Dimanche 22 novembre 2009



                                                                           Rivière-Pilote en tan-lontan


XXI

 

Cette nuit là, toutes les communes du sud s’embrasèrent et il serait sans doute fastidieux que je te les cite toutes. J’étais de la bande qui incendia la caféière Le Lorrain que nous appelions aussi Bauregard et l’habitation Gros Ducanet Désormeaux à la limite du Vauclin. Ah, quelle joie enfantine — les juges ont dit païenne ce qui les autorisait à faire de moi une diablesse —, que de les voir se consumer les unes après les autres dans un gigantesque sacrifice !

Ma parole est un vrai tourbillon et tu peines à me suivre. Ne dis pas le contraire, je le lis dans tes yeux. C’est vrai, sachant que le temps m’est compté, je pare au plus pressé, courant d’un épisode à l’autre comme une ombre accrochée à la crinière du cheval noir de Telga ; mais c’est ainsi que nous avions vécu. Nous débouchions de la nuit, fondant sur une habitation que le maître avait fuie et c’était comme si elle devenait le brandon qui allait nous servir à mettre le feu à la suivante. Quelques fois, nos bandes se croisaient au sortir des ravines et nous saluions toujours avec le même cri : Mort à Codé ! Mort à Codé ! et cette imprécation, en ce répercutant d’une croupe à l’autre des montagnes, faisait trembler la nuit comme un écho chargé de haine.

Le dit Codé pendant ce temps fuyait. Le béké arrogant avait perdu toute superbe. Il n’était plus que peur et, à chaque point que le portaient ses pas, il sentait, lui le nostalgique des temps de l’esclavage, notre souffle puissant derrière lui sur la piste comme jadis l’esclave fugitif sentait l’haleine des  molosses lancés à sa poursuite.

Mais une chasse bien menée fini toujours par aboutir. Codé fuyait, Codé errait dans un pays que nous connaissions bien mieux que lui. Ce ne pouvait être qu’une question de temps. Un jour ou l’autre nos pistes se croiseraient.

La rencontre eut lieu à Morne au vent, à quelques encablures de Josseau. Ce fut Madeleine Clem, une négresse calendée qui, elle aussi, était de tous les coups qui renifla la trace. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver nez à nez avec deux hommes sortant d’un champs de cannes où ils avaient visiblement passé la nuit. Le noir, que Madeleine reconnu aussitôt comme étant Eugène Lubin, le domestique de Codé qui, contraint ou de son propre gré, on ne le sut jamais, l’avait accompagné dans son errance, pris ses jambes à son cou. L’autre, tu l’auras deviné, était Cléo Codé. Codé avait un revolver, Madeleine serrait dans ses mains une pierre tranchante. Qui avait le plus peur des deux, l’histoire ne le dit pas.

— Codé est là ! Codé est là ! s’écria la négresse.

Le blanc pointa son arme. Allait-il tirer ? Non. Sa lassitude était trop forte et sa surprise bien trop grande. Au grand soulagement de Madeleine, le voilà, accablé et comprenant qu’il n’avait plus une chance de survie, qui pose son arme sur le sol tandis que Madeleine, assurée d’avoir triomphé, s’exclame derechef :

— Venez vite ! Venez vite ! Codé a déposé son arme ! Il est à nous ! Le temps de la vengeance est arrivé.

La suite n’est peut-être pas glorieuse, mais je n’en aie aucune honte. Les coutelas volèrent et entaillèrent le cuir gras du béké tellement honni qui s’effondra encore vivant. Alors nous nous sommes acharnés sur celui qui avait fait lever notre colère. Nous avons tous frappé. Moi comme les autres. Quarante trois blessures dont huit, selon le Conseil de guerre, étaient mortelles.

Mais que Codé fut mort ne nous suffisait pas. 
         Il nous devait des comptes au-delà de la mort.

— Il faut saler Codé comme un cochon, hurla Rosalie Soleil qui tenait à la main un coui[1] empli de saumure et de piment.

Elle n’a pas joint le geste à la parole, mais d’autres l’ont fait pour elle tandis que des voix rugissaient :

Ki moun coupé koko Codé ? [2]

An fanm? An nonm ? O ben lé dé ansanm ? [3]

Ce fut les deux ensembles. Pourquoi chercher un seul coupable à ce qui fut l’action d’un groupe décidé à infliger, à son ennemi désigné, l’ultime humiliation. Nous l’avons proprement émasculé et je l’affirme, au regard de tout ce que nous avions souffert de ses pareils pendant des siècles, ce n’était que justice.  Je me fiche de ce que  quiconque, toi le premier, pourrait penser de nous.  Je le clame haut et fort. Bien que cet instant fut celui  de la violence extrême, la barbarie n’était certainement pas de notre côté.




[1] Calebasse.

[2]Qui va trancher le koko de Codé ?

[3] Un homme ? Une femme ? Ou bien les deux ensembles ?

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Antilles
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Samedi 21 novembre 2009



Prix Carbet de la Caraïbe

20ème édition

 

Du 7 au 12 décembre 2009

en Martinique

Prix Carbet 2009

20ème anniversaire du Prix Carbet…

Le Prix Carbet de la Caraïbe contribue chaque année à illustrer et raviver la force de création, les imprévus de l’imaginaire, surgis de cet archipel et de ses prolongements, la parole née de tant d’énergies qui là se sont rencontrées et désormais se reconnaissent, entre les visions à grand espace des Amériques et la poussée flamboyante des Afriques. Les littératures du monde semblent ainsi se parfaire et se compléter, mais comme autant de champs qui seraient des plaques tectoniques, dont les contacts fulgurent, dont les éruptions et les tremblements dessinent pour les humanités contemporaines une géographie nouvelle, à la fois urgente et menacée. Nous ne suivons pas avec rigueur ni précision les tracées de ces avancements, nous ne démêlons pas avec une science impeccable les détours de leurs langages, nouveaux ou traditionnels, composites ou ataviques, créoles enfin, mais nous éprouvons partout l’intuition de leurs nécessaires connivences.

Depuis vingt ans, le Prix Carbet de la Caraïbe, créé à l’initiative de la revue Carbet, et présidé par Edouard Glissant, a été organisé tour à tour en Guadeloupe, Guyane et Martinique, (avec une édition à Paris en 2008): de 1990 à 1993 par les soins de cette revue et d’un de ses responsables Serge Domi, puis de 1994 à 2006 par l’Association Tout Monde (Guadeloupe) et son président Gérard Delver, enfin à partir de 2007 par l’Institut du Tout-Monde, association nomade (Caraïbes, Afrique, Amériques, Europe).

Le jury du Prix Carbet, où sont représentés le Brésil, Cuba, Haïti, Trinidad, la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique, le Québec, la Tunisie, envisage d’organiser des assises prochaines du Prix dans les Antilles anglophones et hispanophones, et en Afrique.

Les lauréats de 1990 à 2008…

1990 Patrick CHAMOISEAU, Antan d'enfance, Gallimard.

1991 Dany LAFERRIERE, Une odeur de café.

1992 Daniel BOUKMAN, Pour l'ensemble de son œuvre.

1993 Gisèle PINEAU, La Grande drive des Esprits, Le serpent à plumes.

1994 Raphaël CONFIANT, L'allée des soupirs, Stock.

1995 Emile OLLIVIER, Les urnes scellées, Albin Michel.

1996 Félix MORISSEAU-LEROY, Pour l'ensemble de son œuvre.

1997 Maryse CONDE, Désirada,Robert Laffont.

1998 René DEPESTRE, Pour l'ensemble de son œuvre.

1999 Edwige DANTICAT, La récolte douce des larmes (The Farming of Bones). Jacques Chabert, trad. Paris: Grasset.

2000 Jacqueline PICARD, O fugitif, Caret.

2001 Serge PATIENT, Le nègre du gouverneur, Ibis Rouge.

2002 FRANKETIENNE, H'Eros-CHimères, Spirale.

2003 MONCHOACHI, L'espère-gestes, Obsidiane.

2004 Jamaïca KINCAID, M. Potter, Editions de l'Olivier.

2005 Henri CORBIN, Sinonl'enfance, Ibis Rouge.

2006 Georges CASTERA, Le trou du souffleur, et L'encre est ma demeure, Caractères, 2006 et Actes Sud, 2006.

2007 Miguel DUPLAN, L'Acier, l'Harmattan.

2008 Simone SCHWARTZ-BART et André SCHWARTZ-BART à titre posthume pour l'ensemble de leur œuvre.

Programme des manifestations…

Lundi 7 décembre

  • 10h Installation et Point Presse. - Hôtel Diamond Rock au Diamant.

Mardi 8 décembre

  • 19h PROJECTION de deux films de Nurith AVIV, invitée du Prix Carbet: L’alphabet de Bruly Bouabré, (artiste ivoirien), et D’une langue à l’autre, suivis d’une discussion avec la réalisatrice, sur les langues, leurs relations et leurs traductions. - Ciné-club de l’Atrium.

Mercredi 9 décembre

  • 11h RECUEILLEMENT, HOMMAGE du jury: «pour Aimé CESAIRE», cérémonie devant la tombe du Poète. Poèmes cubains, dits par Nancy MOREJON. - Cimetière La Joyau
  • 19h Conférence de Régis Debray "Les Moments Fraternité". - Atrium, Salle Aimé Césaire.

Jeudi 10 décembre

  • 14h30 Mise en espace des Indes et du Sel noir avec Yvan Labéjof, Ruddy Sylaire, Rodolphe Etienne, Néofana VALENTINE. Collège Édouard Glissant - Lamentin.
  • 20h «Soirée poétique» Ilan Halevi et ALZOUBI Tawfiq présentent et lisent en langue arabe et française les poèmes de Mahmoud Darwich. Suivi d’une Poétique de Nancy Morejon, Henri Corbin, Abdelwahab Meddeb, Monchoachi, Ernest Pépin, Joseph Polius. - Jardins de l’hôtel Diamond Rock.

Vendredi 11 décembre

  • 9h-11h Conférence d’Abdelwahab Meddeb «Une exposition muséale; l’Occident vu de l’Orient.» - IRAV (Institut Régional d’Arts Visuels de Martinique).
  • 14h- 17h Rencontre des classes préparatoires littéraires avec Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Nancy Moreron, Michael Dash. - Lycée de Bellevue.
  • 19h30 «Les murs, les nécessités, les poétiques et les politiques», avec Simone Swartz-Bart, Gérard Delver, Rodolphe Alexandre, Samia Charfi, modérateur Edwy Plenel, Véronique Tadjo, Régis Debray, modérateur Edwy Plenel, avec Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant Mairie de Fort-de-France (sixième étage)

Samedi 12 décembre

  • 9h30 Chaos-Opéra: Poézi Kôn lambi avec le group Watabwi - Mémorial de l’Anse Cafard, Diamant.
  • 19h00 Cérémonie de remise du Prix Carbet de la Caraïbe par Mantia Diawara. Création musicale et poétique de Jacques Coursil Trophée réalisé par Victor Anicet. - Agora du Conseil Régional.

Les membres du jury…

Edouard GLISSANT - Président du Jury. MARTINIQUE.
Ecrivain martiniquais (théâtre, poésie, romans, essais), distinguished professor de littérature de langue française à la City University de New-York. Fondateur de l’Institut du Tout-Monde.

Michael DASH - TRINIDAD-JAMAÏQUE.
Originaire de Trinidad, d’abord professeur de littérature à l'Université des West Indies (Campus de Mona, Jamaïque), puis à New York Universirty, auteur de nombreux essais sur la littérature caribéenne francophone, traducteur d'Edouard GLISSANT et auteur d’un ouvrage sur ce dernier.

Diva BARBARO-DAMATO - BRESIL.
Professeure de littérature à l’Université de Sao-Paulo au Brésil, auteure – entre autres – d’essais sur la littérature caribéenne, dont un ouvrage sur Edouard GLISSANT.

Lise GAUVAIN - QUEBEC
Ecrivaine canadienne, professeure de littérature à l’Université de Montréal, critique littéraire au journal Le Devoir de Montréal. Auteure – entre autres – d'une anthologie de la littérature québécoise et d'un recueil de nouvelles, Fugitives.

Miguel DUPLAN - MARTINIQUE-GUYANE
Ecrivain martiniquais. Lauréat 1997 du Prix Carbet pour son roman L’Acier.

Maximilien LAROCHE - HAÏTI
Essayiste haïtien, professeur de littérature à l'Université Laval à Québec, auteur de nombreux ouvrages relatifs à la littérature haïtienne.

Nancy MOREJÒN - CUBA
Poétesse et essayiste cubaine, spécialiste de Nicolas Guillen, directrice de la Casa del Carib au sein de la Casa de las Americas à Cuba, traductrice d’Edouard GLISSANT en espagnol cubain.

Ernest PEPIN - GUADELOUPE
Ecrivain guadeloupéen, nouvelliste, poète romancier et critique littéraire.

Samia CHARFI - TUNISIE
Auteure et Professeure de littérature à l’Université de Tunis. Spécialiste des littératures antillaises de langue française.

Rodolphe ALEXANDRE - GUYANE
Historien et écrivain guyanais, Maire de la ville de Cayenne.

La sélection des ouvrages Prix Carbet de la Caraïbe 2009…

ROMANS, NOUVELES, RECITS

  • Louis BOUTRIN, (Martinique), La coulée de la rivière blanche, 2009.
  • José LE MOIGNE, (Martinique), Joseph ZOBEL, Le cœur en Martinique et les pieds en Cévennes, Ibis Rouge Editions, 2009.
  • Robert VERGER, (Guadeloupe), Autopsie d’un guadeloupéen, 2009
  • Lyonel TROUILLOT (Haïti), Yanvalou pour Charlie. Arles: Actes Sud, 2009.
  • Neil BISSOONDATH, (Trinidad), Cartes postales de l'enfer, éditions Phébus 2009
  • Wendy GUERRA (Cuba), Mère Cuba, éditions Stock, 2009.
  • Louis Philippe DALEMBERT (Haïti), Le roman de Cuba, éditions du Rocher, 2009.

ESSAIS, DICTIONNAIRE

  • Hector POULET, Sylviane TELCHID, Frédéric ANCIAUX (Guadeloupe), Le Déterville, Français-Créole, PLB Editions, 2009.
  • Jean-Georges CHALI, (Martinique), Vincent PLACOLY, Un créole américain, Editions Desnel, 2009
  • Stéphanie BÉRARD, Théâtre des Antilles, L’Harmattan, 2009
  • Joël DES ROSIERS, (Haïti), Lettres à l’indigène, éd. Triptyque 2009.
  • Joël DES ROSIERS, (essai), Théories caraïbes, poétique du déracinement, 1996, réédition revue et augmentée 2009, Prix de la Société des écrivains canadiens; éd. Triptyque, 2009.
  • Alain RENAUT (France), Un humanisme de la diversité, essai sur la décolonisation de l’identité, Flammarion, 2009.
  • Alain FOIX, (Martinique), Noir, de Toussaint Louverture à Barack Obama, Galaade, 2009.

POESIE

  • James NOEL (Haïti), Le sang visible du vitrier, éd. Vent d’ailleurs, 2009.
  • James NOEL, (Haïti), Poèmes à double tranchant, seul le baiser pour muselière, Le chasseur abstrait éditeur, 2009.
  • Paul Harry LAURENT (Haïti), Le vin d’une prose d’un écolier, Le chasseur abstrait éditeur, 2009.
  • José Le MOIGNE (Martinique), Poèmes du sel et de la terre, éd. L’arbre à parole 2009.

THEATRE

  • Gerty DAMBURY (Guadeloupe), Trames, Les éditions du manguier, septembre 2009.
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Samedi 21 novembre 2009



Point barre, revue semestrielle de poésie

Direction : Ming Chen
Coordination : Yusuf Kadel
Comité de lecture : Michel Ducasse, Alex Jacquin-Ng, Christophe Cassiau-Haurie et Umar Timol
Révision et corrections : Michel Ducasse
Conception graphique : Azna Kadel



La revue Point barre, publiée par Cygnature Ltée, avec le concours du Centre culturel français Charles Baudelaire, est la première publication mauricienne entièrement consacrée à la poésie d’aujourd’hui. Elle est ouverte à tous les poètes, locaux et étrangers, quelles que soient leur sensibilité et langue d’expression ; les textes proposés sont jugés uniquement sur leurs qualités littéraires et leur conformité au thème défini pour chacun des numéros. Point barre compte parmi ses collaborateurs réguliers la plupart des jeunes poètes mauriciens.


Le numéro 7 de la revue, sorti le 29 octobre 2009, est dédié à la mort et a pour titre « Six Pieds sous terre». Il comporte vingt-huit poèmes inédits en français et créole, agrémentés de trois illustrations originales d’Alex Jacquin-Ng. L’éditorial est signé Christophe Cassiau-Haurie.


Figurent au sommaire les auteurs suivants :

Alex jacquin-Ng (Île Maurice)
Arnaud Delcorte (Belgique)
Catherine Andrieu (France)
Catherine Boudet (La Réunion)
Catherine Laurent (Nouvelle-Calédonie)
Dev Virahsawmy (Île Maurice)
Dominique Gaucher (Québec)
Fednel Alexandre (Haïti)
Fred Johnston (Irlande du Nord)
Gérard Larnac (France)
Jalel El Gharbi (Tunisie)
Jean-François Cocteau (France)
José Le Moigne (Martinique)
Kenzy Dib (Algérie)
Laurent Fels (Luxembourg)
Michel Ducasse (Île Maurice)
Muriel Carrupt (France)
Nathalie Philippe (France)
Patricia Laranco (France/Île Maurice)
Pierre le Pillouër (France)
Robert D’Argent (Île Maurice)
Saint-John Kauss (Haïti)
Sylvestre Le Bon (Île Maurice)
Tahar Bekri (Tunisie)
Tahir Pirbhay (Île Maurice)
Teddy Iafare-Gangama (La Réunion)
Umar Timol (Île Maurice)
Yusuf Kadel (Île Maurice)




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Vendredi 20 novembre 2009






XX

 

Ecoute bien Léon au lieu de t’assoupir ! Le lendemain matin, comme si rien ne s’était passé la veille, Missiéde Vénancourt fit célébrer une messe pour saluer l’avènement de la République. Quel cynisme ! Quelle hypocrisie ! Quel opportunisme ! Quel mépris aussi pour la population noire et de couleur ! Comme si nous ignorions que pour le curé comme pour lui-même la République n’était rien d’autre qu’une bête nuisible. À abattre au plus vite. Certes, aujourd’hui, il lui fallait courber l’échine, flatter le petit peuple, jouer les patriotes en arborant, avec une fierté ostensible, l’écharpe tricolore sur sa plus belle redingote mais demain, comme tous ces messieurs de la békaille, s’il lui fallait livrer l’île au anglais pour protéger ses privilèges, il n’hésiterait pas. Ne crois pas que j’exagère. Ça s’était déjà vu du temps de Reine Sophie quand il s’était agit d’abolir l’esclavage. Quand aux curés ! Je ne connaissais guère celui de Rivière-Pilote, mais pour mieux te faire appréhender l’état d’esprit du clergé en Pays Martinique, je vais te raconter une anecdote sortie droit de la bouche de ma chère Man Zulma. En ce temps-là, le Vauclin était doté d’un curé, Louis Peyrol, âgé de 50 ans, qui n’hésitait pas à afficher, devant ses fidèles enthousiasmés par l’arrivée de la République, ses opinions monarchistes. Il faut dire que le bougre, en tan-lontan d’un roi de France appelé Charles X, avait été son chapelain. Ne me demande pas ce que cela veut dire. À en croire Man Zulma, c’était quelque chose comme évêque.  Toujours est-il qu’il affirmait que les mulâtres outre qu’ils se montraient très exigeants, étaient aussi dissimulés et lâches et que tous les malheurs viendraient de là. N’avait-il pas déclaré, toujours en parlant des mulâtres :

— Vous n’êtes que des imbéciles, vous voulez être autant que les blancs, vous êtes plus qu’eux en sottise …L’orgueil vous étouffe !

Quand aux noirs, ils ne valaient même pas la peine qu’on en parle.

Je suis devenue trop raisonnable pour affirmer que tous les prêtres étaient à fourrer dans le même sac, mais quand même. Toujours est-il que pour les nègres, du plus confit en dévotions jusqu’au plus fieffé des mécréants, on n’avait pas confiance. Et ne me parle pas des Frères de Ploërmel et des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny que j’allais retrouver ici. Tous opposés à la République et décidé à la détruire.

— Habitants de Rivière-Pilote, je comprends votre colère. Ce que vous réclamez est juste, mais pensez vous pouvoir l’obtenir avec le coutelas et en mettant le feu ? Faites-moi confiance, je porterai votre parole, mais conservez votre calme, on vous rendra raison.

Qu’espérait-il de nous en prenant langue ainsi sur le parvis ? Je le revois, la barbe cuivrée, la parole fleurie, les yeux presque trop bleus et le visage lézardé par un sourire auquel il était impossible de croire.

Cela sonnait comme une provocation et aussitôt qu’il eut parlé le calme relatif qui régnait jusque là laissa la place à une nouvelle agitation et soudain, des branches d’un arbre où il était juché, Auguste Coridon, nègre à la bouche vaillante, cria d’une voix rageuse :

— Ce béké ment comme tous ses semblables ! À lui la riche habitation, à lui la bonne table ! À nous la case infecte, le fruit à pain et la morue salée, et la prison pour qui oserait voler ou réclamer du pain !

Quimbé red, pa moli ! poursuivit Arsénise Boissonat, cultivatrice comme moi. Mort à Codé ! Mort aux blancs ! Libérez Lubin !

Car nous pensions encore pouvoir le faire libérer, même si, en toute honnêteté, cette libération n'était plus de nature à faire cesser l'insurrection.
          Pris de court, Cornette de Vénancourt se tourna vers Villard, l’instituteur. Plus de sourire sur son visage où la panique se lisait.

— Cher ami, osa-t-il déclarer, je vous demande de me seconder. Vous êtes l’homme de la situation. Je dépose mon mandat entre vos mains.

Mais à quoi pensait-il ? Villard haussa les épaules et tourna les talons. Aux blancs d’éteindre le feu qu’ils avaient allumé. Ce n’était, certes, pas lui, au prétexte qu’il savait parler aux gens et gagner leur confiance, qui allait les aider.

Le peuple s’était levé et gare à qui l’avait grugé.

C’était précisément le cas d’Ajax Lafosse le pharmacien qui préférait la mort d’un négrillon à une perte de profit.

Comme la veille, déjà, nous lui avions confisqué son fusil, peut-être nous serions nous contentés de le huer si Telga n’était pas arrivé sur son cheval noir avec sa garde de cinq à six cents personne.

Qui pourrait arrêter une foule en furie ? Lacaille, peut-être, dont la sagesse tempérait l’humeur tempétueuse du boucher, mais il n’était pas là. Ce fut donc aussitôt la curée chez Lafosse. Jean Timba défonça la porte de l’officine et ce fut le pillage. Cette fois encore, infatigable, j’accompagnais les femmes : Marie Marthe, Henriette Scholastique, Mermette Siméon. Lafosse ne fit rien pour nous arrêter et bien lui en a pris. J’ignore encore comment il s’en tira avec seulement quelques égratignures. Jamais, avant l’heure suprême, il ne passa aussi près de la mort.

— A la gendarmerie ! hurla Jules Tibérénus. Il faut venger nos morts !

En effet, le peloton d’infanterie de marine qui nous avait mitraillé la veille avait pris ses quartiers à la gendarmerie. Aussitôt ce fut la ruée, mais que peuvent des poitrines nues en face des fusils ? Rien, surtout que le sous-officier qui commandait les gendarmes n’avait pas froid aux yeux.

Nous nous dissipâmes donc en attendant la nuit.


                                                   José Le Moigne 
Rappel : Sauf indication contraire toutes les photographies de ce blog sont de Christine Le Moihne-Simonis.
Droits réservés

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Antilles
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Mercredi 18 novembre 2009






XIX

 

Nous repartîmes vers le bourg dans le hululement des conques de lambi qui faisaient trembler l’air de leur unique note. Darius Monplaisir, un moun des mornes que j’avais quelques fois croisé au gré de mes tournées, tam-tam en bandoulière, précédait l’avant-garde. Un peu plus en avant, chacun sur sa monture, Lacaille et Louis Telga tenaient conseil en avançant. Sydney marchait auprès de moi, grave et concentré. J’étais enceinte de deux mois et bien qu’il ne m’en dise rien, je le savais inquiet. J’aurais voulu le rassurer mais la caractère abrupt qui a toujours été le mien me retenait lorsque, profitant d’une accalmie dans le délire joyeux des nègres en campagne, j’esquissais une approche des mots. Je ne suis pas une grande sentimentale. Quand on passe le plus clair de son temps à drivailler de marché en marché pour assurer sa subsistance, on ne peut pas s’offrir ce luxe. Pourtant, Sydney à mes côtés, il me semblait bâtir un avenir pour lui, pour moi et aussi pour l’enfant à venir.

Il faisait une nuit d’encre, une nuit porteuse d’orages, une nuit épaisse et lourde d’avant la saison des cyclones, lorsque, aiguillonnés par le tambour, nous avons pénétré dans le bourg.  Nous aurions dû savoir que béké ne renonce jamais. À peine étions-nous arrivés sur la place qu’un long frisson a parcouru notre troupe faisant taire le tambour et asséchant les rires et cette manière de parler haut, avec force démonstrations, qui nous est coutumière. Les soldats étaient là, alignés sur deux rangs dont le premier avait genou à terre et, à voir la mine de l’officier qui commandait, son sabre recourbé brillant sous la lumière pâle des falots, nous sûmes que le temps n’était pas aux palabres. Impossible de les prendre à revers, adossés comme ils étaient au mur de la mairie, et nous nous étions trop imprudemment avancés pour pouvoir reculer. Pas questions, non plus, aussi furieux et exaltés que nous fussions, de nous précipiter sur la double rangée de chassepots qui nous tenait en joue. Pourtant, un coup de fusil, qui ne blessa personne, éclata dans nos rangs. Quel est le maladroit ? pensais-je en me serrant du mieux que je pouvais contre Sydney. La riposte ne se fit pas attendre. J’entendis un bref commandement et aussitôt ce fut l’enfer. L’air était empesté par l’odeur de la poudre mêlée à celle âcre du sang et à une autre, au parfum indéfinissable, qui était celle de la peur.

— Arrière ! Arrière ! hurla Telga en poussant le poitrail de son cheval sur la poitrine des pauvres bougres du premier rang que l’effroi semblait clouer sur place.

Lacaille, Vaillant, Alcide Gruaut, John Bull Titote, enfin tous nos meneurs, leur emboîtant le pas, se multiplièrent pour tenter d’encadrer notre replis.

Car enfin, que faire d’autre que fuir ? Nous nous sommes répandu dans la nuit que nous connaissions mieux que quiconque et nous sûmes très vite qu’il y avait deux morts et une quinzaine de blessés. Pour autant, nous ne pensions pas avoir subi une défaite. Nous nous étions laissé surprendre, cela ne nous arriverait plus.

— Si les soldats ont des fusils, nous avons nos coutelas, a dit Sydney.

— Et nos torches aussi et de la kérosine, ais-je répondu.

Autour de nous c’était le même bruissement de voix qui, à mesure que nous nous éloignions de Rivière-Pilote, enflait au point de n’être plus bientôt qu’un cri unique de vengeance qui déchirait la nuit comme la pluie déchire la ravine à la saison de l’hivernage.

Alors, et seulement alors, notre folle aventure a commencée et ce n’est pas sans émotion ni sans regret que je songe à cette poignée de jours et à la joie profonde qui animait mes pas, effaçait ma fatigue, et me faisait appréhender le monde avec les yeux de l’innocence. La joie et l’innocence d’une incendiaire ! Quel paradoxe n’est-ce pas ! Mais je me fiche des pisse-vinaigre qui y verraient une posture.  Je vais mourir bientôt, ce matin un oiseau ma l’a dit, mais je crois, au moment de quitter ce cloaque qui est à la mangrove ce que le marigot est à la mer, que les feux que nous allumâmes cette nuit, et dont les flammes étaient visibles depuis les mornes qui cernent Fort-de-France, ne se sont pas éteints.

Le feu ! Le feu ! Le feu. ! Le gouverneur avait son plan. Béké Depaz mettait sa goélette à son service pour nous barrer la fuite vers Sainte Lucie, des navires de guerre croisaient au long des côtes du Pays Martinique près a lâcher leurs troupes coloniales, mais nous avions la nuit, mais nous avions les mornes. Le jour toute la campagne était déserte, pas un insurgé ne se montrait, mais dès que venait la nuit, c’était des milliers d’hommes et de femmes qui passaient à l’attaque. Les femmes n’étaient pas les moins vaillantes. Elles fabriquaient les torches, les arrosaient de kérosine, haranguaient les hommes quand elles ne menaient pas en personne la danse.  Ah Rosalie Soleil ! Ah Madeleine Cleme ! Adèle Frément !   Chériette Chérubin ! Asténie Boissonet ! Tant d’autres dont j’ai oublié le nom ! Tant d’autres dont je n’ai jamais su le nom !  Et moi-même Surprise !  Nous étions fleurs, nous étions femmes, nous étions flammes ! Ah oui nous fûmes, qui pourrait en douter, le souffle même de la révolte !

Comme le vent circulaire qui hache les arbres et les cases quand passe le cyclone, le souffle de la révolte nous porta, cette toute première nuit, partout autour de Rivière-Pilote. Brûlées enfin les trois Habitations de Garnier Laroche.

Et chaque nuit se fut pareil. Notre pays n’avait aucun secret pour nous. Imagine-toi, Léon, de vastes habitations construites en bois à cause des tremblements de terre, isolées au milieu d’immenses étendues de terres sans cultures, des forêts impénétrables, des mornes redoutables couverts d’arbres gigantesques et touffus et de lianes épaisses, des champs de cannes à sucre dont les flèches pointaient à six mètres de haut. C’était un jeu d’enfant que de nous diriger, dans le silence le plus profond, avec au bras, pour mieux nous reconnaîtrent, des bouts d’étoffe rouge, verte ou noires, vers les demeures des blancs que nous embrasions avec des hurlements libérateurs. Ainsi brûlaient les cases à bagasses, l’habitation, le moulin et l’usine,  et toutes les dépendances.

Mais jamais nous ne touchâmes aux récoltes.

Le Conseil de guerre a voulu faire de nous des pétroleuses, des incendiaires, des assassins sans foi ni loi, mais je le dis tout haut, et je te prierai de ne pas chicaner, nous n’étions que des martiniquais de toutes origines, ouvriers agricoles, petits cultivateurs, mais aussi propriétaire comme Lacaille, commerçant comme Telga, artisans, intellectuels comme Vaillant, debout pour la justice et notre dignité.

Ce fut la première fois, je crois où l’on parla de la patrie martiniquaise et du partage des terres.

Comme je voudrais, Léon, que tout cela ne soit pas vain.

                                                         José Le Moigne

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Blogs et revues littéraires
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Dimanche 15 novembre 2009
 
En ces temps "d'Identité Nationale", j'ai tenu à exprimer à travers la nomanclature de mes livres la force de mon métissage
Par José Le Moigne - Publié dans : vidéos - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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Jeudi 12 novembre 2009







XVIII

 

Honte à béké Codé qui délibérément fit mourir à sa place un nègre comme nous. Bel exemple de courage pour un homme appelant de ses vœux un prompt retour à l’esclavage, béké s’était enfui en laissant à la garde de George, un nègre gros sirop qui semblait débarqué hier de l’Afrique, l’ensemble de ses biens ! Le pauvre homme se tenait, les yeux écarquillés devant la foule hirsute à la joie menaçante, tandis que la sueur traçait sur ses joues qui tremblaient de lourds sillons où se mêlaient des larmes. Je le revois, les bras ouverts dans un geste à ce point dérisoire qu’il en était comique, essayer de barrer le passage, braillant d’une voix terrifiée qui se perdait dans les vociférations :

zot pé pa rantré! Sé sa mèt-la dit ! [1]

Une balle est partie ; Georges s’est écroulé et nous sommes passé. Je n’ai jamais su lequel de nous avait tiré et pour tout dire ça n’a guère d’importance. Si, par chance, j’avais eu un fusil à la main, j’aurais tiré sans hésiter. Le bonhomme ne m’inspirait aucune compassion. Quand le combat est engagé, il faut choisir son camp. Justice et liberté ne se marchande pas. Georges, fidèle à l’oppresseur jusqu’à l’absurdité ne l’avait pas compris, et bien, tant pis pour lui ! Si le Conseil de Guerre en a jugé tout autrement il était dans son rôle.

Pour ce qui me concerne, je n’en démordrais pas.

Pardonne-moi Léon si à présent ma voix se fait confuse. Plus je m’efforce de coudre ensemble les épisodes du premier soir de notre insurrection et plus il me semble les voir s’éparpiller comme une volée de colibris. Que Louis Telga fut là dès les premières heures, pour moi, ça ne fait pas de doute. Nous ne voyons que lui, vissé sur son cheval noir dont il ne descendait pour ainsi dire jamais. Ah, le cheval de Telga, dès qu’il apparaissait, on croyait voir débouler le diable et les békés comme les nègres restés à leur service tremblaient comme des vieux corps en face d’un zombi.  Par contre, je me demande encore à quel moment précis Eugène Lacaille joignit ses troupes aux nôtres. Avec les six cent hommes et femmes descendus avec lui du Morne Honoré où il avait son habitation, nous étions maintenant un bon millier de combattants, à peu près désarmés en face des chassepots des tirailleurs et des marins que nous allions bientôt avoir à affronter, mais déterminés à nous battre jusqu’au bout.

Honneur d’abord à Louis Telga, expert en coups de mains et remarquable meneur d’homme ! Boucher de son état, Telga était un homme de 38 ans, très noir de peau, mesurant environ un mètre soixante dix, légèrement voûté et de taille un peu forte, à la figure régulière et au nez aquilin. Il parlait tellement vite que les mots et les ordres se bousculaient dans sa bouche. Ses dents, parfaitement rangées, avaient alors l’éclat cruel des mâchoires du tigre que décrivaient, dans leur mauvais créole, les engagés zindiens qui décrivaient pour nous le roi des animaux de leur lointain pays.

Et maintenant, respect pour Eugène Lacaille ! À 67 ans, heureux propriétaire sur le morne Honoré, il aurait pu se satisfaire de sa condition de patriarche prospère et respecté, mais c’eut été lui faire injure et oublier un peu trop vite qu’en 1848, déjà, le vieux bougre avait été de ceux qui avait conquis la liberté les armes à la main. Contrairement à Telga, le maître de l’habitation Régale avait une vision assez claire des objectifs poursuivis : chasser les blancs d’abord, puis établir, sur le modèle de Haïti, une République martiniquaise dirigée par les noirs et les hommes de couleur. La plupart du temps je ne comprenais hac à ses belles paroles, pourtant, dès qu’il avait parlé, j’étais prête à le suivre comme les rois mages avaient suivi l’étoile dans la nuit.  De plus, le bruit avait couru qu’il était quimboiseur, ce qui n’était pas rien pour une fille des mornes.

Comment aurions-nous pu douter avec de tels chefs ? La victoire était sûre.

Missié de Vénancourt en était-il convaincu comme nous ?  Il faut croire que non. Accompagné de trois gendarmes il était là, au plus fort du tohu-bohu, tandis que le corps de Georges gisait dans la poussière, à palabrer avec nos chefs. Que diable fait-il ici me suis demandé tant sa présence me semblait incongrue.  Je n’étais pas très avisée en ce temps-là, mais maintenant, à la lumière de ce qui a suivi, je me dis qu’il s’appliquait à tenir le terrain sachant que les renforts qu’il avait réclamé devaient être partis, depuis charge de temps, du  Marin où ils étaient en garnison.

Soudain il coupa court, fit signe à ses gendarmes, remonta à cheval, et partit au galop en direction du bourg.

Dès lors les choses allèrent très vite. Telga se saisit d’une torche et poussa droit vers la case à bagasse. Nous nous précipitâmes derrière lui et bientôt, aux cris renouvelés de mort aux blancs, des flammes montèrent de la sucrerie puis enveloppèrent la rhumerie, la case du commandeur, et la rue cases-nègres.

Telga savait ce qu’il faisait. Nous ne pouvions plus reculer : l’insurrection était lancée et Bondyé seul savait où elle nous conduirait.



[1] Vous ne pouvez pas entrer ! Le maître l’a interdit !



                                                                                                                         José Le Moigne
Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Antilles
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Mardi 10 novembre 2009






Le temps passe  


à trop heurter la vague
l'étrave se disloque
 
Sur la grève déserte

le vent plaque de force

 
le chuchotis des âmes



                                                                        José Le Moigne
                                                                                                                         inédit
                                                                                           Plourarc'h
                                                                                           10 novembre 2009
                                                                                        
Par José Le Moigne - Publié dans : poèmes - Communauté : La Bretagne
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Dimanche 8 novembre 2009







Enfant-oiseau
parfois proche des larmes
et si près de sourire
petit frisson de libellule
sur l'eau calme du lac
a planté son tepee
à l'ombre du pommier


                                                          José Le Moigne
                                              inédit
                                                      Plourac'h
                                                                    5 novembre 2009


Par José Le Moigne - Publié dans : poèmes - Communauté : Partage
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Dimanche 8 novembre 2009




                                                               Rivière-Pilote, la Place du Marché en 1900


                                                     

                                                                                                      XVII

Jeudi 22 septembre 1870, 10 heures du matin. Jamais l’arbre de la liberté de Rivière-Pilote ne porta mieux son nom. Le maire, Monsieur Cornette de Vénancourt, avait cru très habile de s’installer sous auspices pour proclamer la République. Mais cet arbre était notre totem. On l’avait planté, en 1848, à l’endroit où hier encore se tenait le marché aux esclaves et l'on avait enfoui, dans ses jeunes racines, des chaînes et des carcans, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ainsi que le décret d’abolition de l’esclavage. Autant te dire qu’après le procès de Lubin, ce béké que nous avions pour maire, gros propriétaire et descendant d’une vieille famille de la noblesse française, et dévoué serviteur de l’Empire de surcroît, n’était pas à sa place sous notre arbre sacré. 

Je dis ce que j’ai vu, ce que j’ai fais, sans me donner le premier rôle. Je n’étais qu’une comparse, un peu plus virulente que les autres, mais rien de plus.  Cependant, comme je n’ai pas le don d’ubiquité, et que je ne pouvais être ni dans le bureau du gouverneur ni aucun autre lieu où se prenaient les décisions, je te dirais aussi ce que j’ai entendu, ce qu’on m’a rapporté, au tribunal comme dans les mornes. Sinon, que pourrais-tu comprendre de la lame de fond qui emporta le sud ? Déjà que moi j’ai bien du mal à conserver le fil.

Mais revenons à Missié Cornette de Vénancourt. Peut-être le bougre s’attendait-il à ce que nous l’applaudissions ou je ne sais quoi encore !  Qui sait, que nous chantions La Marseillaise que de doute façon aucun de nous ne connaissait ! Mézanmis, Le voilà tout de suite contraint à remballer son écharpe tricolore tout en ôtant son panama pour s’essuyer le front sous la bordée des cris qui jaillirent spontanément de nos gorges créoles.

— Vive les Prussiens ! À bas les blancs ! Il ne faut qu’il en échappe un ! Vive la République !

J’étais au premier rang, une pierre à la main, scandant avec les autres :

— À mort Codé ! Libérez Lubin ! Désarmez les blancs !

À quelques pas de moi, Ambroise Timoléon, un nègre la montagne aux yeux cracheurs de sabres, semblait bien décidé à en découdre. Ambroise était connu pour son esprit batailleur de la montagne du Vauclin jusqu’à l’Anse Figuier. On disait, mais que ne dit-on pas, qu’il avait étendu raide un homme au cours d’une   laghia. Depuis, personne n’osait plus l’affronter dans la danse-combat héritée des esclaves. Il était haut et massif comme la Roche Zombi qui marque l’entrée de Rivière-Pilote. Malgré sa force, nul ne l’avait vu tenir très longtemps un emploi. Il passait le plus important de son temps au pitt Cléry à parier sur des coqs furieux aux ergots acérés et, quand il en avait assez de ces terribles volatiles, c’était pour jouer gros sur les affrontements entre les mangoustes et les serpents fer de lance dans l’arène d’à côté. Timoléon gagnait presque toujours ce qui lui permettait d’entretenir toute une trâlée de concubines et de mener grand train sans jamais travailler.

Je pourrais te décrire de la même façon, l’un ou l’une après l’autre, Jules Tibérus, Horace, Jean Lucien, Justine Emmanuel, Peit jean Rocher, Léo Magloire ; et encore Firmine Adolphe, Agatos, Lisis Althénor, Louis Charles Youtte, Edouard Néral ; sans oublier Darius Titote, Adolphe Petit Alger Laurencin, Gerdrude Louis, Fleurius, tous nègres et négresses de haut parage, tellement pareils et tellement différents, mais unis dans la même frénésie que le maire, même avec l’appui de l’abbé Sery venu à sa rescousse, ne pouvait contenir.

Autant gagné du temps se dit Missié de Vénancourt. Il présenta sa démission, mais on n’en avait cure. Il proposa de prendre pour adjoints deux mulâtres, Gros Désormeaux et Pomponne, mais c’était hors sujet. La foule, hypnotisée par sa propre colère, dansait sur place tout en crachant son cri de guerre :

— À mort Codé ! À mort Codé ! À mort Codé ! À mort Codé !

Et cela percutait faisant trembler l’espace comme des bois de lance frappant en cœur des boucliers. Peut-être penses-tu à cet instant ce que pensèrent mes juges : une bande de sauvages libérant, comme la rivière Pilote qui donne son nom à notre bourg envahie tout les jours de forte crue, ses instincts les plus bas. Quoi de plus normal en somme ? Après tout tu es blanc !

Non, nous n’étions pas des barbares mais des gens de Rivière-Pilote et à Rivière-Pilote, j’ai grande fierté à te l’apprendre, la révolte est en nous. Le bourg doit son nom à Pilote, un grand chef Caraïbe qui, au moment de la conquête, obligea les Français à lui laisser le sud et à se contenter du nord. Sa légende, malgré les siècles écoulés, continuait à parcourir les ravines et les mornes et ce n’est pas pour rien, que tous temps, les nègres fugitifs trouvèrent abri chez nous. Cornette de Vénancourt aurais été bien avisé de s’en ressouvenir.

— Mes amis ! Mes amis ! suppliait-il en vain dans cette langue créole que nous partagions tous quelle que fût notre race, mais il ne pouvait aller plus loin. Sans doute commençait-il à craindre pour sa vie ? Alors, de guerre lasse, il accepta de désarmer les blancs sous condition que les armes fussent déposées à la mairie. Bien entendu on les garda et comme les dénommés Landa, Horace, Jean Lucien, Rodolphe Rampart, tous commerçants au bourg, avaient cru bon de se soustraire à la perquisition, nous nous rendîmes chez eux et leurs fusils vinrent grossir notre armement.

Après tout se bouscule. Vers 17 heures, le boucher Louis Telga déboucha sur la place avec près d’un millier d’hommes et de femmes armés de coutelas, de bambous et de piques. Seigneur, comme c’était beau cette foule de nègres unis comme un seul être ! Nous avions notre armée, et notre général monté sur son cheval noir. Je sais plus à quel moment il donna le signal du départ, mais je me revois marchant, serrant ma pierre dans ma main crispée jusqu’à m’en faire mal, au milieu de femmes, porteuses de torches enflammées, et tout aussi décidées que les hommes, vers l’Habitation La Mauny, à cinq kilomètres du bourg, où régnait Cléo Codé, notre ennemi juré.


                                                         José Le Moigne 

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