Rivière-Pilote
en tan-lontanXXI
Cette nuit là, toutes les communes du sud s’embrasèrent et il serait sans doute fastidieux que je te les cite toutes. J’étais de la bande qui incendia la caféière Le Lorrain que nous appelions aussi Bauregard et l’habitation Gros Ducanet Désormeaux à la limite du Vauclin. Ah, quelle joie enfantine — les juges ont dit païenne ce qui les autorisait à faire de moi une diablesse —, que de les voir se consumer les unes après les autres dans un gigantesque sacrifice !
Ma parole est un vrai tourbillon et tu peines à me suivre. Ne dis pas le contraire, je le lis dans tes yeux. C’est vrai, sachant que le temps m’est compté, je pare au plus pressé, courant d’un épisode à l’autre comme une ombre accrochée à la crinière du cheval noir de Telga ; mais c’est ainsi que nous avions vécu. Nous débouchions de la nuit, fondant sur une habitation que le maître avait fuie et c’était comme si elle devenait le brandon qui allait nous servir à mettre le feu à la suivante. Quelques fois, nos bandes se croisaient au sortir des ravines et nous saluions toujours avec le même cri : Mort à Codé ! Mort à Codé ! et cette imprécation, en ce répercutant d’une croupe à l’autre des montagnes, faisait trembler la nuit comme un écho chargé de haine.
Le dit Codé pendant ce temps fuyait. Le béké arrogant avait perdu toute superbe. Il n’était plus que peur et, à chaque point que le portaient ses pas, il sentait, lui le nostalgique des temps de l’esclavage, notre souffle puissant derrière lui sur la piste comme jadis l’esclave fugitif sentait l’haleine des molosses lancés à sa poursuite.
Mais une chasse bien menée fini toujours par aboutir. Codé fuyait, Codé errait dans un pays que nous connaissions bien mieux que lui. Ce ne pouvait être qu’une question de temps. Un jour ou l’autre nos pistes se croiseraient.
La rencontre eut lieu à Morne au vent, à quelques encablures de Josseau. Ce fut Madeleine Clem, une négresse calendée qui, elle aussi, était de tous les coups qui renifla la trace. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver nez à nez avec deux hommes sortant d’un champs de cannes où ils avaient visiblement passé la nuit. Le noir, que Madeleine reconnu aussitôt comme étant Eugène Lubin, le domestique de Codé qui, contraint ou de son propre gré, on ne le sut jamais, l’avait accompagné dans son errance, pris ses jambes à son cou. L’autre, tu l’auras deviné, était Cléo Codé. Codé avait un revolver, Madeleine serrait dans ses mains une pierre tranchante. Qui avait le plus peur des deux, l’histoire ne le dit pas.
— Codé est là ! Codé est là ! s’écria la négresse.
Le blanc pointa son arme. Allait-il tirer ? Non. Sa lassitude était trop forte et sa surprise bien trop grande. Au grand soulagement de Madeleine, le voilà, accablé et comprenant qu’il n’avait plus une chance de survie, qui pose son arme sur le sol tandis que Madeleine, assurée d’avoir triomphé, s’exclame derechef :
— Venez vite ! Venez vite ! Codé a déposé son arme ! Il est à nous ! Le temps de la vengeance est arrivé.
La suite n’est peut-être pas glorieuse, mais je n’en aie aucune honte. Les coutelas volèrent et entaillèrent le cuir gras du béké tellement honni qui s’effondra encore vivant. Alors nous nous sommes acharnés sur celui qui avait fait lever notre colère. Nous avons tous frappé. Moi comme les autres. Quarante trois blessures dont huit, selon le Conseil de guerre, étaient mortelles.
Mais que Codé fut mort ne nous suffisait
pas.
Il nous devait des comptes au-delà de la mort.
— Il faut saler Codé comme un cochon, hurla Rosalie Soleil qui tenait à la main un coui[1] empli de saumure et de piment.
Elle n’a pas joint le geste à la parole, mais d’autres l’ont fait pour elle tandis que des voix rugissaient :
— Ki moun coupé koko Codé ? [2]
— An fanm? An nonm ? O ben lé dé ansanm ? [3]
Ce fut les deux ensembles. Pourquoi chercher un seul coupable à ce qui fut l’action d’un groupe décidé à infliger, à son ennemi désigné, l’ultime humiliation. Nous l’avons proprement émasculé et je l’affirme, au regard de tout ce que nous avions souffert de ses pareils pendant des siècles, ce n’était que justice. Je me fiche de ce que quiconque, toi le premier, pourrait penser de nous. Je le clame haut et fort. Bien que cet instant fut celui de la violence extrême, la barbarie n’était certainement pas de notre côté.
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Rivière-Pilote,
la Place du Marché en 1900

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