouvé son mutisme mais, à mesure que nous avancions, à la manière dont-il me tenait la main, je sentais monter en lui un archaïque contentement qui, bientôt, comme une lame de fond, me submergea aussi.
Jamais je ne m'étais senti aussi proche de lui.