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La montagne rouge 5

Publié le par le breton noir

 

 

 

 

le calvaire

Bretagne, le calvaire, détail, photographie : Christine le Moigne-Simonis

 

 

 

                                                                                                 5                         

 

         Bien calé devant la cheminée, les pieds enfin débarrassés de ses lourds godillots, Yan-Vari Perrot rêvassait tandis que la servante achevait de verser la soupe dans son bol. Marie-Jeanne ronchonnait chaque fois qu’il rentrait de ses tournées interminables.                     

         — Ma Doué béniguet, répétait-elle à ses rares commères, des femmes bien comme il faut qui passaient leurs journées entre la sacristie et le confessionnal, un recteur, tout de même, cela devrait avoir de la tenue !                                  

          Évidemment,ce soir-là, comme chacun que Dieu fait, l’abbé, la soutane crottée malgré sa pèlerine elle-même souillée, avait poussé la porte apportant la pluie et la nuit avec lui.                    

          —     Alors, ma bonne Marie-Jeanne ?                      

          Pas plus que d’habitude il n’avait terminé sa phrase.                     

          La servante soupira, jeta un regard torve à l’épagneul breton compagnon habituel de l’abbé dont la robe blanche tachée de fauve était aussi boueuse que la soutane du recteur, et vérifia, d’un petit geste vif, tandis que la bête s’ébrouait à sa grande indignation, que sa coiffe, toute raide d’amidon, était bien à sa place. L’avait-elle seulement pensé ? C’était comme si elle comparait sa tenue impeccable au laisser-aller affiché de son maître. Alors, et seulement, elle tourna les talons et s’envola dans un grand claquement de sabots en direction de sa cuisinière dont l’émail brillait doucement dans la demi pénombre.                             

          Ce faisant la servante ne pouvait s’empêcher de penser aux devanciers de Yann-Vari Perrot.  Les Scrignacois ne leur avaient jamais rendu la vie facile, mais, dès le seuil du presbytère franchi, jeune ou vieux, an otrou  person savait marquer son territoire. Eux s’asseyaient sans manières au bout de la table de chêne brun, le carafon de vin ou de cidre à portée de la main, une serviette immaculée autour du cou, et attendaient, comme il convient à des personnes de qualité, que Marie-Jeanne, tout imbue du sacré de sa tâche, les serve l’un après l’autre, le recteur d’abord et le vicaire ensuite lorsqu’il y en avait un, ce qui ne durait jamais longtemps.  Là, elle se sentait bien à sa place car, qui pourrait l’ignorer, y compris en ce village de païens,une karabessen, ce n’est pas n’importe qui sur la bonne terre d’Armorique.                      

         Certes, dès qu’elle tournait le dos, les langues allaient leur train.                       

         —     Que croyez-vous, ma chère, un curé c’est un homme comme les autres ! Il doit s’en passer du propre dans le lit clos du presbytère !            

          S'il ne c'était agit que de cela ? Au fond, ce n'était rien qu'une rumeur très banale ; mais il n’était pas rare que les croyances, les craintes populaires, ne trouvent un exutoire dans la personne de la karabessen.                        

          —    La Marie-Jeanne Guillou fricote avec le vieux Paolic[1]. N’avez-vous pas remarqué la façon dont-elle regarde certaines portes et certaines fenêtres ? C’est une sorcière, je vous le dis, elle indique à l’ankou les maisons où passer. Moi, je me protège d’elle. Je ne la fuis pas. Ce serait la dernière chose à faire, mais je me signe dans ma tête à chaque foisque je lui parle.                     

           Depuis le temps qu’elle était là, Marie-Jeanne Guillou connaissait tout cela, mais comme personne ne se serait risqué à le lui dire en face, elle poursuivait sa vie toute dévolue à celles de ses curés et y trouvait son compte. En Bretagne,voyez-vous, et même sur la montagne rouge, le pouvoir du recteur s’étendait à tous les domaines de la vie sociale comme privée et ce n’est pas cette lois scélérate à peine vieille de quelques mois, prétendant confiner le recteur au seul espace religieux, qui allait abolir cette puissance séculaire. Les hommes votaient comme ils voulaient, paradaient au café et tenaient des meetings, les femmes n’étaient jamais bien loin de la soutane du recteur ; du moins en apparence. Alors, se demandait Marie-Jeanne Guillou, puisque les choses étaient ainsi, pourquoi ce Yann-Vari Perrot refusait-il de se tenir ce rang qui, quoiqu’il fasse, était le sien ?  Non content de rentrer à la cure crotté comme le dernier des métayers il avait fait placer son meilleur fauteuil face à la cheminée et c’est là, sur une espèce de guéridon chargé de livres et de revues, qu’il prenait ses repas. Et quels repas Seigneur ! L’abbé se contentait d’une soupe frugale, d’un crouton de pain gris, d’un oignon et d’un bout de fromage. Quelquefois, mais ce n’était pas souvent, il réclamait une bolée de cidre. Marie-Jeanne, louée jusqu’à présent pour ses talents de cuisinière, en devenait neurasthénique.                       

          Par chance, malgré son ascétisme, l’abbé avait nombre d’amis qu’il recevait au presbytère. Cela mettait du baume au cœur de l’excellente femme. Comme elle n’était pas sotte, elle voyait bien qu’il y avait du complot dans l’air, mais, de là à imaginer qu’elle servait la fine fleur du mouvement breton ! Marie-Jeanne Guillou, semblable sur ce point au vieux Job Nédellec, parlait breton, rêvait breton, n’employait le français qu’en tout dernier ressort et ne se posait pas de questions inutiles. Mais une bretonne,comme elle nourrit au lait des légendes celtiques, n’aurait pu demeurer insensible à la présence au presbytère de Taldir[2] Jaffrenou, grand maître des druides de Bretagne, dont le Bro Goz ma zadou[3], avaient été chanté dans les tranchées par les soldats bretons au point d’en avoir fait leur hymne national. Certes, comme chacun au bourg, Marie-Jeanne Guillou écoutait avec passion les colporteurs, véritables gazettes, qui, outre leurs marchandises, leurs rubans et leurs colifichets, charroyaient les potins de village en village. Aussi n’ignorait-elle pas que la naissance du fabuleux Taldir n’avait rien de magique. Il s’appelait François, était fils de notaire,et avait vu le jour à Carnoët, de l’autre côté de la montagne.  Au bout du compte, qu’est-ce-ce que cela faisait ? L’homme était magnifique dans son costume breton de fantaisie mêlant allégrement le léonard et le glasig, le pourleth et le pagan, et jusqu’aux fabuleuses broderies du pays bigouden. D’aucuns auraient pu le trouver ridicule, mais pas ici. Tel qu’il était, il imposait.                      

          Outre le Grand druide, se tenaient autour de la table des personnages aussi divers, aussi haut en couleur que le marquis del’Estrourbeillon, Jean Choleau, Fransez Debauvais, Ollier Mordrel, Raymond Delaporte, Loeiz Herrieu, tant d’autres encore dont-elle n’avait pas retenu le nom.  Jamais elle n’aurait pu imaginer,qu’un jour, il lui serait demandé de témoigner contre eux. Pourtant, quand elle tendait l’oreille, les mots qu’elle devinait, où il était question d’état breton fatalement dictatorial, de la beauté des aventures collectives, de la jeunesse de la nouvelle Allemagne, des turpitudes de l’âme juive et même de la nécessité d’un racisme breton, même ne comprenant pas tout, elle se disait que, décidément, le recteur, même dans ses amitiés, s’engageait sur de curieuses voies.                      

          —     Quel chemin parcouru depuis mes premiers jours à Saint-Vougay se disait le recteur en avalant sa soupe. À bien y réfléchir,j’ai vécu là le meilleur de ma vie.                   

          À vingt-sept ans, son visage, quoiqu’encadré par de profondes rides, gardait, avec sa tête ronde et ses oreilles décollées quelque chose de l’enfance qui, à vrai dire, ne le quitta jamais. Pourtant, à bien y regarder, son vaste front marqué par une légère calvitie, son menton volontaire, son regard scrutateur derrière ses lunettes d’acier, disaient, sans qu’il soit pour cela question de se laisser aller à un quelconque anthropomorphisme,que le nouveau vicaire n’était pas de ceux-là qui s’en laisse compter. Nul n’aurait pu affirmer que le fait qu’il soit un authentique léonard avait joué en sa faveur mais, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la paroisse toute entière avait tourné autour de lui. 

 

           Oh, ce n’était pas qu’on se plaignît du vieux recteur ! Quoiqu’il fasse il était vénéré et respecté autant qu’un saint venu d’Irlande, mais il fallait l’admettre, à soixante-dix ans passés, Yves Dénès, qui avait vu le jour sous Louis-Philippe, donnait d’avantage l’image d’un tad koz bienveillant, voire d’un puits de sagesse, que celle d’un meneur d’homme. Cela faisait des décennies que l’on aimait sa silhouette chapeautée de castor, son parapluie et ses souliers à boucles, son regard pétillant de bonté, mais, face à un monde où la modernité grignotait chaque jour un peu plus les traditions antiques, où il fallait damner le pion à l’offensive des Combistes, même si on le regrettait, le bon recteur n’était plus l’homme de la situation.  Lui-même l’avait admis, son temps était passé. Aussi, lorsque la lettre de Monseigneur Duparc, dépeignant son nouveau vicaire comme un jeune fou à tenir en laisse était arrivée à la cure, Yves Dénès avait décidé de s’en rendre compte par lui-même.                  

          —    Comme si, à mon âge, jouer les magisters est encore réaliste, avait-il même ironisé en déposant la lettre épiscopale sur la tablette de son vaisselier.                      

         Ce meuble, au fond, lui ressemblait. Venu comme lui d’un autre siècle il le tenait de sa tante Lohuec, petite bourgeoise de Lesneven, qui elle- même l’avait reçu de ses parents nés sous l’ancien régime, le vrai, celui d’avant la grande révolution. Une fois sa décision prise, tout autre que l’abbé Denès aurait fait comme si la missive n’existait pas. Il aurait accueilli Yann-Vari Perrot avec cette bienveillance un brin indifférente, mais empreinte d’une si grande dignité, qu’il affichait jadis à chaque nouvelle nomination. Mais le recteur était un homme de grande probité. Peut-être le regretterait-il un jour mais, quand, l’allure tout à la fois gauche et décidée,Yann-Vari Perrot était apparu devant lui, sans plus y réfléchir  il lui tendu la lettre.                       

          —    Voilà ce que Monseigneur me dit de vous avait-il déclaré avec un peu trop de nervosité pour se sentir pleinement satisfait. J’ai décidé de l’ignorer. Je veux me faire moi-même mon opinion. Sachez cependant mon cher fils que dans notre ministère l’humilité n’empêche pas l’audace. Voyez-vous, il me semble que nous nous sommes un peu trop endormis ces dernières années. Ne rougissez pas,je l’accepte volontiers, l’âge du pasteur y est sans doute pour quelque chose.Vous êtes jeune et volontaire, il se peut même que vous ayez le sang un peu trop vif, mais allez-donc de l’avant ! Redonnez vie à ce troupeau ! Bousculez les trop saintes habitudes ! Mais n’oubliez jamais que seule la religion doit inspirer vos actes.  Bannissez tout orgueil !  Priez notre Seigneur ! Et si vous chancelez, ma porte vous est ouverte. Je serais votre recteur et votre confesseur et si vous l’acceptez, votre guide dans les moments de doute.            

           Là-dessus, l’abbé Dénès avait rangé la lettre dans le tiroir du vaisselier et l’y avait laissé dormir.                 

           Qui oserait prétendre qu’il aurait eu une autre réaction ? Quoique fervent catholique Yann-Vari Perrot était rompu aux pièges de la religion. Il s’était donc méfié pendant les premiers mois mais il lui avait bien fallut se rendre à l’évidence, la bienveillance du recteur n’était pas feinte. Trois ans plus tard, lorsque vaincu par la limite d’âge l’abbé Dénès avait laissé la place, elle ne s’était pas démentie et le nouveau recteur, peut-être moins charitable mais beaucoup plus opportuniste que son prédécesseur, ayant d’emblée perçu les avantages qu’il pourrait en tirer avait laissé la bride sur le cou au turbulent vicaire. Il faut dire qu’à présent, dans toute la Bretagne, Yann-Vari Perrot avait atteint une telle renommée que, si ce n’étaient les coups de crosse périodiques de Monseigneur l’évêque, il était inutile, voire même dangereux, de s’attaquer à lui. Non, il ne se trompait pas.  Cela avait été de bien belles années ! Celles où un destin se forge. Personne n’en doutait.                           

           Pour qui visite le Léon, Saint-Vougay c’est d’abord le château de Kerjean, le Versailles breton, une merveille d’architecture qui allie, dans une harmonie presque parfaite, l’austérité d’une forteresse médiévale et l’élégance un peu précieuse d’un palais de la Renaissance. Personne ne prend garde au village, assez modeste au demeurant, une bourgade d’un millier d’habitants, cerné par les communes de Plougar, Plouzévédé et Plougourvest, prospère, mais sans ostentation, parce que lié comme les autres à la riche terre léonarde. Ce n’était ni Roscoff, ni Saint-Pol, et encore moins Lesneven ou Morlaix dont la richesse s’affichait sans complexes sur les façades flamboyantes. Pour autant, Saint-Vougay n’était pas sans légende et celle-ci était liée à la personnalité de celui qui lui avait donné son nom.      

 

          C’est entendu. Vougay, tout saint armoricain qu’il soit, n’appartient pas au cercle étroit des fondateurs de la Bretagne, mais il n’est pas le seul et cela n’enlève rien à sa légitimité. Lui aussi venait d’Irlande, lui aussi avait débarqué sur nos côtes fuyant la répression, et lui aussi avait créé son oratoire autour duquel, le peuple conduit à lui par sa piété, avait construit ses huttes. Il y avait rejoint le ciel en 585 et, depuis, son ermitage devenu bourg, s’appelait Saint-Vougay. Un tel patronage ne pouvait que séduire le futur recteur de Scrignac.  Cela correspondait parfaitement à sa vision de l’âme et de la spiritualité bretonne auxquelles, au prix il faut le concéder d’un certain fanatisme, il avait décidé de consacrer sa vie.                     

          Jusqu’au martyre s’il le fallait.                

 

[1]Paolic : Surnom du diable.        

[2] Taldir :Front d’acier       

 [3]Bro goz ma zadou : Vieux pays de mes pères, hymne national breton d’après un cantique gallois.        

José Le Moigne 2010   

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flora 09/12/2010 09:13



Tu as l'art de te fondre avec une grande aisance dans des époques et cultures très différentes, dans la création des personnages de chair et de sang, avec l'amour des mots et des histoires...


Bonne journée quelque part entre le Hainaut et la Bretagne...