La montagne rouge 13

Publié le par le breton noir

Photo-061.jpg

Scrignac, Finistère, chapelle de Koat Kéo, tombe de l'abbé Perrot Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

         13

          Malgré son jugement faussé, son sectarisme, son animosité tenace pour qui refusait de le suivre, nul doute n’était permis, Yann-Vari Perrot, en curé léonard, était mort pour Dieu et la Bretagne. Aussi est-il raisonnable de penser qu’il aurait peu goûté le rituel néo-païen que Célestin Lainé, arrivé vent à terre avec sa garde prétorienne, introduisit à sa veillée funèbre. Étrange personnage que ce Lainé, Neven Hénaff pour ses fidèles. Il n’était pas porteur d’une politique ni de quoi que ce soit y ressemblant. Homme d’une seule idée inlassablement nourrie et martelée, c’était un visionnaire doublé d’un missionnaire. Pour ce chimiste réputé, concepteur de la bombe avec laquelle André Geffroy avait fait sauter le monument de l’union de la Bretagne à la France, les circonstances, comme les contradictions, n’avaient aucune réalité. Soit il les méprisait, soit il les ignorait. Il était convaincu de l’existence de deux espèces d’hommes qu’il ne manquait jamais de définir. L’une à l’échine souple, tendant la main à tout le monde tel un mendiant importun et indiscret. L’autre à l’échine raide, ayant trop de fierté celtique pour demander des ragotons et qui ne compte pas sur les finasseries vaincre l’ennemi. Il va de soi qu’il se reconnaissait dans la seconde espèce, celle qui, pour des raisons profondes, et bien avant la guerre, avait reconnu, sans camoufler ses cartes, l’Allemagne pour alliée.

          —    La Bretagne est ma patrie, assénait-il en toute circonstance. Elle ne sera pas libérée du joug de la France par des parlottes aussi vaines qu’inutiles, mais par les armes. Je suis un insurgé. Soyez des insurgés. Créons l’armée bretonne et battons-nous.  La liberté, la dignité, sont à ce prix.

          —    J’en ai connu, disait Théo, qui affirmaient qu’il entendait des voix. Comme Jeanne d’Arc qui voulait bouter les anglais hors de France, son obsession était de bouter les français hors de Bretagne. Ça, je ne l’ai pas inventé. C’était dans les journaux après sa mort. En 1984, je crois.

          Aujourd’hui, la mort — lui parlait du martyr — de Yan-Vari Perrot était une trop belle opportunité pour qu’il ne la saisisse pas au bond. Il était là, grand, mince, le regard fiévreux dans son visage glabre, sanglé dans son uniforme noir des bagadoù stourm avec cravate blanche, triskel sur le brassard. Dans la lumière des bougies qui entouraient la couche funéraire, sa silhouette, ainsi que celle de ses compagnons du Pendael[1], parmi lesquels le kerrenour[2] Léo Jasson dit Gouez[3], se découpait comme dans un film en noir et blanc.

         Au fond, c’était bien de cela qu’il s’agissait. Une mise en scène macabre et symbolique.

          Lainé, à la façon des anciens celtes, tenait une branche d’if dans sa main. Alors, selon le rite antique, il l’appliqua sur le front, les mains et les pieds du défunt. Après quoi il rompit la branche, en déposa la moitié sur la dépouille de Yan-Vari Perrot, et conserva l’autre moitié.

           L’enterrement eu lieu le 15 décembre, en plein cœur du miz kerzu, ce mois si noir que même la perspective de Noël ne parvient pas à l’égayer. Ce jour-là, ce n’était pas la bise habituelle le plus souvent mouillée de brume qui soufflait, mais un vent aigre et glacé qui prenait la montagne en écharpe et la couvrait d’un lourd manteau de deuil qui n’avait rien à voir avec le drap étalé sur le cercueil de Yan-Vari Perrot. On ne se compromet pas sur la montagne. Pas un scriganacois, si ce n’est quelques affidés, n’aurait suivi le convoi du recteur entre deux haies de mitraillettes boches. Par contre, de Monseigneur Duparc à Célestin Lainé, d’Olier Mordrel à Taldir Jaffrenou, Yann Goulet, Raymond Delaporte, les militants nationalistes, les veules et les opportunistes, ils étaient là, les feudataires, à suivre, protégés par les armes allemandes, la dépouille de Yann-Vari Perrot.  Il ne manquait que Francez  Debeauvais, miné par la tuberculose, en train d’agoniser, à Colmar, dans un sanatorium de la Waffen SS. Malgré la maladie, sa ferveur pour l’ordre nouveau incarné par l’Allemagne nazie était bien loin d’avoir faiblie. Les lettres qu’il écrivait à son fils adoptif, Veig, âgé d’une dizaine d’années mais inscrit à l’école de la Jeunesse Hitlérienne de Zillisheim près de Mulhouse en témoignent à en être écœuré ; et qu’elles fussent rédigées en breton ne les rend pas plus acceptables : « Plijet en dije bet d’in mont d’ur skol evelse pa oan ez oad. Ar skol ar gwella az po bet betek-en, a vo evidout me zo sur, hag en em blijout a ri e kreiz, yaounkiz hitler-jugend. — Il m’aurait plu d’aller dans une école comme celle-là, lorsque j’avais ton âge. Cette école sera la meilleure que tu auras eu jusqu’ici. Je suis sûr que tu te plairas parmi les Jeunesses Hitlériennes ».

          Quel chemin diabolique parcouru par le petit préparateur en pharmacie né à Rennes en 1903 qui, à l’instar de Olivier Mordrel avait cru devoir bretonnisé son prénom de François. Pourtant, aux premiers jours de son militantisme, contrairement à Mordrel qui avait tout du junker prussien, Debeauvais, bien qu’investi totalement dans le mouvement breton, n’était en rien un extrémiste. C’était un gestionnaire, passant le plus clair de son temps à chercher des subsides pour faire vivre le mouvement tout rêvant, de manière romantique, à Patrick Pearse, à 1916, aux Pâques Irlandaises. Curieuse époque qui permettait qu’un homme, certes exalté et sûr de ses convictions, mais n’ayant rien à l’origine d’un extrémiste, franchisse le garde-fou et achève sa vie dans la peau d’un nazi fanatique livrant, sans aucun état d’âme, à la manière d’un vieillard griffonnant un dernier codicille, ce poème, Deutschland, dont le titre à lui seul gommait toute équivoque. 

                   N’ouzomp ket ma vi trec’h. ne vern, saludi a ran eunour eur breur …

Da garout a ran a greiz va c’halon ez dieub ; deutschland renevez, hen erez gouennou an hanternoz …

 

 

      Nous ne savons pas si tu seras vainqueur. Qu’importe, je te salue comme frère … Je t’aime de tout mon cœur en toute liberté. Allemagne par qui se renouvellera l’héritage des races nordiques.

 

         L’été venu, Lainé avait fait le voyage de Colmar. Bien qu’il s’y attendît, il fut surpris par l’état de de quasi cadavre dans lequel il trouva Debeauvais, affalé plus qu’allongé sur une chaise longue et frissonnant de froid malgré le soleil brutal qui descendait par ondes dans la vallée.

          —    Mon ami, lança Francez d’une voix qu’il voulait ferme mais qui n’était qu’un souffle, asseyez-vous auprès de moi et causons.

         La mort déjà prenait possession de ses traits et son visage, jadis si énergique, n’était plus qu’un rictus qui, partant des lèvres minces où son sourire se crispait gagnait des tempes à peu près transparentes, parchemin parcouru par un réseau de veines bleues qui semblaient prêtes à se briser comme des agrès sollicités par une violente tempête d’équinoxe.  Lainé, pourtant bien peu enclin à l’émotion, ne put réfréner un léger mouvement de recul lorsque son camarade de combat posa ses mains, autrefois fines et nerveuses et à présent sèches et crochues comme des serres sur le dos de sa main. L’un comme l’autre le savait. C’était la dernière fois qu’ils se voyaient et l’heure était venue, à défaut d’héritage, des dernières consignes.

          —    Ami, vous le savez bien sûr, nous combattons aux côtés de l’Allemagne parce qu’elle défend les valeurs de civilisation qui sont les nôtres. Je vous confie mon héritage de patriote et l’influence encore attachée à mon nom. Je vous fais confiance pour former un groupe ayant le véritable esprit Breiz atao et Gwen ha du. La Bretagne est désormais un front de guerre. À vous de faire sortir le mouvement breton de l’apathie dans laquelle s’embourbe les attentistes et que chacun trouve la force de se défendre et d’attaquer impitoyablement nos ennemis.  

          Tout était clair pour Lainé. L’heure à présent était venue de brûler les vaisseaux. La défaite, possible, probable même, n’était en rien une fin en soi mais, pour qui savait attendre, pour qui savait combattre, pour qui ne baissait pas les bras, un jour, le soleil celte brillerait à nouveau et ce jour-là, les tièdes, qui se pressaient aujourd’hui autour de la tombe à peine fermée de Yann-Vari Perrot, devraient choisir leur camp sans retour possible.

          Justement, combien parmi ceux-là avaient conscience que la conjoncture avait changée et que le vent venu de l’immense Russie n’était que les prémisses d’une tempête qui, bientôt, allait tout balayer ? Sans doute la plupart pensait Lainé et les discours d’aujourd’hui, aussi vaillants, aussi bretons qu’ils paraissaient, n’étaient que de la poudre aux yeux. Tous déjà lorgnaient vers l’après-guerre qui s’annonçait et s’apprêtaient à sortir de la naphtaline leur habit de notables dociles et bien-pensants. Au fond, l’avaient-ils un seul jour quitté ?  Pas sûr du tout pensait Lainé. Une chose était certaine. Pour lui, quel que soit l’adversaire et quelles que soient les conséquences, la lutte continuait. Demain, il allait falloir tuer. Tuer au jour le jour en égorgeurs qui ne se cachent pas. Tuer parce que le sang appelle le sang.

          Dès lors, qu’importaient les discours lénifiants de Monseigneur Duparc, de Pierre Mocaër — en breton s’il vous plaît—, ou encore de monsieur Dezarrois — cela ne s’invente pas — représentant du Préfet Régional qui avait préféré s’abstenir, si un gwertz[4] devait être chanté pour Yann-Vari Perrot, c’est lui, Célestin Lainé, qui se chargerait de le composer et de l’interpréter accompagner par l’orphéon des armes.

José Le Moigne, mars 2011


[1]Pendael : Etat Major

[2]Kerrenour : Lieutenant

[3]  Gouez : Sauvage

[4]Gwertz : Chant triste, méloppée, par extension chanson de geste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Textes

Commenter cet article

blanche 09/04/2011 01:17



vous rendez poétique ces lieux, tout en décrivant parfaitement les personnages, Naël dans ce chapître 13. Merci de m'avoir répondu



blanche 08/04/2011 22:31



j'ai hâte de lire la suite, d'acheter le livre lorsqu'il sortira. Votre connaissance du sujet est incroyable, venant de ce milieu dont je suis issue



le breton noir 09/04/2011 00:52



Merci Blanche,


Je vis près des lieux de l'histoire. Je la visite et me la laise m'abiter et puis, surtout, je me documente, la difficulté étant de rester dans le romanesque.