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La montagne rouge 6

Publié le par le breton noir

 

 

 

 

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Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

 

 

          L’abbé aimait la nuit. Depuis longtemps Marie-Jeanne Guillou avait rejoint sa chambre sous les combles ; le feu dans la cheminée n’était plus qu’un petit tas de braises ; le chien, roulé en boule à la limite du foyer dormait d’un sommeil agité. De temps en temps un long frisson parcourait son échine tandis qu’il secouait sa tête dans une ébauche d’aboiement. À quoi pouvait-il donc rêver ?

          — Toi aussi tu vieilli murmura le recteur en déplaçant de quelques centimètres la lampe à pétrole don-t-il se servait en guise de veilleuse. Scrignac avait été électrifié depuis quelques années déjà, mais il ne s’y faisait pas. Il préférait l’intimité de ce halo jaunâtre qui, quand il y réfléchissait, l’accompagnait depuis toujours. Il griffonna quelques lignes rapides sur un carnet puis laissa la torpeur le gagner. Il serait temps d’écrire demain. Il savait sa parole attendue, mais il n’aimait pas rédiger dans la précipitation. Une fois sa rêverie, son errance plutôt, le ramena à Saint-Vougay.  

          Qu’étaient devenus François Perros, petit, trapu, mais solide comme la montagne de Braspart, un bon modèle de breton pour folkloriste ne regardant pas de trop près à la caricature ? Jacques le Hénaff dont le rire cristallin sonnait comme une bombarde dans la mémoire de l’abbé ? Olivier Le Guilcher parlant avec une voix de contre-ut que la colère rendait comique ? Patrig Favennec, bourrelier de vingt ans ? Christian Colliou, fils du vendeur de bœuf ? Jean-Louis Coat et Paul Berthelome capables de battre la campagne pendant des jours et des jours ?  Combien d’entre eux peuplaient les cimetières de l’Argonne de Verdun et d’ailleurs ? Et tous ces disparus ? Ceux-là qu’on attendait et qui ne reviendraient pas. L’abbé avait fait son devoir. Il s’était porté volontaires aux premiers jours du conflit, avait servi comme ambulancier et s’était vu décerner la Croix de guerre accompagnée d’une citation. Qu’on ne s’y trompe pas. Qu’on n’y voit pas non plus de paradoxe. L’abbé, qui voyait loin, ne voulait pas qu’on puisse lui reprocher un jour d’avoir manqué de loyauté envers la France.  Cela ne signifiait pas dans son esprit que ses prétendus devoir de citoyen français seraient à même de lui faire oublier ses devoirs sacrés de patriote breton. C’est avec une réputation de héro, mais aussi le sentiment que les bretons, une fois de plus, avaient été floués, qu’il avait regagné Saint-Thégonnec où il avait été nommé très peu de temps avant la guerre. Voilà pourquoi il n’était plus à Saint-Vougay au retour des soldats et ne le regrettait pas. À Saint-Thégonnec, ce n’était pas pareil. Certes il compatissait avec ses nouveaux paroissiens que l’horreur n’avait pas d’avantage épargné, mais ils n’avaient pas eu le temps de faire connaissance. À saint-Vougay, comment aurait-il pu serrer la main ou donner l’accolade aux rares rescapés, ceux-là même qu’il avait connu au temps de leur jeunesse rayonnante ? Réconforter ces gars, qui lui avaient été si proches, incapables aujourd’hui de reprendre le cours de leur modeste vie ? Mentir aux estropiés, aux sans visage qui sanglotaient devant la belle image du jour de leur incorporation qui les montrait, farauds sous le képi frappé du chiffre du régiment, la moustache aguicheuse et leur grosse pogne de paysan posée sur le pommeau du sabre ? Tout ça aurait été au-dessus de ses forces et il remerciait le ciel de l’avoir épargné. Dix ans durant, cette jeunesse brisée avait été le sel de sa vie. 

           Dès ses premières semaine à Saint-Vougay, l’abbé Perrot, plus pragmatique que la raideur de certaines ses prises de position pouvaient le laisser croire, avait compris que la mission qu’il s’était assignée, entretenir et rependre la culture et la langue bretonne tout en faisant barrage au socialisme, ne pouvait aboutir qu’en s’appuyant sur la jeunesse. Certes, la paroisse était tranquille et il ne semblait pas avoir péril en la demeure, mais, qui pouvait dire ce que serait demain ? Mieux valait prévenir que guérir. Mais les jeunes, même dans le sage Léon, ne peuvent s’attraper à renfort de cantiques,   fussent-ils en breton. Il va sans dire que le vicaire avait sa stratégie. Elle ne demandait qu’à être mise en pratique mais encore fallait-il que le recteur l’approuve. Il s’en était ouvert à lui à la fin du repas du dimanche.  

          — C’est une bonne initiative lui avait répondu le recteur, vous avez mon soutien et je me fais fort de vous obtenir l’accord de Monseigneur. Cependant, dites-moi, de quelle façon allez-vous vous y prendre ?

          — Monsieur le recteur, tout est question d’angle d’attaque. Vous n’ignorez pas combien nos bretons sont friands de théâtre. Vous le savez autant que moi, dans notre pays, il n’est pas une fête, pas un repas sortant un peu de l’ordinaire, pas une réunion où l’on entende un chant ou un dialogue. Ce goût, pourquoi ne le perfectionnerons-nous pas ? Croyez-moi, l’encadrement de la jeunesse par l’Église catholique a besoin d’être renouvelé. Avec votre accord, je me propose de former troupe de théâtre constituée de jeunes s’exprimant en breton. Le théâtre sera mon moyen de prédication. Notre culture, notre langue et notre religion ne peuvent qu’en sortirent renforcées.

         Le recteur Dénès avait tenu parole. Monseigneur Duparc qui pourtant le tenait pourtant à l’œil, n’avait trouvé rien à redire. Alors, sans plus attendre, le vicaire, avait réuni quelques gars du village qui, sans qu’il ne l’ait voulu, formaient en quelque sorte sa garde rapprochée. L’abbé n’y pouvait rien, c’était ainsi, il n’avait pas besoin de recruter, les disciples affluaient. Ainsi furent fondés les Paotred Sant-Nouga[1], et, dans la foulée, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il rédigea sa toute première pièce. Au printemps 1905, ladite pièce, Alanig al louarn[2], fut donnée au château de Kerjean avec un succès auquel personne ne s’attendait.

          En choisissant d’adapter en breton La farce de Maistre Pathelin, un fabliau attribuée à Guillaume d’Arcis voire à François Villon, l’abbé jouait sur du velours. Chacun pouvait se reconnaître dans cette friponnerie, féroce et jubilatoire. Ainsi, quelle que puisse être votre puissance, il se trouvait toujours quelqu’un de plus malin, de plus rusé que vous. L’inverse se trouvant vrai aussi, on ne pouvait que sortir rassuré. Tout le canton de Saint-Vougay se précipita au château de Kerjean à la rencontre de ce renard d’Alain si bien que le châtelain, Monsieur le comte de Coatgoureden, décida d’une seconde représentation. On rejoua donc en septembre ce qui ne devait rien au hasard. Fin tacticien l’abbé avait tenu à faire coïncider cette séance avec une excursion des membres de l’Union Régionaliste Bretonne, dirigée par le marquis de l’Estoubeillon que nous avons déjà croisé au presbytère de Scrignac.

          — Mon mouvement, affirmait le marquis, n’a rien de politique. Il n’a pour but que la préservation sociale.

           Monsieur d’Estoubeillon mentait. C’était un nationaliste, et des plus durs. Sa crainte principale était que les bretons se laissent trop facilement entraînés par les courants nouveaux. Le socialisme et la laïcité pour ne pas les nommer.

          —    Rompons, déclarait-il, avec la nostalgie, la biniouserie, la bretonnerie. Notre tâche doit-être la reconquête de la patrie pensante. Ce n’est que lorsque nous groupé, discipliné toutes les forces vives, les intelligences comme les capitaux, que nous pourrons atteindre les masses ouvrières et paysannes.

          Cela passait bien-sûr par le Feiz ha Breiz cher à l’abbé Perrot qui, aussi soucieux de son indépendance qu’il fut, ne pouvait que s’en réjouir.

          Trente ans plus tard, aux soirées du presbytère de Scrignac, la voix émue, il confiait à ses hôtes combien cette rencontre au château de Kerjean avait été déterminante. 

          —    Ce jour-là, fut celui de la fondation de notre Bleun Brug[3] dont j’espère qu’il me survivra. Quand on sait que cette plante symbolise la ténacité de la race bretonne, comment pourrait-on un instant supposer que cette race puisse accepter de se faire absorber par une race voisine dont elle deviendrait l’esclave après en avoir été la servante depuis trois siècles ! Regardez, mes amis, se lever les premiers rayons de l’aurore sur les bruyères de nos montagnes et les flèches de nos cathédrales ! Saluons l’avènement de cet ordre nouveau !  

          L’abbé se dévoilait. Au long de son parcours, de Saint-Vougay jusqu’à  Scrignac, en passant par Saint-Thégonnec et Plougerneau, Yann-Vari Perrot — auteur par ailleurs d’un Buzez ar Zent, une Vie des Saints dont chaque soir, à la veillée, on lisait un passage dans la plupart des fermes du Léon —, avait haï la France et cette république dont le jacobinisme et la radicalité ne serait satisfaits qu’avec la mort des anciennes provinces au premier rang desquelles la Bretagne. Et ça, toutes les fibres de son corps le rejetaient.

           Les chemins creux bretons sont comme les voies romaines. Aussi biscornus que soient les uns et rectilignes que soient les autres, ils finissent tous par aboutir à des carrefours où bouillonne la vie. Ainsi, les fortes certitudes de Yann-Vari Perrot, sa force de conviction, sa détermination jamais prise en défaut, ne pouvaient que croiser le chemin de jeunes hommes en colère, farouchement anti-français, et décidés, par la violence s’il le fallait, la trahison si c’était nécessaire, à faire renaître l’indépendance de la Bretagne. Aujourd’hui, c’étaient ces mêmes jeunes gens, hommes faits à présent, que Marie-Jeanne Guillou régalait au presbytère de Scrignac. Ce soir-là, André Geffroy, le camionneur de Loquirec, se trouvait parmi eux. Au milieu du repas, le recteur lui avait désigné la porte de son jardin tout en lui déclarant au vu de tous :

          —    Bez’e c’hellez lakaat ama kement a blijo dit. N’eus ket ezomm din petra eo, na tra ebet. Ha den nemedoun ne zeu ama ; neuze ez es eo surkrenn dit ha d’ar re gasi. Tu peux déposer ici tout ce qui te plaira. Inutile de me dire ce dont-il s’agit, ni rien du tout. Et personne d’autre que moi ne vient ici ; c’est donc très sûr pour toi et pour ceux que tu enverras.

          Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

 

 

[1] Pootred Sant-Nouga : Les gars de Saint-Vougay

 

[2] Alanig al louarn : Alain le renard.

 

[3] Bleun brug : Fleur de bruyère. Non d’un mouvement de défense de la langue bretonne créé par l’abbé Perrot

 

José Le Moigne 2010

 



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