Le Vent
Brest après la guerre, la mer toujours à l'horizon François Comsbot, comme, hélas, beaucoup de grands malades,
supportait mal la nuit. Incapable de dormir ni de trouver un semblant de repos, il allait et venait dans la baraque sombre et, à mesure que la nuit s’avançait, je pouvais voir sa silhouette de faucheux se tasser sur sa chaise et se réduire à presque rien. Il se levait parfois, allait à la fenêtre, écartait les rideaux, s’en retournait à son siège d’infortune, froissait nerveusement les feuilles du journal, revenait aux rideaux, lançait ses bras vers le plafond puis commençait, dans une terrible imprécation, à haranguer les murs.
C’était une bien affreuse pantomime que Comsbot jouait là. Qui sait, peut-être ne la donnait-il que pour moi car le voisin, adroit metteur en scène et redoutable observateur, s’était vite aperçu que je le regardais. Peut-être même pensait-il que je l’épiais. Si tel était le cas c’était tant pis pour lui. Malgré l’intérêt je vous l’accorde un peu malsain que je lui portais, jamais je n’ai vu son spectacle jusqu’au bout.
La nuit tombée, l’ignoble promiscuité si détestée de Man Anna devenait une alliée. Je n’avais besoin ni de lanterne sourde ni lampe électrique planquée sous la couverture pour me livrer à ma passion. Tombée de la fenêtre des Comsbot un faible halo jaunâtre baignait mon oreiller. Aussi, bercé par l’écho du vent qui soufflait en permanence de la mer et nourrissait mon imagination, je plongeais dans mes livres jusqu'à l’épuisement.
Comme je le sens encore s’enrouler sur ma peau, ce vent, viril et tendre, qui m’emportait jusqu’aux frontières des steppes. Comme un fleuve profond il me guida, cette année-là, jusqu’au pays des Algonquins où m’affrontant aux congères dans le sillage de Croc Blanc, je chassais dans la toundra le caribou et le renard. Je me souviens même de m’être réchauffé les mains crevassées par le gel au feu de Maria Chapdelaine et puis d’avoir dormi, la tête vide de rêves, lové dans des peaux d’ours tandis que soufflait au dehors un blizzard féroce à vous briser les reins.
À la fonte des neiges, mon compagnon le vent, soudain devenu fou et juvénile, décida de reprendre la route. Sachant que je ne protesterais pas il me jeta sur son épaule et piqua droit sur l’océan. Bientôt il fut sur le delta et une saison entière il me permit de vivre de joyeuses aventures auprès de Tom Sayer et d’Huckleberry Fin ; mais, quand les premières pluies écartèrent les lourds nuages bis pour aller se noyer dans le Mississippi, mon tyrannique ami, de nouveau impatient, me déclara qu’il fallait repartir. Ainsi, du jour au lendemain, bravement accroché à la crinière d’Eole, le corps emmitouflé dans une couverture en bonne laine d’Ecosse et la tête cachée dans une casquette à oreillettes, je me trouvais à survoler les montagnes d’Afrique puis à visiter, en compagnie du capitaine Némo, le fabuleux royaume des hippocampes et des sirènes.
Je lisais tout, et au premier degré. À peine dérouté par les brusques changements de cap de mon copain le vent, nuit après nuit, dans la chiche lumière dérobée aux Comsbot, je découvrais des pistes merveilleuses que j’étais bien résolu à suivre jusqu’au bout.
Dussé-je m'exposer aux foudres de Man Anna
José Le Moigne