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El Desdichado

Publié le par José Le Moigne







5

 

— Et les enfants ? Vous y avez pensé ?

La secrétaire avait parlé par habitude. Elle n’attendait pas de réponse mais Madame Aliaga, tout à son rôle d’ange gardien, cru bon de lui répondre :

— Ne vous inquiétez pas pour ça. Il est hors de question que ces gosses restent seuls. Je m’en occuperai après l’école en attendant le retour de leur père.

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait face à une fausse couche. Deux jours, trois jours peut-être et Man Anna serait de retour auprès de ses enfants. Bien sûr il faudrait du repos, mais on pouvait lui faire faire confiance, sans vouloir pour autant s’imposer, elle resterait présente tout le temps nécessaire à un complet rétablissement. En attendant, pour elle cela ne faisait pas de doute, elle pourrait s’appuyer sur Lannig. En dépit de ses incartades, hélas, connues de tous, il restait à ses yeux un bon père. À condition qu’elle l’aide, il saurait s’occuper de sa nichée.

— Vous voyez, glissa-t-elle à l’intention de la secrétaire qui n’en demandait pas tant, avec un peu de bonne volonté, on trouve toujours des solutions.

Elle s’installa dans la salle d’attente et c’est à peine si elle se rendit compte de l’accoucheur.

Le médecin semblait furieux.

— C’est toujours la même chose avec ces femmes-là, dit-il en avalant ses mots. Il faut qu’elles soient rendues à la dernière extrémité pour demander de l’aide. Sans doute s’imaginent-elles que l’on peut accoucher ici comme dans la brousse ! Celle-ci aura gagné le cocotier. Quinze jours d’hospitalisation sans compter la convalescence ! Je n’ai jamais vu ça. L’enfant est mort depuis au moins deux jours et elle voudrait nous faire croire qu’elle n’a jamais souffert !

Impossible d’oublier le visage soudain décomposé de Madame Aliaga. Maintenant dégrisée elle me serra contre elle. Au léger tremblement de sa hanche je devinais son embarras.

— Un mois complet avant de se remettre ! grommela l’accoucheur.  Et encore ! Le corps finira bien par se rétablir, mais cette femme est bien plus épuisée moralement que physiquement. Donnez-moi donc ces papiers à signer et appelez une ambulance  Je l’expédie à la maison de repos de Ty An !

Jocelyne Aliaga sentit la terre se dérober sous elle. Elle se mit au travers du chemin du médecin qui s’enfuyait déjà, l’empoigna presque par les revers de sa blouse et demanda sans même s’apercevoir qu’elle était en compète contradiction avec son précédent discours :

— Et les enfants ?

— Combien sont-ils.

— Et qui pourrait s’en occuper ?

— Personne.

 Le médecin leva les yeux au ciel.

— Que voulez-vous que je vous dise ? Essayez donc le Bon Pasteur. Ce sera toujours mieux que les services sociaux.

Annexe de l’hôpital si je m’en souviens bien, le Bon Pasteur était une grande bâtisse de style militaire. Parmi toutes ces choses qui aujourd’hui encombrent ma mémoire, j’ai conservé intact, comme un photomaton que l’on viendrait de prendre, le souvenir de ses façades austères et nues et de sa grande cour plantée de marronniers épargnés par la guerre. Une caserne pour les mioches et les vieillards abandonnés.

Fait curieux quand on se réfère aux mœurs de l’époque, dans cet établissement dirigé par des religieuses, la mixité allait de soi. Une seule règle affichée, celle des groupes d’âge. Jocelyne Aliaga, au fond pas fière d’elle, eut beau tempêter, promettre et supplier, rien n’y fit. À peine fûmes-nous arrivés que l’on nous sépara. Un quart d’heure plus tard je devais accepter de partager, jour après jour, semaine après semaine, avec une dizaine de garçons et de filles de mon âge, la même table et le même coin de cour.

Dans un tel contexte, que pourrais-je vous dire d’Adèle, la jeune trisomique qui me colla aux basques aussitôt qu'elle me vit, sinon qu’elle me dégoûta sur l’instant avec son faciès de lune, ses chaussettes tombantes et ses mains toujours sales.

Un soir de février où le printemps, malgré le froid intense qui faisait résistance, clignait déjà de l’œil, je rêvassais dans le fond de la cour quand Adèle vint vers moi de sa démarche d’oursonne maladroite. Elle me passa les bras autour du cou et appuya ses grosses lèvres sur les miennes.

— Je t’aime ! murmura-t-elle dans un étrange feulement.

Sans me laisser le temps de protester ou de la repousser elle ajouta :

— Regardes, j’ai un cadeau pour toi.

Elle s’éloigna de quelques pas comme pour me contempler et me tendit, avec sur les lèvres un sourire gourmand, une serviette hygiénique tâchée du sang de ses menstrues.

Pas étonnant après ça si je n’ai jamais su très bien me débrouiller avec les mots d’amour !

Des mots d’amour ! Jacques n’eut jamais l’occasion d’en prononcer beaucoup. C’est même cela qui, bien au-delà de l’anecdote, l’unit dans ma mémoire à la petite Adèle promise comme lui à un décès précoce. Mais Jacques, contrairement à Adèle qui n’en avait aucunement conscience, n’ignorait rien de son destin et ne l’acceptait pas. De placement en placement il avait échoué dans le foyer éducatif que je dirigeais depuis quelques années sur la plaine picarde. Les mois passant, chacun s’était habitué à sa dégaine de Gavroche que rien, et surtout pas les remontrances, n’aurait pu modifier. Evidemment, comme la plupart des adolescents que nous avions alors en charge, il était dépendant de la colle à rustines et au trichloréthylène, cette drogue du pauvre qui, inhalée dans des sacs en plastique, déclanchaient des crises extrêmes de violences qui nous laissaient à peu près impuissants.

Jamais l’adage attendre et voir ne fus mieux justifié.

Qu’on juge donc de notre étonnement le jour où nous vîmes Jacques débarquer, au moment du rassemblement, rasé de près, vêtu de frais, les cheveux bien en place, dans une tenue presque parfaite.

Sourire aux lèvres, il passa gentiment entre les groupes, adressa à chacun quelques mots chaleureux, puis, au lieu de suivre ses camarades en classe, s’éclipsa, privilège exorbitant qu’il devait moins à son état de santé qu’à la diffuse angoisse qu’il diffusait, en direction du centre équestre.

Jamais nous n’aurions dû, par soucis d’éviter un conflit épuisant, nous diluer dans un pareil compromis, mais comment aurions-nous pu imaginer que cette enfant de quinze ans, qu’une maladie rare désignait à la mort sous dix ans, pouvait, en connaissance de cause, choisir de devancer le pronostic. Les mea-culpa sont toujours pour après.

 

                 Je suis le ténébreux, —le veuf—, l’inconsolé,

                 Le prince d’Aquitaine à sa tour abolie :

                 Ma seule étoile est morte, — et mon luth constellé

                 Porte le soleil noir de la mélancolie.

 

 Vous dire pourquoi est impossible, mais, quand une demi-heure plus tard, de la fenêtre de mon bureau, je l’ai vu, montant à cru sa jument préférée, passer dans la lumière d’octobre, sans y voir pour autant une sorte d’intersigne ou de prémonition, j’ai pensa à El Desdichado. Aussi, quand en fin d’après-midi, la jument épuisée se présenta seule à l’écurie, j’ai refusé de m’inquiéter.  Ce n’était pas la première fois que le gosse nous faisait ce coup là. Il suffisait d’attendre. À la tombée du jour on le verrait réapparaître, encollé jusqu’aux yeux, teigneux comme un roquet, hargneux comme un molosse, inaccessible et provoquant. Comme toujours il irait se planquer dans sa chambre et ce serait une sacrée paire de manches que de l’en débusquer. Encore une jolie crise en perspective.

Le lendemain matin, jacques n’étant toujours pas reparu, l’anxiété nous gagna. Alors, fébrilement, après avoir averti la police, nous ratissâmes les taillis et les bois, passâmes au peigne fin tous les recoins du parc, sondâmes les planques et les cachettes, le tout en veine perte. Une semaine passa. Faute de pistes, nous en étions à imaginer une fugue plus longue que les autres lorsqu’un soir, l’adjudant de la gendarmerie me réclama au téléphone. Une sorte de joie obscène, celle de pouvoir se décharger d’une nouvelle épouvantable sur les épaules d'un autre, s’entendait dans sa voix.

— Monsieur Le Directeur, un promeneur a découvert, encore pendu à une branche, le corps de votre jeune.

L’adolescent avait choisi la longe de son cheval pour se donner la mort.

À quoi servirait-il que je me noie dans le pathos. Les faits, dans leur sécheresse horrible, se suffisent à eux-mêmes.  Prendre le volant et aller à la morgue reconnaître le corps de Jacques fût sans doute l’épreuve la plus abominable que j’ai eu à subir. C’était comme si, par manque de perspicacité, j’avais pour la deuxième fois donné la mort à un oiseau captif.   

                                                                    José Le Moigne         
   

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sialma 25/07/2009 14:16

je me régal de ton histoire et surout ta façon de mous le contertu es Tagué enn rouge ..... détail sur mon blog Clin d'oeil amical ce tag !SIALMA

José Le Moigne 25/07/2009 17:45


Merci Salmia. Je vois qu'il y a beaucoup de nouveaux articles sur ton blog ( je n'ais pas ouvert l'ordi de la journée.) J'y cours.
Amitiés
José


Litteratus 23/07/2009 16:41

Je prends connaissance de votre texte au style précis entourant le récit de ce jeune garçon au destin sombre sans tomber dans le pathos : tout en retenue ! C'est beau !

José Le Moigne 23/07/2009 19:20


Merci infiniment car je sais que votre commentaire n'est pas dicté par la complaisance.


stellamaris 23/07/2009 12:44

Encore deux émotions fortes, et très bien écrites ... Toute mon amitié.

flora 23/07/2009 09:50

Tu es habitué aux superlatifs, José, bien mérités. Pourtant, je ne peux pas faire autrement, même si je n'en trouve pas de nouveaux : très, beau, poignant dans sa sobriété.Amicalement: flora

23/07/2009 11:24


Merci Rosza,
Merci pour les superlatifs. Beaucoup de personnages de ce récit sont inventés, ou plutôt recréés, mais pas ceux de cette page. Pour moi introduire l'histoire de Jacques à ce moment me semblait
naturel. On a beau dire "ce sont les risques du métier" il vaut mieux, outre le fait d'être un bon professionnel, y être préparé; d'où le lyannag (lien en créole) entre les deux histoires.
Bonne journée à toi
José