Le "Grand Charles"

Brest après la guerre, visite du Président de la république
Aux premiers signes du printemps Comsbot installait sa vieille chaise crevée sur le pas de sa porte et y posait ses fesses endolories. Il allumait une cigarette en retroussant sa lèvre supérieure comme un chat à l’affût et se mettait à observer d’un œil aigu le vol tendu des premières hirondelles. A peine paraissais-je au coin de la haie de troènes que Man Anna avait fixée comme frontière à mes divagations que, tordant sa bouche dans un rictus de gargouille, il me faisait déjà un geste d’amitié. Je sais, j’aurais dû lui tourner le dos pour respecter l’interdit maternel, mais, attiré par le vieux comme la chenille par la pomme tombée, je finissais toujours par lui sourire. Pire, comme un malade sous hypnose, dès que ça m’était possible je revenais me replonger dans son regard incandescent. Il arriva même qu’un jour, profitant pour cela d’une courte absence de Man Anna, je traversais le no man’s land pour venir m’installer à ses pieds, mes genoux nus frôlant ses jambes décharnées.
Je n’ai pas de réponse, mais c’est un fait. Mes deux premières leçons de politique me furent données par les plus démunis, ceux dont on n’attendait plus rien sinon peut-être qu’ils s’effacent. Au propre comme au figuré. Je me souviens. Par la fenêtre entrouverte des Comsbot, la radio ronronnait quand soudain la nouvelle tomba. À Paris, par un tour de passe-passe trop compliqué pour que je puisse en saisir les subtiles arcanes, le général de Gaulle avait fait son retour aux affaires. Habile pléonasme pour dire qu’il avait reconquit le pouvoir. Dès la nouvelle confirmée Comsbot me déchira presque la manche en me pinçant le bras. Il dressa sur ses ergots de coq famélique et se lança dans une diatribe passionnée où les mots, se heurtant dans un déferlement de marée d’équinoxe, éclataient dans une gerbe de sarcasmes grinçants.
J’en demeurais pantois.
Pourtant, à force de l’observer, je croyais le connaître.
Je l’ai dit. Mes idées politiques étaient alors peu affirmées. Soucieux de ne pas m’égarer dans des dédales peu en rapport avec mon âge, jusqu’à ce jour, je les avais calquées du mieux que je pouvais sur celles de Lannig. Or mon père, persuadé que sa guerre antillaise valait tous les brevets de résistant, était viscéralement gaulliste. J’étais donc gaulliste par amour de mon père et de l’Histoire de France.
On l’aura compris, sur ce sujet, l’opinion de Comsbot était diamétralement opposée à celle de Lannig. En vérité, cela m’était indifférent. Mais, par contre, qu’il profitât de l’occasion pour afficher un sens critique à l’évidence plus affûté que celui de mon père m’était à ce point déplaisant que je décidais sur le champ une contre attaque de grand style. Reprenant à mon compte les propos mille fois entendus de Lannig je me lançais dans un éloge appuyé du Grand Charles que Comsbot coupa net.
— A-t-on déjà vu un général faire de la politique ! lança-t-il d’un ton où l’ironie le disputait à la pitié.
J’aurais voulu lui jeter à la tête les noms de Jules César, de Cromwell, d’Alexandre le Grand ou même de Bonaparte, mais à quoi bon. Pas besoin d’être devin pour deviner qu’il allait balayer ces exemples d’un revers de manche.
Le bougre s’étouffait de rire quand Man Anna, que je n’attendais pas si tôt, dans un grand tourbillon de blouse dégrafée surgit en grondant de la haie. Sans égard pour ma petite personne, nl accorder un regard à Comsbot, elle me pris par l’oreille et m’entraîna à la maison.
Elle referma la porte avec fracas puis, sans me laisser le temps de m’expliquer, elle me décocha une maîtresse taloche à faire rouler ma tête jusqu’à la baie de Fort-de-France.
— Voilà qui t’apprendra à obéir ! souffla-t-elle avant de s’enfermer dans un silence têtu qui dura jusqu’au soir.
José Le Moigne