Promiscuité
Brest après la guerre. Proximité ou promiscuité ?Depuis maintenant des années Thérèse Comsbot ne se réveillait plus que de mauvaise humeur. Encore en chemise de nuit elle se précipitait dans la cuisine, pestait contre le feu qui refusait de prendre, claquait de rage la porte grillagée de son garde-manger, puis, toujours avec la même frénésie, faisait en maugréant le chemin à l’envers.
De retour à la chambre, elle enfilait l'un par-dessus l’autre ses habits de la veille, triturait nerveusement les basques de sa blouse et lançait à son époux tout secoué déjà par des quintes de toux un regard méprisant.
Le père Comsbot se faisait tout petit. Il frissonnait encore de la nuit d’épouvante qu’il venait de passer et de ses hurlements de bête à l’agonie. Aussi, plutôt que de répondre à l’acariâtre, il préférait s’enfoncer sous les draps et disparaître au creux du matelas.
Cela ne durait pas longtemps. Très vite, ne pouvant plus supporter l’air méprisant de son épouse, il se levait en soupirant. Par l’ouverture béante de son pyjama qui lui donnait l’allure d’un rescapé des camps, son sexe gris pendait.
Je ne jouais pas consciemment les espions, mais notre logement n’étant distant que de deux mètres de celui des Comsbot et nos fenêtres sans volets, il m’était impossible de ne pas partager la vie de nos voisins. À cela rien d’extraordinaire. Dans notre rue ouverte aux quatre vents de la promiscuité c’était partout pareil. Man Anna ne le supportait plus. Elle avait profité d’un bref passage de Rachel pour tendre nos croisées d’un fort rideau de reps qu’elle fermait tous les soirs en déclarant, d’une voix toujours plus forte et ombrageuse :
— Chacun chez soi !
Elle ne décolérait pas et seule sa bonne éducation reçue de Man Gabou la retenait de lui tomber dessus lorsqu’elle voyait Comsbot promener sa carcasse bossue et sa peau de momie sous les yeux des enfants qui partaient pour l’école.
On ne pouvait que la comprendre. Dans notre cité de fin de monde, le moindre courant d’air était porteur de miasmes et Man Anna s’étranglait à la seule pensée qu’un microbe sournois, un quelconque virus, puisse fondre sur nous. Elle n’était pas la seule. Je vous parle d’un temps où la tuberculose effrayait plus encore que les grandes pestes d’autrefois. Plus on priait pour l’éloigner et plus elle frappait juste.
Comsbot le savait bien, cela filait la chair de poule. Seulement, aussi déchu qu’il fût, Comsbot aimait bien trop la vie pour accepter de l’achever au fond d’un hôpital. Et puis, gast de gast, qu’avaient-elles donc ces femelles à lui chercher des poux dès qu’il montrait son nez ! Ignoraient-elle qu’il ne sortait pas pour flairer le cul des gosses mais pour s’extraire, le plus vite possible, des jérémiades de Thérèse.
Pauvre Comsbot ! S’il pensait avec ça adoucir nos mamans, c’était peine perdue.
Comment l’auraient-elles pu ? Dès qu’elles ouvraient leur porte c’était pour le voir passer, crachant, toussant, soufflant et transpirant, tout en raclant sa gorge avec des bruits de forge. Il n’en fallait pas plus pour l’expédier sur l’heure rejoindre au paradis Luigi le calabrais.
José Le Moigne