Lundi 14 mai 2012 1 14 /05 /Mai /2012 01:15

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Photographie : José Le Moigne

 

                                                 26

 

          C’était dimanche.

          Dimanche 16 juillet 1944.

          Le ciel, sur Bourbriac et la montagne rouge, était couleur acier, la chaleur sèche et violente. En grande tenue, rasés de frais et parfumés, les miliciens et les soldats de la Wehrmacht rivalisaient de bonne humeur. Les murs résonnaient de leurs rires égrillards, de leurs provocations verbales, de leurs propos sans queue ni tête, des déflagrations des bouchons qui sautaient. Ceux de la cave savaient que cela ne présageait rien de très bon. Cela ressemblait trop au jeu du chat et de la souris. Il valait mieux tomber sur un greffier maussade et las que sur un matou au meilleur de sa forme et décidé à le montrer.

        — Écoutez-les se mètrent en condition ! souffla Marcel Sanguy.  On va dérouiller sec quand ils seront bourrés !

Marcel Sanguy était un petit homme rond d’allure qui conservait, même ici dans cette geôle d’un autre temps, en dépit de la trouille qui lui nouait les tripes, un ton joyeux et gouailleur qu’il tenait de sa profession. À trente-six ans, entrée depuis quelques semaines à peine dans la résistance, Marcel était marchand forain. Chacun se défend comme il peut. Sans bien le formuler sanguy pensait que plaisanter du mauvais permettait, même si ce n’était, hélas, que trop partiellement, de l’affronter avec un peu plus de sérénité.

        Albert Torquéau qui sortait de l’interrogatoire le regarda d’un air complice.

        — IIs ne m’ont pas encore touché, mais ce n’est que partie remise. D’ailleurs, ce pourri de Daigre m’a averti.

        — Que t’a-t-il dit ?

        — Mange-bien, l’instit, prends des forces, tu vas en avoir besoin. Je pense que c’est clair !

        — Et l’autre… As-tu entendu quelque chose sur l’autre ?  

        Marcel ne méprisait personne en s’exprimant ainsi. C’était juste qu’arrivé la veille, et torturé dans la foulée, cet autre dont-il parlait, en avait oublié jusqu’à son nom. Depuis, gisant sur la paille souillée, il dormait d’un sommeil fiévreux et le reste du temps, les yeux ouverts malgré ses arcades sourcilières brisées, il délirait en appelant sa mère avec une voix d’enfant malade. Parfois, dans un sursaut de bête à l’agonie, il éclatait d’un rire de dément puis brassait l’air dans un tragique moulinet en imitant le bruit d’un moteur d’avion.  

       L’instituteur accompagna sa voix d’un mouvement d’épaule ou l’impuissance le disputait à la pitié.

       — L’autre, dit-il dans un murmure, il n’en a pas fini. Je crois qu’ils vont le massacrer.

       Albert leva les yeux vers le plafond. Filtrée par l’étroit soupirail la lumière vive du dehors, accrochant la poussière au passage, dessinait sur le sol un vague planisphère. Alors il se souvint des solstices d’été et des feux de Saint-Jean. Combien de fois n’avait-il pas sauté par-dessus le tantad [1]dans le crépitement des gerbes d’étincelles ! Il était rassurant de se dire que ces simples bonheurs n’étaient pas à jamais effacés. Au fond, c’est aussi pour ça qu’il se battait.

       Au-dessus de leurs têtes la bacchanale s’arrêtât. Il était quatorze heures, Roeder avait fait son entrée.

       La porte de la cave couina et l’ombre chinoise de Vissaut se détacha de la pénombre. Le milicien entreprit de descendre les marches tandis, qu’au sommet de la cage, appuyé sur la rampe avec un air mauvais, Max, l’homme de la Gestapo, mâchonnait son mégot en attendant d’intervenir.

        — C’est l’heure, salopards !

        Vissaut s’approcha de l’instituteur, effleura sa poitrine du bout de sa matraque, puis lui siffla en plein visage :

        — Toi, d’abord !

        Albert ne broncha pas. Tout ça n’était que la concrétisation des menaces de Daigre. Il n’allait pas ciller et Vissaut en serait pour ses frais. Le milicien n’insista pas. Délaissant Torquéau il se tourna vers l’homme sans nom prostré contre le mur.

        — Toi, aussi ! dit-il, en effleurant ses côtes d’un coup de botte méprisant.

        L’instituteur senti monter en lui la rage et le dégout.

        — Comment veux-tu le faire monter ?  Il tient à peine debout !

        — Fais-moi confiance ! Il va monter !  Et en vitesse encore !  …

        Vissaut sourit d’un air cruel, rajusta ses lunettes et fit un signe à Max. D’une pichenette désinvolte l’auxiliaire de la Gestapo balança son mégot. Il descendit quatre à quatre les marches, saisit l’homme sans nom par-dessous les aisselles, puis, toujours sans prononcer un mot, il le traîna comme un pantin dans l’escalier.

        — Suis-les ! glapit Vissaut en brandissant son nerf de bœuf.

        Il n’était plus temps de s’apitoyer. On ne trahirait pas, on s’efforcerait de rester solidaires, mais à présent, autant ne pas tricher avec soi-même, c’était chacun pour soi.

         Lorsqu’ils débouchèrent dans la cour aveuglée par la violence du soleil la poulie du vieux puits, actionnée par une main impatiente, poussa un long gémissement. Quelle blague ! Prétendre couvrir ainsi les hurlements des suppliciés relevait du plus complet cynisme. Les tortionnaires eux-mêmes n’y croyaient pas. À chaque séance de torture les cris franchissaient les clôtures, les voisins horrifiés se bouchaient les oreilles, les passants terrifiés baissaient la tête et changeaient de trottoir mais eux, imperturbables, lançaient la manivelle et le treuil, semblable au coq de Saint-Pierre, poussait son hypocrite hululement.   

        Malgré la chaleur étouffante il régnait dans la pièce une atmosphère de morgue. Rien qu’à la gueule de Guy Daigre, le trop fameux Coco bel œil, Albert comprit que ce serait terrible. Bien au-delà de ce qu’il avait pu imaginer.

        — Ils vont nous autopsier avant de nous avoir tués ! pensa l’instituteur en bloquant dans sa gorge son envie de vomir.

        Près de Coco bel œil, dont le front dégarni était parcouru par des frissons de haine, se tenait le jeune Cardrun. Lui non plus n’était pas un cadeau. Comment pouvait-on oublier le plaisir qu’il prenait, chaque soir, quand il venait visiter la cave, à serrer les menottes, le plus étroitement possible, de telle sorte que, à chaque mouvement, elles vous broyaient les chairs sensibles du poignet. Pourtant, personne ici ne l’ignorait, à côté de cet homme blême, gluant et adipeux, répondant, par sa sauvagerie et sa bestialité, au surnom sans équivoque du fauve, Cardun était un archange du ciel. En ajoutant à ce sinistre triumvirat Visaut et Max qui, comment aurait-on pu un instant en douter, ne donneraient pas leur part aux chiens, on avait presque fait le tour. Presque, car il ne fallait surtout pas les oublier, les quatre miliciens du Bezen Perrot qui, le doigt sur la détente montaient une garde vigilante.

        — T’as soif ? demanda Daigre à l’homme sans nom  

        Le martyr acquiesça en clignant des paupières. 

       On avait relégué la table de jardinage au fond de la remise. Cardrun fit un geste en direction du fauve. Le milicien s’avança vers la table et en revint tenant entre les mains une écuelle remplie d’un abject mélange d’eau et de mousse à raser. Des poils de barbe mêlés à des crachats flottaient à la surface de l’infect bouillon.

       Saisissant l’homme par les cheveux, Coco bel œil lui pinça les narines et le força à boire.

       — Maintenant c’est à toi, dit-il en passant le relais à Cadrun. 

       Le malheureux, que plus personne ne soutenait, s’effondra dans un craquement d’os et de chairs pilées. Avant qu’il n’eût touché le sol le blanc-bec le cueilli d’une claque à la volée avant de l’achever d’un coup de pied dans le bas-ventre.

        À présent Coco bel œil plantait son œil unique dans le regard d’Albert.

        — À quatre pattes, Monsieur le commissaire aux effectifs … Oui, mon cher Tarzan, c’est bien à toi que je m’adresse ! dit-il en jouissant de ses propos.

        Ainsi il savait tout ! Quelqu’un avait parlé et le maquis de Saint-Tréphine n’avait plus de secret pour lui. C’était la pire des nouvelles. Débarrassés du souci de trouver des renseignements Daigre et ses sbires allaient pouvoir se livrer, avec des raffinements semblables à ceux des cercles de l’enfer, à leurs instincts sadiques, leur plaisir de torturer, leur besoin morbide de venger leurs blessures d’orgueil.

         L’instituteur ne craignait pas la mort. Bien qu’il n’eût que vingt-quatre ans, il avait fait le sacrifice de sa vie. Pour autant, il ne l’appelait pas. Le mot résignation ne faisait pas partie de son vocabulaire. Pourtant, que pouvait-il faire d’autre que de s’exécuter ? Lentement, le buste droit dans un ultime élan de dignité, il se laissa glisser.

        — Tends tes paluches ! rugit Cardun.

        Le nerf de bœuf lui zébra les épaules. Rien de nouveau sur la planète.  Cette fois encore l’associé du bourreau marquait avec violence son territoire. La volonté ne peut pas tout. Un court instant Albert sentit se rompre en lui l’esprit de résistance. Il tendit les poignets. Cardun pu se livrer à son jeu favori de menotter serré.

        — Fais-nous un beau dos rond ! C’est ça ! Écarte bien les bras ! Tu te démerdes comme tu veux mais je veux voir tes genoux passer à l’intérieur de tes coudes. ! Hein ! Tu ne te croyais pas si souple ! Un vrai contorsionniste ! 

        L’instituteur se souvint de sa dernière promenade scolaire. C’était un jour de juin d’une très grande douceur et les enfants, pour quelques heures délivrés du poids d’un quotidien en guerre, étaient prêts à croquer la forêt, à la parer de toutes sortes de mystères, à l’apprivoiser comme ils s’imaginaient, dans leur perception encore neuve du monde, pouvoir dompter la terre. Albert connaissait son métier. Adepte des plus récentes théories il aimait voir les enfants, dès que l’occasion se présentait, s’émanciper de sa tutelle. Cependant, il en était conscient, cette pédagogie de liberté ne valait que si, une fois l’initiative prise et assumée, ils revenaient à lui. Il n’en faisait ni une question d’autorité ni de caporalisme. Il pensait simplement qu’une expérience ne pouvait être positive une expérience que partagée par tous.

        Ils s’apprêtaient à rejoindre le bourg lorsque, traînant son poids et sa timidité, un gentil hérisson, avec son nez pointu et ses prunelles en escarboucles, apparut au milieu du chemin. Paniqué par les voix des enfants et le bruit de leurs pas, le petit animal se métamorphosa sur l’instant en une énorme baugue hérissée de piquants. Cette fois encore, au grand bonheur de tous, la promenade se transforma en une leçon de choses.

        — Qui peut me dire pourquoi le hérisson se met ainsi en boule ?

        — Moi m’sieur ! Pour que personne, et même pas le renard ne puisse s’en saisir.

        Si aujourd’hui, otage des pattes de Cardun, Albert avait été encore capable de sourire, il l’aurait fait, riant de lui comme ce jour-là il s’était amusé du naïf exposé du petit Jules Lescop. À présent, dans cette chambre de torture, aurait pu être le hérisson craintif, mais, sensible différence, avec sa peau sanglante et lisse, il tenait davantage du lapin écorché que du petit insectivore.  

        Ce retour en arrière ne dura guère plus longtemps qu’un dièse ou un soupir inscrits sur la portée. Déjà Cardun se rappelait à lui.  

        — Écarte les coudes que je t’ai dits ! Pousse tes guibolles sous ta poitrine !

        Albert ferma les yeux. C’était pour lui la meilleure façon de contenir l’angoisse. Ainsi ne vit-il donc pas Cardun se saisir d’un bâton et l’enfoncer dans le méat entre ses coudes et ses genoux. il ne put cependant s’empêcher de crier lorsque son tourmenteur comme un coléoptère dont on veut jouir de sa panique.

        Alors, les bottes, la matraque, le gourdin, dans un terrible crescendo, dansèrent sur son corps une effroyable sarabande.  

        Garder les muscles relâchés, c’était le seul moyen d’amortir les coups.  Albet s’y essaya mais du très vite y renoncer. Ce n’était pas là un manque de courage et encore moins de dignité, mais, malgré sa volonté, son corps entier se contractait et les ondes de choc se propageaient dans sa chair statufiée à la vitesse d’un séisme ou d’une nuée ardente.

       — Boucle-la, salopard !

       Le coup de pied qui suivit fut à la hauteur du coup de gueule. Offrant son flanc à la raclée Albert roula sur le côté. Cardrun bourra sa bouche de chiffons gras. À présent, on n’entendait plus dans la remise que les han ! han ! des tortionnaires et les claquements en rafales des coups. Seuls les yeux de l’instituteur pouvaient encore exprimer sa souffrance et sa haine. C’était peut-être son ultime défi, mais tant qu’il parviendrait à ne pas baisser les paupières, il crocherait, comme avec un harpon dans l’œil unique de Guy Daigre, et ne lâcherait pas.

       Mais le bougre œil n’aimait ni le défi ni la provocation.

       — Cardrun, apporte-moi une cuillère à café !

       Un silence d’arène flotta dans la remise. L’éphèbe parcouru les quelques pas qui le séparaient de la table et en revint en balançant, sous la lumière crue du plafonnier, une cuillère d’acier irisée de reflets. Coco bel œil s’en saisit, la présenta à ses complices à la manière d’un sacrificateur, puis, poussant un cri de cannibale, il plongea sur l’instituteur et, à l’instant même où leurs visages furent sur le point de se toucher, lui basculant la tête, il enfonça l’engin dans l’orbite du jeune homme, passa sous le globe oculaire avec l’adresse d’un écailler. Albert poussa un cri terrible. La salle tourna autour de lui comme les parcelles de couleur dans un kaléidoscope, et puis le noir effaça tout.

        Quand il revint à lui sa tête n’était plus qu’un brasier. Pourquoi, se demanda-t-il, mon champ de vision se trouve-t-il à ce point rétréci et pourquoi ne suis-je plus nu mais rhabillé sans que je sache ni par qui ni comment. Jusqu’à mes galoches à semelles de bois qu’on n’a pas oublié de glisser à mes pieds ! La mémoire lui revint. Albert compris alors que sa mutilation ne lui poserait pas de problème. Il n’aurait pas le temps de devenir le borgne du village. Face à lui, rigide comme une sentinelle, l’horloge comtoise marquait vingt heures. L’instituteur se rendit alors compte qu’il n’était pas seul dans la pièce. Près de lui, le souffle court et le corps déchiré, l’homme sans nom gisait sur le carrelage noir et blanc.         Malgré son extrême faiblesse, malgré l’intensité de sa souffrance, Albert chercha à faire le point. Le brouillard où il était plongé se déchira. L’un après l’autre il reconnut, les uns mourants, les autres à peine plus valides, les sept gars de la cave.  Arrachés à la paille fétide de la geôle, ils attendaient, comme des bovins à l’abattoir que l’odeur du sang n’affole même plus, que s’écrive la fin.

       L’instituteur supportait sa position. S’appuyant sur ses mains et genoux il chercha à se redresser. Sanguy l’aida à se mettre debout.

       Alors, Roeder, bottes luisantes, vareuse tirée comme au cordeau, toutes médailles en avant, entra par la porte du fond. Bras tendu l’officier salua et Guy Daigre lui rendit son salut. On avait beau y être habitué, voir un français tendre le bras à l’hitlérienne, restait un choc et une humiliation.

       Un court silence s’installa que Roeder se chargea comme il se doit de rompre.

       — Les véhicules sont arrivés. Vous pouvez y aller, dit l’officier en indiquant la porte de sortie.

       De nouveau Torquéau regarda à nouveau la pendule. Il était vingt heures trente.

      Deux voitures légères et un camion bâché attendaient dans la cour. Les gourds duBezen Perrot poussèrent des cris rauques. Blessés ou non, mourants ou non, furent balancés dans le camion.

      Le convoi s’ébranla.

      Ne tenant compte ni du danger ni de son âge, chaque jour depuis qu’on avait arrêté son garçon, la mère de Torquéau, faisait à bicyclette l’aller-retour de Rostrenen à Bourbriac. Elle allait droit au dispensaire d’où elle savait pouvoir surveiller la maison du notaire, grimpait jusqu’à l’étage, s’installait derrière la haute baie vitrée, et n’en bougeait plus pendant des heures. On ne l’arrêtait pas. Ce n’était plus un secret pour personne. Elle espérait apercevoir son fils. Hélas, ce soir-là, lorsque le convoi passa, la bâche du camion avait été tirée. Pourtant, la vieille femme sentit son cœur s’affoler. Pour elle cela ne faisait pas de doute. Tout son amour de mère le lui disait : son fils était dans le camion. On vit alors la brave femme tendre les mains dans une démarche de suppliante tandis qu’elle murmurait :

       — Pauvres gosses ! Ils souffriront peut-être moins dans leur nouvelle prison.

       De peur de défaillir elle s’appuya à la rambarde. Sa poitrine battait et ses membres tremblaient. En bas, sur le trottoir, des jeunes gens passaient. Leurs rires sonores envahissaient l’espace. L’aigrelet d’une bombarde et la musique d’un manège montèrent jusqu’à elle. Quelle indécence se dit-elle. Comment peut-on célébrer le pardon quand, au pied même de la fête, des enfants subissent la torture et peut-être la mort !

       Mais déjà le convoi s’effaçait au tournant de la rue.

       Quand on y songe, on aurait pu dix fois l’attaquer et délivrer les prisonniers. En effet, signalé par les voix avinées des gours braillant des chansons d’ivrognes, le convoi cahota par toutes les routes du canton. On l’aperçu près de Callac, à Lohuec, à Bolazec, à La Chapelle-Neuve, à Plougonver enfin. Les prisonniers qui croyaient qu’on les abattrait à peine sortis de Bourbriac ne comprenaient rien à cette errance. Avait-on prit la route du Morbihan ? Etait-il possible qu’on changeât seulement de prison ? Les miliciens qui n’avaient pas dessoulé de la journée ne savaient plus où ils allaient ? fallait-il s’accrocher à cet espoir tenu ou reconnaître, qu’au bout du compte, les salopards cherchaient un endroit à leur convenance ?

       Le soleil couchant passait par les interstices de la bâche. Cela devait bien faire deux heures que l’on roulait. Soudain, le crissement des roues sur le gravier, fit comprendre à Albert que l’on avait quitté la route. Sans doute s’était-on engager sur ce qui devait être un chemin vicinal.

       Deux cents mètres plus loin on s’arrêta. Les portières claquèrent. Les miliciens n’essayaient pas d’être discrets. Ils parlaient haut, échangeaient en riant de lourdes plaisanteries, certains se soulagèrent contre le talus.

       La ridelle s’abattit.

       — Descendez !

      La montagne se noyait dans le rouge de l’astre déclinant. Des coups de feu claquèrent. 

 

©José Le Moigne

Mai 2012

 

 

[1] Tantad : feu de joie

 

 


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Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 00:15

 

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Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

Vieux talus gaélique

repoussant comme il peut

les racines du mal

mon cœur se délite

quand résonne le sône

chanté à capella

au-dessus des solives

 la pénombre n’est pas l’ombre

mais l’enfant du soleil

en robe de roseau

 ©José Le Moigne

Plourac’h

5 avril 2012

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Dimanche 1 avril 2012 7 01 /04 /Avr /2012 18:23

 

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Photographi : Christine Le Moigne-Simonis

Bretagne

Des genêts d’or

Grise Bretagne

Des embruns

Des landes de l’Armor

De l’île de Groix

A Tréberden

 

 Les filles de chez-moi

Portent des croix de bois

Le cœur des vieux marins

Se glissent vers l’île de Sein

 

 Surtout

Ne croyez pas

Que je vais vous

Biniouriser

Un air un peu bêta

Un air à vous

Botreliser

 

 Les filles de chez-moi

Portent des croix de bois

Le cœur des vieux marins

Se glissent vers l’île de Sein

 

 J’préfère

Vous raconter

L’histoire d’Hervé

De Posmoguer

Parti

Se faire tuer

Sur la Belle Cordelière

 

 Les filles de chez-moi

Portent des croix de bois

Le cœur des vieux marins

Se glissent vers l’île de Sein

 

 Calloc’h

Et Dugesclin

Les hommes liges

De souffrance

Soldats et puis marins

Morts pour que vive

L’idée de France

 

 Les filles de chez-moi

Portent des croix de bois

Le cœur des vieux marins

Se glissent vers l’île de Sein

 

                                                 ©José Le Moigne

 

 

 

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Samedi 24 mars 2012 6 24 /03 /Mars /2012 16:38

 

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Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

À l’orée de la nuit

quand les vagues laminent

le ventre des falaises

un léger goût de sel

sur mes lèvres gercées

ouvre à la déshérence

                                   ©José Le Moigne

                        mars 2012

 


Par le breton noir
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Lundi 20 février 2012 1 20 /02 /Fév /2012 17:29

 

2 mars 2012 : Soirée Poétique

avec José LE MOIGNE

Association Mémoire de l'Outre Mer
Espace Louis DELGRÈS

89, Quai de la Fosse
44000 Nantes

Tél : 02 40 71 76 57

  • Ve

Poète, chanteur-compositeur, dessinateur et romancier, José Le Moigne est né en 1944 à Fort-de-France d'une mère martiniquaise et d'un père breton.

Outre son œuvre poétique, l'œuvre en prose de José Le Moigne est marquée par le métissage dans la mouvance du mouvement de la Créolité (Bernabé, Confiant et Chamoiseau) à cette nuance près que, les circonstances de la vie l'ayant conduit à vivre en France, il doit se battre pour faire reconnaître son identité créole. Raphaël Confiant a préfacé son essai Joseph Zobel, la tête en Martinique et les pieds en Cévennes (2008).

José Le Moigne est également l'auteur de chansons qu'il interprète en s'accompagnant à la guitare.

 

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Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 19:10

 

 

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Bourbriac, Côtes d'Armor, photographie : José Le Moigne

 

25

 

 

       Précédant une colonne de camions, la Volkswagen, grise de poussière et peut-être de sang, traversa vivement Bourbriac puis s’arrêta devant la maison du notaire, une demeure bourgeoise à vague allure de manoir.  L’officier qui en descendit, un lieutenant SS au poitrail constellé de médailles, rectifia sa tunique, ajusta sa casquette, puis frappa à la porte.  

       — Lieutenant Roeder, dit-il en saluant. Madame, je réquisitionne votre maison. Il vous reste deux heures pour me laisser la place.

La femme du notaire avala sa salive. À cinquante et un ans, fille de riches fermiers et femme de notable, elle n’était pas du genre à s’en laisser compter, mais, dans une pareille situation, que pouvait-elle faire d’autre que de s’exécuter ? Encore heureux, pensa-t-elle, qu’il ne demande que le logement. Après le raid avorté de la veille du maquis sur la petite garnison de Bourbriac, on avait tout à craindre, même et surtout des représailles. Elle n’était pas moins patriote que le commun, mais, comment, ne se serait-elle pas laissé aller à la comparaison. D’un côté, douze hommes plutôt bonasses commandés par un officier, et, de l’autre, une armée de soudards, deux à trois cents peut-être, qui sautaient des camions les armes à la main. L’épouse du notaire n’en doutait pas. Elle n’était pas la seule à faire ce sordide calcul. Ce n’est qu’humain, se disait-elle pour s’excuser, tout simplement humain. À bien y regarder, elle ne se trouvait pas trop mal lotie. Elle et sa famille n’aurait pas à quitter Bourbriac en laissant derrière eux leur maison et leurs biens. Eux, n’avaient qu’à traverser la rue pour se loger chez le vétérinaire, le propre frère du notaire. On a beau dire, cela comporte des avantages de faire partie de la gentry. L’épouse du notaire aimait ce mot depuis qu’elle l’avait lu dans un magazine. Elle le trouvait très chic.

— Au moins, soupira-t-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, nous aurons l’œil sur la maison.

Elle le savait, c’était tout à fait dérisoire, mais ça la rassurait.

Précisément, en face, un seul regard avait suffi. Roeder, la cravache à la main, avait déjà jaugé le potentiel de la maison. Elle semblait presque avoir été conçue pour l’usage très particulier auquel elle était à présent destinée.

— Mes bagages au second, dit-il en cinglant de coups secs la tige de ses bottes. Videz le bureau du notaire en n’y laissant que quelques chaises !

Le lieutenant se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur la cour. Il leva sa cravache et désigna une remise, isolée des oreilles et des regards de la rue, qui se trouvait sur le côté. Sa logistique était au point. L’étage pour ses quartiers, le bureau du notaire pour les interrogatoires, la cave comme prison et la remise pour travailler les prisonniers.

Au même instant, descendu d’on ne sait quel camion, un étrange jeune homme se présenta à lui.

— Vissaut de Coëtlogon, s’annonça-t-il d’un ton abrupt.

Il avait bien changé le petit Guy Vissaut depuis l’épopée du Gwalarn. Pour lui, la particule nobiliaire maintenant accrochée à son nom n’était pas seulement de simple fantaisie. Il s’imaginait pouvoir ainsi s’inscrire dans la lignée des hobereaux bretons qui, de toute éternité, s’étaient dressés contre l’État français. Il les admirait tous mais, celui à qui entre tous avait son affection, était Guy Eder de La Fontenelle, seigneur de l’Île Tristan, toujours vêtu de rouge, du bonnet jusqu’aux bottes en passant par les chausses. Comme l’illustre brigand, Vissaut se montrait très soucieux de sa mise. Évidemment, en 1944, il n’allait pas se vêtir d’écarlate, mais, le noir qu’il arborait lui convenait très bien. Mieux, en tout cas, que l’uniforme SS ou la tenue des miliciens. Ainsi, avec son trois-quarts de cuir, ses bottes de hussard et ses lunettes d’écaille, il était devenu le diable noir de la montagne rouge, celui qui ravivait la légende sanglante des loups dont le dernier grand mâle avait été aperçu, une trentaine d’années plus tôt, du côté de Braspart.

Bien entendu, des prédateurs à forme humaine qui hantaient la montagne, il n’était pas le seul à hanter la maison du notaire. Les miliciens de Daigre et le Bezen Perrot s’étaient eux aussi invités au logis. Quand il s’agissait de torturer, il n’était jamais loin. Justement, apercevant Visaut dans le hall d’entrée, Michel Chevillotte se crut obligé de le héler.  

— Alors, Vissaut ! Il paraît que tu nous trouves trop mous ? balança-t-il sans aucun préambule. Eh bien, mon gars, va falloir que tu nous prouves que tu peux faire mieux. Ici, ça ne marche pas au baratin. Pas question de jouer au gandin. Tu vas devoir tomber la veste patouillé comme nous dans la merde. Et pas seulement qu’un peu !

Vissaut n’allait pas s’effarer pour si peu. Un sourire narquois flottant sur ses lèvres étroites, il ôta ses lunettes, les essuya avec ostentation et tourna les talons. C’est vrai qu’il avait répondu à Debeauvais qui voulait l’embrigader au Bezen Perrot : Trop mou ! Trop mou ! Et alors ? N’était-ce pas son droit de préférer la cruauté de l’aigle à la prudence du renard ? Alors, sans plus attendre, il grimpa au bureau du notaire où commençaient les tout premiers interrogatoires.

Sous leurs pieds, la cave, voûtée et éclairée par deux soupiraux barrés de solides barreaux, était longue d’à peu près cinq six mètres. Enchaînés deux à deux, seize hommes, salement amochés pour la plupart, geignaient dans la pénombre. Ils n’ignoraient qu’il n’y aurait sans doute aucune issue, pourtant, beaucoup d’entre eux ne se vivaient pas comme des abandonnées mais comme des fauves qui lèchent leurs blessures avant de rebondir. Car il n’était pas tous de la Résistance. Plusieurs avaient été raflés parce qu’ils se trouvaient là, à la mauvaise heure et au mauvais endroit. C’était affligeant de malchance. Pour autant, les maquisards, groupés autour d’Alfred Torquéau, instituteur à Rostrenen, n’arrivaient pas à les prendre en pitié. De jouer les pères peinards, les après moi le déluge, ne leur avait servi à rien. On ne joue pas les gagne-petit quand l’enfer gronde à la porte. Libre, Torquéau eut été beaucoup plus conciliant. Il le savait pertinemment. Même si l’inertie de la masse au jour le jour le servait, pour autant, cela ne la rendait pas complice de l’ennemi. Tout le monde ne peut pas devenir un héros. Lui-même n’était pas assuré de l’être devenu. Bien-sûr, depuis qu’il était en âge de juger, si tant est qu’on l’atteigne un jour, il s’était efforcé de faire de l’objectivité le fil conducteur de sa manière de penser, mais, ici, dans ce cloaque immonde, à son corps défendant, il était bien mal de mettre ce principe en pratique.

Il aurait voulu faire abstraction de tout. Se retirer en lui pour n’entendre ni les gémissements ni les plaintes autour de lui et se recroqueviller sur sa propre souffrance. Il revenait de la torture et, roulé en boulle sur la paille imprégnée de sanie et d’urine, il conservait encore la position du supplicié ; mais comment aurait-il pu s’extraire tout à fait ?  Malgré la fièvre qui les rongeait ses yeux, se posèrent, aimantés par il ne savait quelle levée révolte, sur la sentinelle en l’entrée de la geôle, un jeune type en tenue de SS qui, le mufle tordu par un rictus obscène, braquait sa mitraillette à tour de rôle sur chaque prisonnier.

— Pan ! Pan ! Pan ! mimait le salopard tandis qu’un regard torve sourdait de dessous son calot frappé de la tête de mort.

— Tas d’ordures, vous voilà bien baisés ! Si vos copains voyaient vos tronches ! Pas certain qu’ils aient envie de poursuivre votre sale boulot ! Quant à toi, éructa-t-il en direction de Pierre Maillard, un jeune gars de vingt-trois ans qui avait une balle logée dans son épaule gauche, ça va comme ça, arrête de pleurnicher comme un cabot qui réclame de l’eau ! Tu vas crever et n’aura plus besoin de flotte.

— S’il vous plaît, insista le blessé.

Une onde de sadisme parcourut le faciès veule du milicien.

— Va te faire foutre, beugla-t-il en faisant mine d’appuyer la gueule de son arme sur la blessure de Maillart.

  Torquéau en oublia pour un temps sa souffrance.

— Tu n’as pas honte ! hurla-t-il en direction du milicien. À quoi te sert la croix suspendue à ton cou ! Drôle idée de la charité pour qui prétend combattre au nom d’un prêtre !

Là-dessus, épuisé, il retomba sur sa litière.

Le milicien Perrot tiqua. Qu’un type dans l’état où se trouvait l’instituteur puisse s’en prendre à lui en des termes aussi vifs, pur insensible qu’il fût, cela forçait en lui quelque chose qui ressemblait à de l’admiration. Ce fut pourtant très bref. Il en fallait bien plus pour pouvoir l’ébranler. Il agita son arme et cracha d’un ton rogue :

— Des fripouilles comme vous n’ont pas le droit d’insulter la mémoire d’un saint comme l’abbé Perrot !

Le nom était lâché. La haine restait à vif. Nul doute, un vent mauvais allait encore souffler sur la montagne.

 

  ©José Le Moigne

Février 2012

Par le breton noir - Publié dans : Textes - Communauté : LA VITRINE DU LIBRAIRE
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Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 18:47

 

Digue

José Le Moigne

Digue

Martinique, Grand-Rivière. Filets,Photo Christine Le Moigne-Simonis.

Au bout de la jetée
à l'instant où les vagues bousculent la marée
je livre au petit jour mon pas lourd de guetteur
mon cœur gris couturé de lianes emmêlées
la balance de l'aube au-dessus des roseaux
l’infini qui dessine mon profil d'absent
le poids de l’insomnie sur mes épaules lasses
et mes paupières dévastées par le silence des écorces


José Le Moigne
Plourarc'h
5 octobre 2010

boulebouleboule
  
An bout tjé-a
lè lanm koumansé malmennen dlo ka monté
douvan jou-a ka wouvè épi
pwa mòd maché mwen, nonm ki la pou véyé bato ka rivé
tjè mwen ki andèy èk lienn tòtiyé ka flandjé’y
douvan-jou ka fè balansin anlè tèt wozo
tan san bout ka bay pòtré mwen ki la san la
pwa lannuit san dòmi ka pézé asou zépòl las mwen-a
èk kalzié mwen ki nèy davwè lapo piébwa pa ka menm di’y ayen


Traduction créole : Igo Drané

boule

Par le breton noir - Publié dans : poèmes - Communauté : Mots métissés, paroles créoles
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Mardi 14 février 2012 2 14 /02 /Fév /2012 18:45

 

Pour Édouard Glissant

José Le Moigne 

Je te salue
terre lointaine d’argile
où le crabe descendu des marges de la plage 
regagne l’océan où flottent les reliefs de repas cannibales
Et je t’appelle du haut de ma tendresse veule
suspendue aux haussières de la barque du vent 
Ô sargasses linceul de ceux qui furent mon sang
bateaux empuanties par des limons fétides où pourtant je naissais
Ô Monde soudain offert à ma troublante faim 
Je ne partirai pas avant d’avoir trouvé 
sur l’aile du cormoran ou du sterne royal  
le droit sacré des litanies des morts et des vivants
psalmodiées à la nuit au son des calebasses
car j’ai besoin de toi cyclone qui m’a fait
terre lointaine d’argile où les vagues se nouent

José Le Moigne
La Louvière
3 février 2011

Edourd Glissant

boule

Rèspé man ka pòté’w
tè-larjil lòt-bòt-sayd
éti krab ora bò-lanmè
ka kouri an dlo, la lèrèstan bwè-manjé agoulou ka fè siwawa
Ek toupannan man ka tjenbé kòd kanno van-dan-vwel
man ka krié’w épi tjè mwen mòl
Han, simitiè-wawet zanset mwen
bato ka pit vié lodè fon kannal, la éti man fèt, lè’w gadé
Han, lavi-a ki la blip douvan mwen ki swèf, tèrbolizé pas man lé sav…
Man péké rimet lavi  avan man touvé
lapriyè-rèspé sa bazil chayé, kon sa ki la,
asou zel malfini enben zel frégat
an lapriyè-rèspé yo ka chanté lannuit akout  lanmizik kalbas
Pas man bouzwen’w, siklòn ki mété mwen konsa
tè-larjil lòt-bòt-sayd, la éti lanm-lanmè ka pra

 Traduction créole:
Igo Drané

boule

 

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Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 01:42

 

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Route de Lanrivain, Côtes d'Armor, photographie : Christine Le moigne-Simonis

 

24

 

— Et si la Bretagne se libérait toute seule ? Voilà, n’est-ce pas, qui aurait de la gueule ! Les Allemands sont cent cinquante mille. Que chaque breton en zigouille un et la question sera réglée !

Alain sourit. Jojo avait un vrai talent pour détendre l’atmosphère, mais lui avait bien d’autres chats à fouetter. Les armes, toujours les armes. C’était le leitmotiv de ce début juillet. Il avait rendez-vous le jour même à Canihuel, au PC FFI et, pour faire pression sur lui, il avait réuni, juste à côté dans le bois de Sainte-Tréphine, deux cents jeunes gars, pour certains à peine sortis de l’adolescence, mais qui ne demandaient qu’à se battre.

— Ça commence à bien faire, gronda le chef en enfourchant sa bicyclette. Il faudra qu’ils m’expliquent pourquoi on freine des deux pieds avant de nous armer. Si je n’ai pas de nouvelles assurances, je disperse les gars.

La convoyeuse Marcelle l’attendait sur la route. Toute mignonne dans sa robe fleurie elle paraissait se promener. Ils se firent la bise comme des gens de la même famille puis, après avoir roulé un instant de concert, s’arrêtèrent à mi-chemin.

— Etienne ne va pas tarder, dit Alain à la jeune fille. Tu vas l’attendre ici et le conduire jusqu’au PC. Moi, je continue. Ce serait une faute d’être choppés ensemble.

Sur ces mots, après avoir salué la gamine d’un geste de la main à la manière des mousquetaires, il se mit en danseuse et disparu très vite dans un pli de la route.  

À Canihuel le commandant appuya sa bicyclette contre le mur de la maison de son ami l’instituteur. Il s’assura que personne n’avait l’œil sur lui puis, du pas tranquille du quidam qui prend l’air, s’enfonça dans les champs. On avait fait les foins la veille, les gerbes n’étaient pas ramassées, l’air était saturé par un parfum de chlorophylle, de chenilles écrasées et de fougères rompues. Alain marcha une centaine de pas Alain avant de découvrir ce qu’il cherchait. Le chemin creux qui menait trouva ce qu’il cherchait, jusqu’à la ferme de Coat-Cariou où, depuis deux jours, l’état-major des FFI avait pris ses quartiers, zigzaguait devant lui entre des mares sombres et des chênes têtards. Au bout, à sa grande surprise, il n’y avait personne.

— Merde, on les a cravatés ! pensa-t-il aussitôt.

L’état-major capturé. La résistance décapitée. Tous les gars menacés.  Ça ne pouvait pas être pire. Un abîme s’ouvrait et Alain, tétanisé, se tenait sur le bord de ses lèvres. Personne n’est à l’abri de la panique. Il était loin le chef toujours si prompt à faire face à l’urgence. Ici, il n’avait aucun change à donner et quiconque l’aurait croisé aurait pu lire la peur sur son visage. Cela ne dura pas. en entendant, quelque part dans les bois, dans la direction de Saint-Gilles-Pligeaux, des ordres en allemand, l’instinct de la bête à l’affût se réveilla en lui. Il tourna son visage en direction des voix et vit, trois cents mètres plus bas, à mi-chemin de la pente boisée, une ligne de soldats qui montaient vers la ferme. Plus bas, à la croisée des routes, le bruit sourd des convois rompait le silence sacré et ce bourdon tragique cassait le magnifique paysage, les croupes mordorées barrées de landes et de bruyères, les contreforts limoneux de la montagne rouge, le transformant en une annexe de l’enfer, un territoire battu par la folie des hommes.

Le commandant tira les conclusions qui s’imposaient.

— Ça va, ils ont pu se tirer à temps ! Maintenant, c’est à moi maintenant de jouer ! Il faut que je me casse. ! Et vite !

Refaire le chemin à l’envers eut été d’une très grande imprudence. Même si, à ce qu’on dit, la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit, mieux vaut ne pas tenter le sort. Qui aurait pu le croire ? Les Allemands n’étaient pas montés droit à la ferme par l’effet du hasard. Ils étaient renseignés. Retourner à Canihuel équivalant à se jeter dans la gueule du loup, le commandant décida de rejoindre, en modifiant sans arrêt son chemin, Saint-Nicolas-du-Pelem, la ferme d’Auguste Le Coënt qui servait de relais à la Résistance.

— Pourvu que lui non plus n’est pas été donné, s’inquiétait-il marchant.  

Il approchait son but lorsque, surgissant d’un bosquet où il tentait de se cacher, un jeune partisan, vêtu d’une veste civile, d’un pantalon vert-de-gris, chaussé de bottes allemandes et tenant un mauser à la main, lui barra le passage. Alain reconnu son visage.

— Dis-moi, dit-il, où as-tu dégotté cet accoutrement ?

— On a tué un boche et comme j’étais plutôt juste en fringues …

— Et que fais-tu à battre la campagne ?

— Ils étaient trop nombreux, on n’était pas de taille, Bausson a donné l’ordre de décrocher. J’espère me planquer à de Corlay. Mon père connait du monde.

— Je vais aussi par-là, dit Alain sans autres précisions. 

Le jeune homme lui emboîta le pas et le suivit jusqu’à la ferme. Ils n’avaient pas franchi le porche que Le Coën, alerté par ses chiens, couru à leur rencontre.

— Dépêchez-vous d’entrer ! Le coin est malsain ! Ça pète dur du côté de Sainte-Tréphine !

Alain ne cilla pas. Cela confirmait ce qu’il pressentait depuis Coat-Cariou. Les boches et leurs complices avaient mis les moyens et, s’ils n’y prenaient pas garde, une tenaille gigantesque allait se refermer sur eux.

— D’accord, Auguste, on casse la croute et on se barre.

Ils avalèrent un bol de cidre, engloutirent un quignon de pain et un morceau de lard, puis reprirent, avant qu’il ne soit trop tard, leur route à travers champs. Curieux tandem que celui-là. Alain, prudent et attentif, ouvrait la route au jeune maquisard qui, le mauser en alerte, ne le lâchait pas d’une semelle. Ils cheminaient ainsi au long d’un champ de blé quand, à une distance qui leur sembla très proche, on entendit cracher les mitraillettes.  Le jeune gars affolé balança son fusil aux orties.  

— Mes bottes allemandes ! Faut pas qu’ils me trouvent avec ça ! Va falloir que je les jette aussi !

Alain étouffa un début de fou rire.

— Mais, ballot, tu portes aussi une culotte boche ! Tu ne vas quand même pas te mettre à poil ! Suis-moi et tu verras.  Il ne t’arrivera rien.

Cependant, le gamin, appelons-le Erik faute de connaître son nom ou son surnom, était loin d’en avoir fini avec la peur. A présent, l’écho des mitraillettes venait de Trémargat. Inutile de se nourrir d’illusions. Les boches étaient partout, et très proches avec ça.  Le commandant risqua un œil par-dessus le talus. A quelques pas, une ligne de tirailleurs ratissaient la prairie en éventrant les meules à coups de baïonnette.

— Surtout ne bouges pas, souffla-t-il à son compagnon, on attend leur départ et on file. Mes avis qu’ils ne nous chercheront pas dans leurs propres traces !

Le jeune gars ne pipa mot. Il n’était pas plus trouillard de nature, mais il était à bout et ses nerfs lâchaient. Ses prières d’enfance, bien oubliées depuis, lui remontèrent aux lèvres. Il supplia en silence le Seigneur et la Vierge Marie, les priant de lui garder la vie tout en les remerciant d’avoir permis qu’Alain se trouve ses côtés. Il y voyait déjà comme un signe du ciel.  

Cependant, on était loin d’être tiré d’affaire. Ils s’étaient engagés dans une mortelle partie de cache-cache mais, s’ils avaient bien des chances de la perdre, Alain ne renâclait jamais devant l’obstacle. Un champ, planté de pommiers bas et tordus, se présenta devant et Alain décida de s’y engager. Ce n’était pas une bonne idée. Presque aussitôt les armes crépitèrent.  installé dans les branches, l’ennemi les arrosait copieusement. Effet ou non de la prière du gamin, une nouvelle fois encore ils s’en tirèrent sans dommage ; et, comme si les miracles devaient être multiples, un quart d’heure plus tard, ils durent contourner un barrage installé au croisement de Bothoa. En avait-il enfin fini ? Non. Ils sortaient rassurés d’un sentier qu’ils pensaient hors de la zone de contrôle quand ils se trouvèrent, face à face, avec un boche monumental, casqué jusqu’aux oreilles, prêt à les mettre en joue. Le commandant se mit en protection du jeune gars, sortit son colt et défia le soldat du regard. Le militaire crut sans doute voir un démon s’échapper de sa boîte car, au lieu de le flamber à bout portant, le voilà qui enjambe le talus et qui détale à pleines jambes. Alain ne tira pas. Ce n’était pas le moment d’attirer l’attention.

— Mon gars, dit-il au jeune FTP, chacun sa route maintenant. Tu n’as plus rien à craindre. C’était sans doute le dernier barrage. Voilà pourquoi le boche a eu la trouille. Fais gaffe à toi, la guerre n’est pas finie.

Puis il reprit sa route en direction de Lanrivain où se trouvait sa planque.

  Quoique bossu et tourmenté, le paysage, avec sa rivière aux eaux vives, ses chaos de granit déposés là depuis des millénaires par la main des ancêtres, ses bosquets mystérieux en lisières desquels paissaient de solides bidets, semblait, après les zones de tumulte où il était passé, d’un calme redoutable. Il déboucha bientôt sur des prairies en pleine fenaison. Cette vision champêtre aurait pu signifier la fin de ses ennuis, mais une fois cette fois encore Alain ne baissa pas la garde. C’est donc sans surprise qu’il entendit, quelque part à main gauche, des commandements donnés dans la langue de Goethe.

— Merde, encore les boches ! Décidemment ils ne vont pas me lâcher aujourd’hui !  

En effet, ils étaient une vingtaine à fouiller les ronciers.

Faisant ni une ni deux, le commandant tomba la veste et saisit le râteau d’une vieille paysanne. La Mam Goz faillit en tomber raide d’émotion puis, en voyant les Allemands battre la lande à deux pas d’elle, elle sut de quoi il en retournait et, traînant les pieds partit comme une vieille femme fatiguée, elle s’en alla vers le hameau. Les boches ne réagirent pas. Sans la scène semblait-elle anodine à ces hommes qui devaient être pour la plupart fermiers dans le civil.  On en vit même qui, une fois la battue terminée, comme s’ils voulaient humer l’odeur ancestrale des foins, descendirent dans le pré pour se mêler brièvement aux paysans. Certains frôlèrent le commandant qui ne tressaillit pas.  Un ordre bref mis fin à la récréation. En posant le râteau, Alain vit que son manche était couvert de sang. Une balle avait percé sa main dans le verger. C’était seulement maintenant qu’il s’en apercevait. 

— J’ai quand même eu une sacrée baraka, murmura-t-il en reprenant sa veste.

Il lui fallait à présent rejoindre le village sans se faire remarquer. Il demanda qu’on lui prête une fourche, la planta dans une gerbe et dans cet équipage traversa Lanrivain. La boulangerie le Moigne où il avait sa planque se trouvait sur la place, en face de l’enclos et de son ossuaire. En voyant le héros le brave boulanger s’étrangla d’émotion.

— Gast de Dieu, te v’là, Alain. Tu as donc réussi à passer à travers !

— De justesse … De justesse …Ça grouille partout… Je crains pour les copains.

Il reprenait son souffle tandis que la mère Le Moigne soignait sa main blessée lorsque Simone, la fille de ses hôtes, fit irruption dans l’arrière-salle.

— les boches arrivent ! Sauvez-vous vite ! Ils seront là dans deux minutes.

Et tout de suite elle ajouta :

— Grimpez sur le vieux four ! Je surveille la rue avec ma sœur. Je vous ferai signe si jamais ils fouillent les maisons. Vous n’aurez qu’à sauter dans le jardin !

Alain, expert en actes de courage, admira la jeune fille. Elle n’avait pas dix-sept ans et, en moins d’une minute, elle avait tout décidé et tout organisé.

L’attente fut brève mais pour le commandant, après toutes les péripéties de la journée, cela parut une vraie éternité.

— Les feldgendarmes, cria soudain Simone. Sautez, Alain, sautez.

Puis elle se ravisa.

— Non, ne sautez pas, ils traversent juste le village.

  Longtemps après qu’ils soient passés, le roulement des camions, des automitrailleuses et des command car, faisait encore trembler les murs. Maintenant que la tension tombait, Simone retrouvait sa candeur et sa fraîcheur d’adolescente.

— Si vous saviez, dit-elle en posant son regard plein de larmes sur ses parents et sur Alain.  Des dizaines de camions pleins de soldats, de miliciens et même de Français, je les ai entendus parler entre eux, avec des uniformes boches ; et pire que tout, il y en avait rempli de prisonniers aux mains liées et couverts de sang. Des résistants, des otages sans doute.

— Le Bezen Perrot dit Alain songeant aux militaires français sous uniforme boche. Putain, ils l’ont réussi, leur rafle !

 

©José Le Moigne

  Janvier 2012

 

 


Par le breton noir - Publié dans : Textes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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Dimanche 22 janvier 2012 7 22 /01 /Jan /2012 17:15

 

lanvollon et bresse 1 033

Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

Au fond des rues basses du port

Des marins jouent avec la mort

Des clowns chantent alléluia

Des goélands passent très bas (bis)

 La lune se bat au corps à corps

Avec des ivrognes trop forts

Qui bondissent comme des trois mats

En godillant avec leurs bras (bis)

Mais mon amour

Efface les larmes sur ta joue

Prend un soleil entre tes dents

Apprends à vivre en même temps (bis)

 

Il parait que Jean de La Sorgue

Sera conduit ce soir en morgue

Qu’y aura d’la bière dans son cercueil

Que Mac-Orlan conduit le deuil (bis)

 Le vent hurlant tel une forge

La pluie avec ses bruits de gorge

Les jurons sourds des matelots

La rade hostile comme un champ clos (bis)

 Mais mon amour

Efface les larmes sur ta joue

Prend un soleil entre tes dents

Apprends à vivre en même temps

En même temps

Image d’un vieux film de la Fox

Mêlées aux stridences du juxe-box

Je glisse mes rêves plus ou moins saints

Entre les pages d’un bouquin

Mais mon amour

Efface les larmes sur ta joue

Prend un soleil entre tes dents

Apprend à vivre en même temps

En même temps

José Le Moigne

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