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Anse Mitan

Publié le par José Le Moigne








A l'Anse Mitan, Jojo avait entassé dans son break Nissan le plus gros de ses affaires. Sans plus d'inquiétude que cela elle s'apprêtait à rejoindre sa maison de Redoute. Elle le savait très bien, en moins de temps qu'il ne fallait pour le nommer, David aurait effacé sa paillote de la surface de la plage, mais qu'à cela ne tienne. Jojo avait toujours misé sur le précaire le plus à même, selon elle, par son air typique, d'attirer les vacanciers. Et peu importe le cliché.  Qu'elle soit prête pour Noël et l'argent affluerait. Elle entendait déjà les touristes s'extasier :

— Ces Antillais ! Quelle insouciance, mais aussi quel courage ! A peine une catastrophe est-elle passée qu'ils sont déjà debout ! Même à Saint-Pierre ils ont reconstruit sur les ruines !

Jojo savait comment renaître entre deux cataclysmes. Elle ne s'en cachait pas et sa tendresse pour moi, jamais démentie au fil des années, n'en était que plus vive. Touchée par mes adieux elle me serra contre elle, me souhaita bonne chance, essuya une larme furtive, puis embraya en direction des Trois-Îlets.

L'amiral logeait à l'autre bout de la plage. Sa cahute, légèrement à l'écart des villas trop modernes, s'élevait au milieu des friches mal peignées de ce qui fut jadis un beau jardin créole. Des coups de marteau rageurs signalaient sa présence. Juché sur une échelle de guingois Sonson arrangeait le rebord de son toit. 

Sa ou fé pitite ? me lança-t-il de sa voix éraillée de buveur de rhum.

Je lui proposais de l'aider mais il secoua la tête en signe de refus.

— Regardes plutôt si tu peux clouer sur les persiennes les planches de contre-plaqué que j'ai déjà coupées.

— D'accord, Sonson. Montres-moi les outils.

Lorsque nous eûmes fini il m'invita à le suivre à l'intérieur de la case. Qu'importe le désordre ! Même si ce n'était que pour un court instant, avant que je ne parte, il tenait à me faire partager ce qui serait bientôt le territoire de la peur. Dès que les grands vents pointeraient le bout de leurs museaux il s'y réfugierait comme un crabe-c'est-ma-faute et prierait tous les bondiés de Martinique pour que la nasse ne se referme pas sur lui.

— Sortons ! me dit Sonson. Profitons de ces derniers moments de vrai soleil.

Nous nous assîmes dans les racines d'un amandier-pays. L'amiral avait sorti de son vieux frigidaire deux bières Lorraine que nous bûmes en silence.

Un calme précaire s'installa que nous ne fîmes rien pour rompre.

Maintenant c'était l'heure. Toujours sans un mot Sonson m'accompagna jusqu'au débarcadère où la navette pour Fort-de-France s'apprêtait à partir. Sacré bonhomme ! Comme je te regrettais déjà !

Lorsque je débarquais au Quai de la Française la Place de la savane s'était déjà vidée de ses pacotilleurs. Même la statue de Joséphine qui n'en était pas pourtant à son premier cyclone avait perdu de sa superbe. Au centre ville, seuls les cris des ménagères qui se hâtaient de constituer leurs dernières réserves troublaient le silence pesant. Elles s'interpellaient d'un trottoir à l'autre quand elles ne traversaient pas tout net sous le nez des voitures.

Et toujours c'était la même exclamation :

— Ah, ma chère, David arrive sur nous !

— C'est ça même ! Il faut se dépêcher de rentrer ! L'alerte n°2 va être déclenchée.

Même la cathédrale Saint-Louis d'où sortait un murmure continuel de prières semblait désemparée.


                                                                     José Le Moigne 

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stellamaris 11/06/2009 18:30

Toujours un régal à lire ... Toute mon amitié.

11/06/2009 18:52


Remerci
Amitiés
José