L'hermine ensanglantée / Titre peut-être provisoire
Marée basse, photographie : Christine Le Moigne-Simonis
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Au fond, tout ça sentait l'amateurisme. Seuls les Bagadoù Stourm avaient joué leur partition sans trop de fausses notes. Les autres, aussi géniaux qu’ils se prenaient, avaient oublié cette maxime élémentaire que les gamins, à peine ont-ils mis un pas dehors connaissent de la rue connaissent de manière instinctive apprend avec les premiers jeux : Ce n'est pas parce que tu ne crois ne pas être vu que personne ne te voit. À Locquirec comme partout, que ce soit au bourg où dans les belles villas des bourgeois de Morlaix, ce n’est pas parce que les rideaux semblent tirés que personne ne les écarte, ne serait-ce qu’à demi. Bref, nos conspirateurs, à force de se croire à l’abri, avaient agi sous le regard de tous. En cette fin d’été, le monde bruissait de rumeurs de guerre. Il y avait eu l’anschluss, l’invasion de la Pologne. À quoi bon se leurrer. Ce n’était plus qu’une question de jours ou de semaines et l’on sentait déjà son souffle chaud aux portes du pays. L’inquiétude gagnait, la méfiance s'installait, les histoires d'espions occupaient les veillées. Dans ces conditions, un thonier qui s’échoue dans une crique où si ce n’était pour relever quelques lignes de fond aucun pêcheur ne godillait jamais, des caisses mystérieuses transportées à dos d’homme du bateau au plateau d'un camion, il n’en fallait pas plus pour que les imaginations s’embrasent comme un tantad[1] au soir de la Saint-Jean. En Bretagne comme partout, rien n’avait été ni paisible ni serein depuis le retour des poilus. L’atmosphère était lourde, l’avenir promettait d’être terrible. Bientôt, ce n’était un secret pour personne, il faudrait se méfier de tout. Autant prendre les devants. Voilà pourquoi, cette nuit-là, à Locquirec, eut lieu sans doute le premier acte d’une longue suite de délations.
La décision fut vite prise.
Pierrick Le Naour, un brave retraité de la Marine Nationale fut dépêché es qualité à la gendarmerie pour rendre compte des faits étranges se déroulant aux Sables Blancs ; mais le bonhomme s’embrouilla tellement dans ses explications que les gendarmes, au lieu d’opérer sur l’instant et de s’offrir ainsi la gloire d'un beau coup de filet, attendirent le matin pour débarquer aux Sables Blancs. Sur la plage encore mouillée par le flux descendant le Gwalarn gisait entre des flaques d'eau cernées de laminaires. En soi, rien d’étonnant. Rien de plus normal en nos pays d’abers où les marées effacent l'horizon que de voir des navires au repos offrirent leurs coques rebondies aux escadrons de mouettes ; mais de mémoire de pêcheur, jamais on n’avait vu ça aux Sables Blancs. Et puis ces hommes, ces inconnus de manière animée au pied du promontoire, à ne pas en douter ceux-là même dont les ombres avaient grévé la nuit, qui étaient-ils, et que faisaient-ils là ? Il y avait là, reconnaissables à leurs suroîts, les trois de l’équipage mais les deux autres, de parfaits citadins en culottes de golf, que diable mijotaient-ils ?
Ambroise Quéméneur, il faut lui rendre cette justice, n'était pas de ces hommes qui s'embarrassent de fioritures. Il était brigadier et agissait en tant que tel. — Noms, prénoms et qualités, commanda-t-il non s’en avoir porté d’abord la main à son képi.
— Hervé Le Houellocou, patron pêcheur.
— Ange Péresse, matelot pêcheur.
— Jacques Bruchet, matelot pêcheur.
— Guy Vissaut, étudiant.
— Alain Louarn, étudiant.
— Et que faites-vous ici ?
— Nous nous sommes échoué pour avoir approché de trop près le rivage.
— Pas malin pour un capitaine. Mais dites-moi, pourquoi les Sables Blancs ?
— Erreur de cap, tout simplement
— Ben voyons ! Vos papiers sont en règle sans doute ?
— Vous pouvez vérifier.
— C’est ce que nous allons faire. Allez, tout le monde à bord !
Quéméneur en tête, ses deux gendarmes fermant la marche, la troupe s’ébranla. Guy Vissaut se retourna et découvrant leurs traces dans le sable, il pensa au Sahara ; aux caravanes de bédouins ; aux chameaux dédaigneux et lourdement chargés ; aux méharistes, si beaux et si brillants avec leur képi blanc, leur sarouel noir, leur ceinture bleue et leur burnous. Seigneurs des ergs et des dunes, comment auraient-ils pu comprendre que, dans ce désert plus étendu que l’océan, ils n’étaient pas plus légitimes que les croisés du Moyen Âge. Nationaliste romantique, Vissaut rêvait d'une Bretagne délivrée des emblèmes de la domination française. C’était un homme sans nuances, de la vraie graine de fanatique
Qui s’en étonnera, à bord, tous les papiers étaient en règle et la cale était vide. C’était presque trop net. Aucune trace d’activité suspecte, mais aucun matériel de pêche non plus. Pas de casiers pour le homard ou le tourteau, pas de ligne de fond pour le congre, pas de filets pour la sardine. Certes, au pied du grand mat, se trouvaient bien les deux antennes destinées à porter les lignes pour le thon, mais de toute évidence, elle ne servait à rien. Et puis, Loquirec n’étant pas Concarneau, voir un thonier ici ce n’était pas banal. En même temps, rien ne l’interdisait. Le Houellocou jouait sur du velours. Toutes ses explications sentaient l’improvisé, ne tenaient guère à l’analyse, étaient même un défit au bon sens ; mais qu’importe, faute de pouvoir les vérifier, il fallait bien les accepter.
Quéméneur se tourna vers Vissaut et Louarn.
— Des témoins assurent vous avoir vu de nuit monter à bord de ce bateau.
— Ils mentent. Seuls le hasard nous a conduit ici. Nous campions près et ce n’est qu’en nous
levant que nous avons découvert qu’un bateau s’était échoué cette nuit.
— Bien entendu,
vous ne savez rien non d’une camionnette stationnée cette nuit à deux pas de vos tentes, vous ne l’avez pas entendu démarrer et vous ne savez rien de certaines caisses, en provenance du bateau, qui y furent embarquées ?
— Monsieur le brigadier, nous ne pouvons que le répéter, nous ne connaissons ces marins que depuis ce matin.
— D’accord. Ce n’est d’ailleurs plus mon problème. J’ai reçu l’ordre de vous arrêter et c’est ce que je vais faire. Cependant mes gaillards, c’est mal parti pour vous. André Geffroy, n’est-ce pas, vous ne connaissez pas non plus ?
— Non, monsieur le brigadier.
— C’est que, voyez-vous, les camions ont des plaques d’immatriculation qui elles ne mentent pas ; mais je m’en lave les mains. Le juge est impatient de vous entendre.
Une fois descendu du bateau Péresse leva les yeux au ciel. Un sourire vague se
dessina sur son visage. Il se disait que le 28 juillet 1488 ce devait être la même touffeur au-dessus de Saint Aubin du Cormier. Ce jour-là, cinq mille bretons avaient mordu la lande et pourtant, quand bien même le duc avait rendu les armes, la Bretagne n’était pas morte et, au bout de quatre siècles, bien loin de s’être agenouillée, accrochée à sa langue et à ses traditions, elle demeurait debout. Mais à présent, Péresse le savait bien et c’est pour ça qu’il se battait, on se trouvait à la croisée des routes. Le destin du pays se jouait
dans le chaos qui se pointait à l’horizon. On était à un de ces moments cruciaux où c’est aux hommes de décider quel sera leur destin. Quant à lui, il avait fait son choix. Na ruz, na gwen, Breiziz hepken[2], il n’avait pas d’autre doctrine, et ses amis non plus. Alors, si ça devait passer par une Europe nazifiée, dès lors que la Bretagne y trouvait sa place spécifique, cela valait le coup. Quéméneur lui aussi était breton. Il n’ignorait rien de tout cela, mais sa condition de fonctionnaire zélé l rangeait dans le camp opposé. Ce n’était pas pour autant un imbécile et Péresse, fin psychologue malgré son esprit fanatique, l’avait bien deviné. Cela entrait aussi dans son sourire. Car en définitive, quelle réaction aurait eu le brigadier s’il avait pu savoir, que deux de ses prisonniers, lui-même Ange Péresse, soi-disant matelot, mais aussi Guy Vissaut, l’étudiant blond aux yeux de braise et à l’allure inoffensive, avaient effectué, très peu de temps auparavant, lui à Stettin et Vissaut Rostock, un stage à l’école d’espionnage à l’Abwehr ? L’indignation était certaine, mais avec quel flegme l’aurait-il acceptée car tout de même, malgré toutes les rancœurs que son cœur breton nourrissait envers la Grande Guerre, l’Allemagne qui grondait aux frontières ; l’Allemagne qui vous collait la chair de poule par les imprécations de son führer, avait pris le relais de l’Angleterre. Notre ennemi héréditaire, maintenant c’était elle, ce qui faisait de Péresse et Vissaut tout bonnement des traîtres. Or, comment un simple brigadier d’un petit port breton devait-il réagir face à des traîtres ? Péresse aurait bien voulu voir Quéméner, assommé par cette révélation, déstabilisé et aux abois en quelque sorte. C’eût été une réjouissance que rarement un prisonnier peut s’accorder.
Bien sûr, quelle qu'en soit la raison, un séjour en prison n’est jamais un moment joyeux, mais Péresse ne doutait pas que ses compagnons étaient tout aussi sereins que lui. Geffroy avait parlé ? La belle affaire. Son patriotisme breton ne se discutait pas. Le 7 août 1932, à Rennes, c’était lui qui avait fait sauter le monument du rattachement de la Bretagne à la France. En vérité, malgré l’évidente maladresse qui avait présidé à l’exécution de leur débarquement, rien n’avait été laissé au hasard et les armes n’étaient déjà plus à l’endroit où Geffroy les avaient déposées. C’était ce qu’on appelle une manœuvre de diversion. Aussi, non seulement le camionneur pouvait, mais il devait parler. Péresse souhaitait donc bien du plaisir à leurs futurs questionneurs
Au fond, maintenant qu’elle était consommée, cette arrestation tombait plutôt à point. De fait, ils étaient les premiers prisonniers politiques Bretons ce qui leur conférait une auréole de martyre dans un pays à l'échine aussi peu souple que la vieille Bretagne. On pouvait donc rêver à des moissons futures. En attendant, on n'était pas encore sous le soleil de la gloire mais sous le feu de la justice et, de ce côté, il n'y avait rien à espérer, sinon la plus extrême des fermetés. Faute de preuves cependant, on ne pourrait pas les garder éternellement au trou. On finirait par les relâcher. Quand ? À en croire Louarn, et tous convenaient qu'il était dans le vrai, aux alentours de six mois. Va donc pour six mois. Après, ils seraient libres de rejoindre le Kadervenn, cet embryon de la future armée bretonne, bâtie sur le modèle irlandais de l’I.R.A, que Célestin Lainé, un vrai dur, celui-là, un qui décide vite et sans appel, organisait dans l'ombre
Cela valait le coup.
José Le Moigne 2010