Dimanche 29 janvier 2012 7 29 /01 /Jan /2012 01:42

 

r299137_2495213508029_1483562917_2732421_927594353_n.jpg

Route de Lanrivain, Côtes d'Armor, photographie : Christine Le moigne-Simonis

 

24

 

— Et si la Bretagne se libérait toute seule ? Voilà, n’est-ce pas, qui aurait de la gueule ! Les Allemands sont cent cinquante mille. Que chaque breton en zigouille un et la question sera réglée !

Alain sourit. Jojo avait un vrai talent pour détendre l’atmosphère, mais lui avait bien d’autres chats à fouetter. Les armes, toujours les armes. C’était le leitmotiv de ce début juillet. Il avait rendez-vous le jour même à Canihuel, au PC FFI et, pour faire pression sur lui, il avait réuni, juste à côté dans le bois de Sainte-Tréphine, deux cents jeunes gars, pour certains à peine sortis de l’adolescence, mais qui ne demandaient qu’à se battre.

— Ça commence à bien faire, gronda le chef en enfourchant sa bicyclette. Il faudra qu’ils m’expliquent pourquoi on freine des deux pieds avant de nous armer. Si je n’ai pas de nouvelles assurances, je disperse les gars.

La convoyeuse Marcelle l’attendait sur la route. Toute mignonne dans sa robe fleurie elle paraissait se promener. Ils se firent la bise comme des gens de la même famille puis, après avoir roulé un instant de concert, s’arrêtèrent à mi-chemin.

— Etienne ne va pas tarder, dit Alain à la jeune fille. Tu vas l’attendre ici et le conduire jusqu’au PC. Moi, je continue. Ce serait une faute d’être choppés ensemble.

Sur ces mots, après avoir salué la gamine d’un geste de la main à la manière des mousquetaires, il se mit en danseuse et disparu très vite dans un pli de la route.  

À Canihuel le commandant appuya sa bicyclette contre le mur de la maison de son ami l’instituteur. Il s’assura que personne n’avait l’œil sur lui puis, du pas tranquille du quidam qui prend l’air, s’enfonça dans les champs. On avait fait les foins la veille, les gerbes n’étaient pas ramassées, l’air était saturé par un parfum de chlorophylle, de chenilles écrasées et de fougères rompues. Alain marcha une centaine de pas Alain avant de découvrir ce qu’il cherchait. Le chemin creux qui menait trouva ce qu’il cherchait, jusqu’à la ferme de Coat-Cariou où, depuis deux jours, l’état-major des FFI avait pris ses quartiers, zigzaguait devant lui entre des mares sombres et des chênes têtards. Au bout, à sa grande surprise, il n’y avait personne.

— Merde, on les a cravatés ! pensa-t-il aussitôt.

L’état-major capturé. La résistance décapitée. Tous les gars menacés.  Ça ne pouvait pas être pire. Un abîme s’ouvrait et Alain, tétanisé, se tenait sur le bord de ses lèvres. Personne n’est à l’abri de la panique. Il était loin le chef toujours si prompt à faire face à l’urgence. Ici, il n’avait aucun change à donner et quiconque l’aurait croisé aurait pu lire la peur sur son visage. Cela ne dura pas. en entendant, quelque part dans les bois, dans la direction de Saint-Gilles-Pligeaux, des ordres en allemand, l’instinct de la bête à l’affût se réveilla en lui. Il tourna son visage en direction des voix et vit, trois cents mètres plus bas, à mi-chemin de la pente boisée, une ligne de soldats qui montaient vers la ferme. Plus bas, à la croisée des routes, le bruit sourd des convois rompait le silence sacré et ce bourdon tragique cassait le magnifique paysage, les croupes mordorées barrées de landes et de bruyères, les contreforts limoneux de la montagne rouge, le transformant en une annexe de l’enfer, un territoire battu par la folie des hommes.

Le commandant tira les conclusions qui s’imposaient.

— Ça va, ils ont pu se tirer à temps ! Maintenant, c’est à moi maintenant de jouer ! Il faut que je me casse. ! Et vite !

Refaire le chemin à l’envers eut été d’une très grande imprudence. Même si, à ce qu’on dit, la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit, mieux vaut ne pas tenter le sort. Qui aurait pu le croire ? Les Allemands n’étaient pas montés droit à la ferme par l’effet du hasard. Ils étaient renseignés. Retourner à Canihuel équivalant à se jeter dans la gueule du loup, le commandant décida de rejoindre, en modifiant sans arrêt son chemin, Saint-Nicolas-du-Pelem, la ferme d’Auguste Le Coënt qui servait de relais à la Résistance.

— Pourvu que lui non plus n’est pas été donné, s’inquiétait-il marchant.  

Il approchait son but lorsque, surgissant d’un bosquet où il tentait de se cacher, un jeune partisan, vêtu d’une veste civile, d’un pantalon vert-de-gris, chaussé de bottes allemandes et tenant un mauser à la main, lui barra le passage. Alain reconnu son visage.

— Dis-moi, dit-il, où as-tu dégotté cet accoutrement ?

— On a tué un boche et comme j’étais plutôt juste en fringues …

— Et que fais-tu à battre la campagne ?

— Ils étaient trop nombreux, on n’était pas de taille, Bausson a donné l’ordre de décrocher. J’espère me planquer à de Corlay. Mon père connait du monde.

— Je vais aussi par-là, dit Alain sans autres précisions. 

Le jeune homme lui emboîta le pas et le suivit jusqu’à la ferme. Ils n’avaient pas franchi le porche que Le Coën, alerté par ses chiens, couru à leur rencontre.

— Dépêchez-vous d’entrer ! Le coin est malsain ! Ça pète dur du côté de Sainte-Tréphine !

Alain ne cilla pas. Cela confirmait ce qu’il pressentait depuis Coat-Cariou. Les boches et leurs complices avaient mis les moyens et, s’ils n’y prenaient pas garde, une tenaille gigantesque allait se refermer sur eux.

— D’accord, Auguste, on casse la croute et on se barre.

Ils avalèrent un bol de cidre, engloutirent un quignon de pain et un morceau de lard, puis reprirent, avant qu’il ne soit trop tard, leur route à travers champs. Curieux tandem que celui-là. Alain, prudent et attentif, ouvrait la route au jeune maquisard qui, le mauser en alerte, ne le lâchait pas d’une semelle. Ils cheminaient ainsi au long d’un champ de blé quand, à une distance qui leur sembla très proche, on entendit cracher les mitraillettes.  Le jeune gars affolé balança son fusil aux orties.  

— Mes bottes allemandes ! Faut pas qu’ils me trouvent avec ça ! Va falloir que je les jette aussi !

Alain étouffa un début de fou rire.

— Mais, ballot, tu portes aussi une culotte boche ! Tu ne vas quand même pas te mettre à poil ! Suis-moi et tu verras.  Il ne t’arrivera rien.

Cependant, le gamin, appelons-le Erik faute de connaître son nom ou son surnom, était loin d’en avoir fini avec la peur. A présent, l’écho des mitraillettes venait de Trémargat. Inutile de se nourrir d’illusions. Les boches étaient partout, et très proches avec ça.  Le commandant risqua un œil par-dessus le talus. A quelques pas, une ligne de tirailleurs ratissaient la prairie en éventrant les meules à coups de baïonnette.

— Surtout ne bouges pas, souffla-t-il à son compagnon, on attend leur départ et on file. Mes avis qu’ils ne nous chercheront pas dans leurs propres traces !

Le jeune gars ne pipa mot. Il n’était pas plus trouillard de nature, mais il était à bout et ses nerfs lâchaient. Ses prières d’enfance, bien oubliées depuis, lui remontèrent aux lèvres. Il supplia en silence le Seigneur et la Vierge Marie, les priant de lui garder la vie tout en les remerciant d’avoir permis qu’Alain se trouve ses côtés. Il y voyait déjà comme un signe du ciel.  

Cependant, on était loin d’être tiré d’affaire. Ils s’étaient engagés dans une mortelle partie de cache-cache mais, s’ils avaient bien des chances de la perdre, Alain ne renâclait jamais devant l’obstacle. Un champ, planté de pommiers bas et tordus, se présenta devant et Alain décida de s’y engager. Ce n’était pas une bonne idée. Presque aussitôt les armes crépitèrent.  installé dans les branches, l’ennemi les arrosait copieusement. Effet ou non de la prière du gamin, une nouvelle fois encore ils s’en tirèrent sans dommage ; et, comme si les miracles devaient être multiples, un quart d’heure plus tard, ils durent contourner un barrage installé au croisement de Bothoa. En avait-il enfin fini ? Non. Ils sortaient rassurés d’un sentier qu’ils pensaient hors de la zone de contrôle quand ils se trouvèrent, face à face, avec un boche monumental, casqué jusqu’aux oreilles, prêt à les mettre en joue. Le commandant se mit en protection du jeune gars, sortit son colt et défia le soldat du regard. Le militaire crut sans doute voir un démon s’échapper de sa boîte car, au lieu de le flamber à bout portant, le voilà qui enjambe le talus et qui détale à pleines jambes. Alain ne tira pas. Ce n’était pas le moment d’attirer l’attention.

— Mon gars, dit-il au jeune FTP, chacun sa route maintenant. Tu n’as plus rien à craindre. C’était sans doute le dernier barrage. Voilà pourquoi le boche a eu la trouille. Fais gaffe à toi, la guerre n’est pas finie.

Puis il reprit sa route en direction de Lanrivain où se trouvait sa planque.

  Quoique bossu et tourmenté, le paysage, avec sa rivière aux eaux vives, ses chaos de granit déposés là depuis des millénaires par la main des ancêtres, ses bosquets mystérieux en lisières desquels paissaient de solides bidets, semblait, après les zones de tumulte où il était passé, d’un calme redoutable. Il déboucha bientôt sur des prairies en pleine fenaison. Cette vision champêtre aurait pu signifier la fin de ses ennuis, mais une fois cette fois encore Alain ne baissa pas la garde. C’est donc sans surprise qu’il entendit, quelque part à main gauche, des commandements donnés dans la langue de Goethe.

— Merde, encore les boches ! Décidemment ils ne vont pas me lâcher aujourd’hui !  

En effet, ils étaient une vingtaine à fouiller les ronciers.

Faisant ni une ni deux, le commandant tomba la veste et saisit le râteau d’une vieille paysanne. La Mam Goz faillit en tomber raide d’émotion puis, en voyant les Allemands battre la lande à deux pas d’elle, elle sut de quoi il en retournait et, traînant les pieds partit comme une vieille femme fatiguée, elle s’en alla vers le hameau. Les boches ne réagirent pas. Sans la scène semblait-elle anodine à ces hommes qui devaient être pour la plupart fermiers dans le civil.  On en vit même qui, une fois la battue terminée, comme s’ils voulaient humer l’odeur ancestrale des foins, descendirent dans le pré pour se mêler brièvement aux paysans. Certains frôlèrent le commandant qui ne tressaillit pas.  Un ordre bref mis fin à la récréation. En posant le râteau, Alain vit que son manche était couvert de sang. Une balle avait percé sa main dans le verger. C’était seulement maintenant qu’il s’en apercevait. 

— J’ai quand même eu une sacrée baraka, murmura-t-il en reprenant sa veste.

Il lui fallait à présent rejoindre le village sans se faire remarquer. Il demanda qu’on lui prête une fourche, la planta dans une gerbe et dans cet équipage traversa Lanrivain. La boulangerie le Moigne où il avait sa planque se trouvait sur la place, en face de l’enclos et de son ossuaire. En voyant le héros le brave boulanger s’étrangla d’émotion.

— Gast de Dieu, te v’là, Alain. Tu as donc réussi à passer à travers !

— De justesse … De justesse …Ça grouille partout… Je crains pour les copains.

Il reprenait son souffle tandis que la mère Le Moigne soignait sa main blessée lorsque Simone, la fille de ses hôtes, fit irruption dans l’arrière-salle.

— les boches arrivent ! Sauvez-vous vite ! Ils seront là dans deux minutes.

Et tout de suite elle ajouta :

— Grimpez sur le vieux four ! Je surveille la rue avec ma sœur. Je vous ferai signe si jamais ils fouillent les maisons. Vous n’aurez qu’à sauter dans le jardin !

Alain, expert en actes de courage, admira la jeune fille. Elle n’avait pas dix-sept ans et, en moins d’une minute, elle avait tout décidé et tout organisé.

L’attente fut brève mais pour le commandant, après toutes les péripéties de la journée, cela parut une vraie éternité.

— Les feldgendarmes, cria soudain Simone. Sautez, Alain, sautez.

Puis elle se ravisa.

— Non, ne sautez pas, ils traversent juste le village.

  Longtemps après qu’ils soient passés, le roulement des camions, des automitrailleuses et des command car, faisait encore trembler les murs. Maintenant que la tension tombait, Simone retrouvait sa candeur et sa fraîcheur d’adolescente.

— Si vous saviez, dit-elle en posant son regard plein de larmes sur ses parents et sur Alain.  Des dizaines de camions pleins de soldats, de miliciens et même de Français, je les ai entendus parler entre eux, avec des uniformes boches ; et pire que tout, il y en avait rempli de prisonniers aux mains liées et couverts de sang. Des résistants, des otages sans doute.

— Le Bezen Perrot dit Alain songeant aux militaires français sous uniforme boche. Putain, ils l’ont réussi, leur rafle !

 

©José Le Moigne

  Janvier 2012

 

 


Par le breton noir - Publié dans : Textes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 22 janvier 2012 7 22 /01 /Jan /2012 17:15

 

lanvollon et bresse 1 033

Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

Au fond des rues basses du port

Des marins jouent avec la mort

Des clowns chantent alléluia

Des goélands passent très bas (bis)

 La lune se bat au corps à corps

Avec des ivrognes trop forts

Qui bondissent comme des trois mats

En godillant avec leurs bras (bis)

Mais mon amour

Efface les larmes sur ta joue

Prend un soleil entre tes dents

Apprends à vivre en même temps (bis)

 

Il parait que Jean de La Sorgue

Sera conduit ce soir en morgue

Qu’y aura d’la bière dans son cercueil

Que Mac-Orlan conduit le deuil (bis)

 Le vent hurlant tel une forge

La pluie avec ses bruits de gorge

Les jurons sourds des matelots

La rade hostile comme un champ clos (bis)

 Mais mon amour

Efface les larmes sur ta joue

Prend un soleil entre tes dents

Apprends à vivre en même temps

En même temps

Image d’un vieux film de la Fox

Mêlées aux stridences du juxe-box

Je glisse mes rêves plus ou moins saints

Entre les pages d’un bouquin

Mais mon amour

Efface les larmes sur ta joue

Prend un soleil entre tes dents

Apprend à vivre en même temps

En même temps

José Le Moigne

Par le breton noir - Publié dans : chanson - Communauté : La Bretagne
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Lundi 9 janvier 2012 1 09 /01 /Jan /2012 16:40

 

Nouvelle-image1.JPG

Bretagne, Saint-Anne la Palud, vitrail, photographie : christine Le Moigne-Simonis

 

Peu me chaut

qu’à senestre

l’aigle courbe son vol

 

Venu du fond du cri

le chant de guerre

fouaille les orants

 Qu’il pleuve ou vente

ne change rien

 à l’avers du monde

dorment des astres nus

 

©José Le Moigne

La Louvière

9 janvier 2012

Par le breton noir - Publié dans : poèmes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 6 janvier 2012 5 06 /01 /Jan /2012 00:54

 

 

 

J’aime
le goût du silence
dans le balan des cannes

ce rien
qui flagellé
torture l’orchidée

la peau sombre du soir
sur l’écale des mornes

l’écorce de la pluie
sur la poussière des dalots

José Le Moigne
Nîmes 17 septembre 2008

 

Fort-de-France, La rue, Photo Christine Le Moigne-Simonis.

Dalots

boule boule boule

Man enmen
lè’w wè adan balansin chan kann
ou pa ka tann an mouch volé

Ti moman ayen-menm ta-a
ka malmennen flè-òwkidé
i’w wè boulvès mélé

Ti koulè nwè fennwè-a
anlè vlopaj mòn

Lapo lapli-a
asou lapousiè kannal


Traduction:
Igo Drané

boule

 

Par le breton noir - Publié dans : poèmes - Communauté : Mots métissés, paroles créoles
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 30 décembre 2011 5 30 /12 /Déc /2011 19:00
 
 
tire.jpg
 
La Marie-Caroline était un brigantin racé comme un cheval de course. Ses lignes fines et ses mats effilés lui permettaient d’assurer sans effort — malgré ses deux cents tonneaux de jauge — l’allure qu’exigeait une navigation où les passagers seraient en surnombre et les vivres resserrés à l’étroit. Le charpentier et son équipe avaient bien travaillé. L’entrepont, qui n’atteignait pas un mètre cinquante de  hauteur — ce qui ne permettait pas, à moins d’être de  toute petite taille, de se tenir debout — avait été divisé en deux afin de doubler le nombre de châlits destinés aux captifs. Ainsi rationalisé, l’espace ne laissait à chaque esclave qu’une surface de un mètre soixante-quinze de long sur quarante à cinquante centimètres.
          Même dans un cercueil on était moins à l’étroit !
          …
         Norbert ferma les yeux. Il s’imagina sur ce même Quai de la fosse le 15 avril 1743. Les cales de la Marie-Caroline regorgeaient de verroteries, de pacotilles, de fusils, de couteaux, de barres de fer et de cuivre, de toiles de coton des Indes, de pièces de drap rouge, et surtout de cauris, coquillages des îles Maldives qui serviraient de monnaie pour le troc. Bien sûr, les flancs du brigantin s’alourdissaient aussi de vivres nécessaires à l’équipage et aux captifs : eau douce, eau-de-vie, salaisons, grosses miches de pain protégées contre les moisissures, biscuits, animaux vifs, du mil et des fèves pour le gruau des esclaves, du jus de citron contre le scorbut, sans compter les tonneaux vides pour recueillir les eaux de pluie … et les vingt bouches à feu pour répondre, si la situation l’exigeait, aux attaques toujours possibles des pirates des mers caraïbes    
        … 
        Sans oublier l’indispensable chirurgien !
        Le soleil était doux ce matin-là. Le port de Nantes avait endossé cette couleur de feuille d’or un peu passées que Norbert aimait tant de ces pays de Loire où le hasard l’avait posé. Quelques ordres brefs du capitaine, les coups de sifflet impérieux du maître d’équipage et la Marie-Caroline, avec des langueurs de princesse marine, commença à s’éloigner du quai. Debout à la coupée, le capitaine Jean-Marie Le Pelletier, grand et sec dans sa veste à broderies d’or, sa chemise à jabot aux poignets de dentelles, campé sur ses pieds chaussés de souliers à boucle d’argent, la main posée sur son épée à poignée de métal ouvragé, commandait la manœuvre. Une à une les voiles furent dressées et se gonflèrent au vent de l’Atlantique. La Marie-Caroline dépassa l’île de la Gloriette et se fondit dans l’horizon pour un périple de deux ans.
        Ce jour-là commença l’histoire de Djembé.
©José Le Moigne
Tiré chenn-la an tèt an mwen
Ou l’esclavage raconté à la radio
Ibis rouge Editions
20 euros
 
Prélude à mon intervention, le 2 mars 2012, à Mémoire d’Outre-mer, Espace Louis Delgrès à Nantes.
 
Par le breton noir - Publié dans : Textes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 20 décembre 2011 2 20 /12 /Déc /2011 18:21

Argoat.jpg

Argoat. Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

23

 

 

         — Eh, Alain, réveille-toi, entends-tu les avions ? J’ai écouté la BBC, c’est le débarquement !

Le chef passa la main dans ses cheveux et s’ébroua. Quelle guigne ! Le débarquement, depuis le temps qu’il l’espérait, qu’il travaillait pour lui, et voilà qu’il le surprenait, dormant à poings fermés, chez le père Le Meur où, saoulé par la fatigue d’une longue tournée, il s’était arrêté !  Mais il fallait se ressaisir. L’instant n’était pas aux regrets.

— Mes gars doivent être sur les dents, dit-il en empoignant sa veste. Pas un moment à perdre, il me faut les rejoindre.

— Mange d’abord un morceau et passe-moi plutôt ces fringues de paysans. Ce n’est pas le moment de mettre le nez dehors. Si tu n’veux pas que les boches te cravatent, attends qu’il soit 7 heures.  

Malgré son impatience, le commandant ne pouvait qu’acquiescer. Troquer ses vêtements pour une chemise écrue des pantalons rapiécés et une veste crasseuse ne lui prit qu’un instant. Avec sa tête hirsute et ses joues non rasées il tenait là le plus habile des camouflages. Alors, autant par faim que pour tromper l’attente, il s’attaqua au lard et au café que le bonhomme avait disposé sur la table.

Plus tard, quand il le racontait, le commandant ne manquait pas de souligner que ces heures furent sans doute les plus longues de sa vie et qu’il n’y tenait plus lorsque les cloches sonnèrent 7 heures au clocher de Bégard. Le soleil déjà réchauffait les ardoises et le bruit des avions, maintenant estompé, n’était plus qu’un très proche et joyeux souvenir. Pourtant, malgré la fièvre qui le brûlait, le chef retarda son départ d’encore quelques minutes. Avant de s’en aller, il rafla dans l’entrée quelques légumes que Le Meur avait déracinés la veille et les posa en évidence sur le porte-bagages de son vélo. Certes, le danger n’était pas forcément écarté, mais il pouvait sortir.

       Comme si cette nuit avait été semblable aux autres, le hameau de Gwénézan commençait à bruisser de tous ces bruits qui guerre ou pas ponctuent la vie rurale. Des hommes vêtus comme lui menaient par le licol de robustes bidets dont le brun clair de la robe rappelait la terre fraîchement éventrée. Les raclements de gorge, les boutoù coat[1] sur le chemin, les bonjours sonores ponctuaient le matin mais cette mise en scène, cette apparence de quiétude à laquelle lui aussi participait en guidant sa bicyclette par la potence, Alain le sentait bien, n’était qu’un leurre destiné à masquer ce trop-plein de tension qui habitait les femmes et les hommes. Sans être autrement inquiété, il traversa ainsi tout le village mais le chef FTP était trop avisé pour ignorer que les Allemands n’étaient jamais où on les attendait. C’était couru d’avance. Il n’avait pas franchi le carrefour de Hent ti glas pour s’engager sur le chemin de Pédernec qu’il dû faire face aux boches. Pourtant, signe que le vent commençait à tourner, le plus gros de la troupe creusait des abris personnels de part et d’autre de la route. Les contrôles cependant n’en demeuraient pas moins étroits et tatillons. Alain poussa sa bicyclette de maraîcher jusqu’au barrage.

        — Laissez passer le bouseux ! On a autre chose à faire ! Hurla le feldwebel de service dans un breton tinté d’un fort accent finistérien. 

        Alain ne fut pas étonné. Ironie de la guerre, le Bezen Perrot venait de lui donner un sacré coup de main.

— Merde alors ! murmura-t-il en se dressant sur les pédales. Si Le Meur me voyait ! Voilà que je dois mon salut à cette bande de salauds !

Il en riait encore en arrivant à Peumerit-Quintin où l’attendait la compagnie Tito.

Les maquisards l’entourèrent aussitôt.

— Salut Alain, dit Jojo soulagé de revoir son chef. Cette nuit, des paras ont sauté en grand nombre du côté de Duault et tiens-toi bien : ils sont Français ! Gustave, Charlot et Yann sont restés avec eux. On en annonce d’autres pour ce soir …

— Très bien, on sera là pour les accueillir. En attendant, il faut que je me rende à Saint-Gilles et Vieux Marché. Faites en sorte pour que, à 22 heures, une voiture soit prête.

        Quand il revint le soir, des maquisards, la mitraillette sous le bras, se promenaient en plein centre du bourg. À vraie dire, c’était presque normal. Depuis le début de l’année, forts du soutien sans failles de la population, les FTP contrôlaient la région si bien que le Kreiz Breiz,h[2] cet Argoat[3] rugueux que ceux du littoral se plaisaient à railler, était déjà un bout de France libre. Les ploucs de la montagne rouge indiquaient le chemin.

Soudain, en traversant la place, Alain aperçu Disserbo qui paradait en exhibant, à la manière dont certains hommes exhibent leurs maîtresses, sa mitraillette Stein.

— Eh, Disserbo, Peux-tu me dire où se trouve Jojo ?  

— Il t’attend avec Etienne et les autres au café Géant à côté de m'église !

De fait, Etienne n’était pas là. Quelques minutes avant il s’était éclipsé mais à A 22 heures précises sa voix joyeuse retentit sur le seuil.

— Allez les gars, en route, dit-il en montrant d’un grand geste, comme à un artiste qui dévoile son œuvre un soir d’exposition, une voiture découverte garée devant la porte.

— Alain et Jojo, poursuivit-il sur sa lancée, installez-vous devant et que les autres se démerdent derrière !

Il n’eut pas à le dire deux fois. L’instant d’après, tous feux éteints, l’automobile glissait dans la pénombre avant de déboucher, dix minutes plus tard, à la lisière de la forêt.

— Terminus, lança Etienne décidemment en verve. Duault ! Tout le monde descend !  

— Personne ne descend, gronda Alain reprenant le pouvoir.

Le commandant se rendait compte du danger.

         — Qu’est-ce que vous croyez ? Ce n’est pas un moulin mais une zone de dropping ! On n’y pénètre pas comme ça !

Les gars avaient comp. Conformément aux ordres ils scrutaient la pénombre quand soudain, à trente mètres peut-être, des ombres inquiétantes armées de mitraillettes s’échappèrent du bois en slalomant entre les touffes de genets.  

— Eh là ! Ne faîtes pas les zouaves, nous sommes du maquis ! hurla Etienne brusquement dégrisé.

         Des rires feutrés jaillirent de la nuit et bientôt, Yan, Gustave et charlot, bras-dessus bras-dessous avec un stick de parachutistes qui pour ce qui était de plaisanter ne leur cédaient en rien, cernèrent le véhicule.

— Salut les gars ! Si vous pouviez apercevoir vos tronches ! Quelle trouille on vous a mis !

Les maquisards et les parachutistes se dispersèrent par petits groupes sur la lande. Ils bavardèrent quelques instants à voix basse dans la nuit puis ce fut le silence.

L’attente commençait.

— Bon Dieu, ne restons pas là, fit Jojo en constatant que ses amis ne lui répondaient plus, on sera mieux dans la voiture.

Voilà qui était sage. Alain, Etienne et Lagadec suivirent le jeune homme et bientôt, assommé de fatigue, le quatuor s’assoupit. Aux alentours d’une heure du matin, Jojo qui à son habitude ne dormait que d’un œil, secoua ses amis.

— Debout là-dedans, hurla-t-il sur le ton de la transe, il pleut des parachutes !

C’était une magnifique nuit de printemps. Le ciel était d’une pureté d’un diamant noir et les avions volaient si bas que, les yeux brillants d’admiration, les garçons du maquis voyaient comme sur l’écran d’un cinéma, à l’intérieur des carlingues, les visages graves et énergiques des pilotes se tenant prêts à manœuvrer les panneaux de largage tandis que derrière eux les paras s’apprêtaient à sauter.

— Regardez, ça tombe aussi du côté de Callac ! S’émerveilla Jojo.

Heureux garçon ! Quatre ans de guerre ne lui avaient rien enlevé de sa fraîcheur juvénile ! 

D’abord, comme une mise en bouche avant le grand ballet, des méduses géantes, portant des containers en forme de cigare, flottèrent dans la nuit. Et puis ce fut le tour des hommes. À chaque passage d’un avion, comme une sorte de voie lactée, tout un alignement de petites taches claires se détachait de l’appareil. Les parachutes s’ouvraient les uns après les autres et le ciel s’emplissait d’une myriade de corolles. En aidant les paras à se débarrasser de leur cocon étrange, on avait l’impression de cueillir des fleurs. 

         L’un d’eux tomba à quelques pas du groupe de Jojo. La chute fut brutale et quand, à demi assommé, le gars se redressa péniblement sur les genoux, sa surprise fut grande de se voir entouré par des civils en armes. Il ne comprenait rien et il fallut le rassurer.

— Nous sommes de la Résistance et nous sommes là pour vous aider dit Jojo en retenant son rire.

— Je ne m’attendais pas à ça répondit le para. À Londres on nous a dit qu’en Bretagne il n’y a pas de Résistance armée.

— Eh bien, mon gars, Londres se sera trompé.

 

©José Le Moigne

Décembre 2011

 



[1] Boutoù coat : Sabots .

[2] Kreiz Breizh : Centre Bretagne.

[3]Argoat : Pays des bois.

 

Par le breton noir
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Lundi 12 décembre 2011 1 12 /12 /Déc /2011 18:26

 

 

entre-deux-mondes.jpg

Le Huelgoat, Finistère, racines et feuilles, photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

Je renonce à parler

du cri éviscéré des mouettes

sur les ruines chenues

Ici

la  pluie

est comme un trait d’union

et moi

le cœur entre deux rives

je remonte le fleuve

 

José Le Moigne

La Louvière

12 décembre 2011

Par le breton noir - Publié dans : poèmes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 10 décembre 2011 6 10 /12 /Déc /2011 19:02

 

 

IMG poher NEW

 

 

 

 

 

 

 

 

Par le breton noir - Publié dans : annonces - Communauté : LA VITRINE DU LIBRAIRE
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 6 décembre 2011 2 06 /12 /Déc /2011 18:48

 

 

lever-du-jour.jpg

Plourac'h, Côtes d'Armor, lever du jour, Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

Rien

si ce n’est

peut-être

une pointe d’écume

à la pointe des algues

pour me parler d’enfance

©José Le Moigne

Plourarc’h

6 décembre 2011

Par le breton noir - Publié dans : poèmes - Communauté : Poésie contemporaine
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 01:05

 

Point-Barre_NEW.jpg

 

Marin

 

Marin
laisse ton corps voyager
au-delà des nuages
et saches que la terre
n’est qu’un vague refrain
à murmurer le soir
quand la tempête gronde


Plourarc’h
6 juin 2011 
 

Chaleur 

 

Si jamais tu sentais
sa silhouette de matrone
à l’affût devant toi
ne plonge pas tes yeux
dans les yeux de la mort
mais maintiens ton regard
sur la frange d’écume
que laisse la marée
sur les algues rouies

Méridien

De talus enfiévrés
en talus enfiévrés
à toujours remonter
les chemins creux
de mon enfance
je fuis le méridien


Plourarc'h
3 avril 2011

Belè

                                           Pour Alex Uri

Là où nous sommes vous fûtes
et nous mourrons comme vous
dans les racines du volcan

 

Qu’importe notre place
sur l'échiquier des méridiens

 

nous sommes de ces hommes
qui ruons notre vie
dans les rafales du tambour


 

Bonjour

Bonjour
amis dont les épaules
aspirent la lumière
et cette part d’ombre
qui fait que la luzerne
verdoie dans les artères
fragiles de la terre

 

La Louvière
23 juillet 2010

©José Le Moigne

 

 

Par le breton noir - Publié dans : poèmes - Communauté : Mots métissés, paroles créoles
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Pages

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Liens

Profil

  • le breton noir
  • Le blog de José Le Moigne
  • Homme
  • 07/01/1944
  • Bretagne Belgique Nord Antilles
  • musique culture Littérature poésie
  • Poète, romancier, auteur compositeur martiniquais-breton; Sélectionné en section roman et poésie au Prix Carbet de la Caraïbes 2009

Syndication

  • Flux RSS des articles

Liens

Recommander

Catégories

Derniers Commentaires

Présentation

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés