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Monsieur Tréguer

Publié le par José Le Moigne





                                                                          Brest après la guerre, deux villes



Je ne voudrais pas laisser croire que ma scolarité ne fut pour moi qu’un bagne d’où je ne pouvais sortir qu’aigri et revanchard. J’avais, j’ai toujours, trop le souci de mon indépendance pour qu’il en soit ainsi. Il y eut les Grimbert, les Scouarnec, les Jézéquel, et d’autres spécimens que je n’épargnerai pas lorsque leur tour sera venu, mais aussi Madame Haristarque, Monsieur Tréguer et d’autres encore, bien plus lucides et perspicaces à qui je dois d'être aujourd'hui, malgré mes doutes et mes blessures, un homme qui se tient.

Monsieur Tréguer n’avait pas le visage ascétique, juvénile parfois, que l’on prête souvent aux hommes de convictions. Ces traits étaient ceux de la maturité, ses cheveux grisonnaient et son calme, jamais pris en défaut, imposait le respect. En toutes circonstances, il posait sur nos têtes un regard clair et bienveillant. Ce n’était pas le genre à manier la démagogie. Il n’en avait pas besoin pour être convaincant. Pour ce qui me concerne, rien qu’à le voir rajuster ses lunettes dans la lumière rase de l’automne j’étais près à le suivre. J’avais discerné en lui l’instinct du capitaine et, dès lors, tranquille et rassuré, je ne refusais pas de m’embarquer.

L’école de Traon-Quizac ressemblait, avec ses baraquements ajustés de bric et de broc, à un mauvais puzzle. Pourtant, exemple assez rare pour que j’en parle ici, elle montait, du moins dans sa partie centrale, sur deux étages imbriqués de guingois. La classe de Monsieur Tréguer se situait au deuxième niveau.

 Ce matin-là, pour la première fois depuis qu’ils avaient commencé, je négligeais, au moment de pénétrer en classe, de mesurer par la fenêtre du couloir l’avancée des travaux qui, dans un charivari de grues et d’engins monstrueux, changeaient le tas de ruines où nous avions grandi en une ville neuve, d’une blancheur immaculée, qui au fil des années allait nous marginaliser. Déchiré par de terribles crampes d’estomac je m’affalais à côté de Ti-Jean et dégorgeais un flot de bile jaune.

Le sol autour de nous en fut tout aspergé.

Monsieur Tréguer ne fit ni une ni deux. Nullement dégoûté il se saisit d’un balai et d’une serpillière et commença à nettoyer. 

— Sais-tu que je devrais te renvoyer chez toi, dit-il en ouvrant la fenêtre.

À dix heures et demi, lorsque la sirène de la récréation se mit à beugler dans la cour, le maître, par un signe discret, m’invita à rester à ma place. Il accompagna le reste de la classe au bas de l’escalier et revint vite s’asseoir auprès de moi, les fesses en équilibre sur le dossier du banc, les pieds calés au bord du pupitre.

— Comment veux-tu tenir le coup si tu ne manges pas, me lança-t-il bourru et paternel. Tu connais mes garçons ? poursuivit-il sans attendre ma réponse. Ils ne sont pas beaucoup plus vieux que toi. Regardes comme le hasard fait bien les choses ! Aucun des deux n’a de cours aujourd’hui. Viens donc manger à la maison. Ils seront très contents de faire ta connaissance.

Monsieur Tréguer avait pensé à tout, y compris à l’inquiétude de Man Anna.

Dès la fin de la récréation, il appela Ti-jean.

— Autret, lorsque tu rentres, tu passe bien par chez Julien ?

— Oui, Monsieur.

— Eh bien, tu diras à sa mère que je le garde pour midi. Tu n’es pas obligé d’ajouter qu’il a été malade.

Là-dessus il ne s’occupa plus de moi.

À midi Monsieur Tréguer pendit comme après chaque classe sa blouse à la patère de la porte, posa l'un après l’autre ses pieds chaussés de chaussures de ville sur sa chaise de bureau, vérifia ses lacets puis, devant mon embarras, lâcha entre ses dents :

— Allons, dépêche-toi, personne ne songe à te manger.

Le maître logeait à l’école des filles où son épouse, elle-même institutrice, m’accueillit sans surprise. Je dirais même avec chaleur.

— Ainsi, c’est toi Julien ? J’espère que tu travailles aussi bien que tes sœurs.

Elle me fit signe de la suivre dans la cuisine où elle ajouta prestement un couvert sur la petite table en formica. J’étais un peu surpris. Dans ma mythologie, les maîtres vivaient dans je ne sais quel paradis intermédiaire. Rien de semblable ici. Si ce n’étaient des meubles plus douillets, une peinture plus fraîche, des double rideaux qui donnaient au logis une atmosphère de nid, le logement, lui aussi une baraque de bois, répondait au strict standard du quartier.  
           Madame Tréguer, ainsi que Man Anna, remplissait tour à tour les assiettes de toute la famille. D’ordinaire elle commençait par son mari mais aujourd’hui, puisque j’étais son invité d’honneur, elle commença par moi. Le steak était à point, les frites croustillantes et les enfants Tréguer, aussi attentionnés que leurs parents, se mirent en quatre pour me faire oublier ma gêne et ma timidité.

Le maître ne me demanda pas si j’avais bien mangé. Dès le repas fini, voyant que je ne savais sur quel pied danser, il invita ses fils à me montrer leur chambre.

— Surtout, n’attends pas que je t’invite, me dit-il lorsqu’il me libéra. Tu viens lorsque tu veux.

L’invite était franche et sincère. Elle me toucha vraiment. Pourtant, malgré toute ma reconnaissance, je ne revins jamais.

Aussi discrète qu’elle soit, la charité blesse toujours.

                                                       José Le Moigne

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