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Man Anna / L'exil brestois / La mandoline / fin

Publié le par José Le Moigne









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Passèrent deux années. J'avais tellement grandi que je me réveillais très souvent en hurlant au milieu de la nuit. Man Anna se levait en serrant dans ses doigts une fiole d'huile camphrée dont les effluves, dès qu'elle en dévissait le bouchon, et ça malgré le mal qui m'étreignait, invitaient au voyage.

― Si seulement j'avais du thé au corossol ! regrettait-elle à chaque fois en ajustant sa chemise de nuit.

Alors, avec la plus extrême délicatesse, en insistant d'abord sur les chevilles et les genoux, elle commençait à me masser les jambes et, tandis qu'elle se penchait sur moi, son lourd parfum de femme à demi-endormie, mêlé à l'odeur forte de l'onguent, m'étourdissait autant qu'il me calmait.

Ô ma parfaite ! Sans même m'en rendre compte j'ai franchi la distance qui sépare l'enfant de l'homme vieillissant. Pourtant, à chaque tombée du soir, je sens monter à mes narines cet arôme puissant de jonchère et d'encens qui transformait pour moi la nuit en ostensoir.

Ses journées étaient rudes, les tâches qu'elle devait accomplir souvent démesurées, mais qu'à cela ne tienne, malgré la charge de fatigue qui lui tombait sur les épaules, elle ne cessait jamais son tendre malaxage avant qu'elle ne me sente tout à fait calme et détendu. Alors elle m'appliquait un linge humide sur le front, posait un baiser d'Esquimau sur mes paupières closes et murmurait, en frictionnant une dernière fois mes jambes d'échalas :

― Oublie ta peur mon petit fruit à pain. Tu grandis tellement vite que tes tendons s'allongent plus vite que tes os. Rendors-toi. Demain tout ira mieux.

Elle remontait le drap sur mes épaules et moi, redevenu pour un instant un tout petit garçon, j'aurais aimé qu'elle me berçât.

À la fin de l'été, pour donner disait-il plus de clarté aux murs et donner l'illusion d'un espace plus vaste, Lannig badigeonna toutes les pièces du même bleu pastel. Le tout en pure perte. Dès le printemps suivant, l'humidité chuintait de partout. Elle surgissait de la moindre crevasse, laminait les enduits, racontait des légendes lacustres en découpant sur les cloisons des pistes aquatiques que je suivais du bout des doigts. Bientôt, la mandoline elle-même fut atteinte. Quel crève-cœur que de la voir ainsi, suspendue à son clou comme un lièvre écorché, le ventre décollé et les cordes rouillées. Un jour, n'y tenant plus, je demandais à Man Anna :

― Dis, Maman, la mandoline, pourquoi ne l'a- tu pas faite réparée ?

Déjà expert en ruses stratégiques, l'air de ne pas y touché, je commençais à fredonner Adieu foulards mais, comme elle allait le faire quelques années plus tard dans l'antichambre du curé, Man Anna m'arrêta du regard. Non qu'elle me rabrouât, mais je l'entendis répondre d'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix chargée de siècles de souffrance :

― Hors de question Julien ! Nous n'avons plus de temps pour ce genre de bêtise !

Pour la première fois elle s'adressait à moi sans fleurir son propos du délicat doudou chéri, de l'exquis mon petit fruit à pain, ni de l'émouvant iche mwen qui résumait tout son amour. Fini les embrassades, les attentions particulières, toutes ces marques d'affection qu'elle m'avait jusque-là réservées. Ainsi en va-t-il de la vie. Nous étions maintenant trop nombreux. Désormais, même si, dans son cœur d'antillaise, c'était encore me placer à la meilleure place, il fallait me résoudre à ne plus être que l'aîné, celui sur lequel maintenant elle comptait pour alléger sa route. Mais comme on dit au jeu de dames, souffler n'est pas jouer. À force de retenir mes larmes, la gorge me brûla.


                                       José Le Moigne
                                       Chemin de la mangrove
                                       éditions L'Harmattan
 

 

 

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