Le bateau ivre de Lanning
Brest après guerre, les baraques sous la neigeUn soir d’automne, un soir banal de pluie de nuages et de vent, Lanning rentra longtemps après la tombée de la nuit. Il avait abandonné sa moto dans l’arrière-cour d’un café puis, ivre comme un cap-hornier, il avait entrepris un retour incertain de marin en bordée. Maintenant il était là, dans le couloir, titubant comme au fond d’une coursive secouée par les vagues. Pourtant, pour nouvelle qu’elle fut, ce n’est pas tant son attitude qui surprenait que le silence glacé de Man Anna. Elle avait passé une grosse partie de l’après-midi à cirer ses parquets tandis que mes sœurs et moi, comme dans un conte d’Andersen, les avions lustrés, jusqu’à se mirer dedans, en patinant sur des chiffons de laine. Or, voilà qu’elle ne disait rien devant les flaques d’eau et de boue que Lannig, perdu dans son roulis d’ivresse, ramenait de dehors. Lui-même, aussi noyé qu’il fut dans ses vapeurs d’alcool, n’y comprenait rien du tout. Alors, comme s’il voulait repousser de la voix l’attente insuportable qu’elle lui faisait subir, il se mit à beugler tout en brassant l’air avec des gestes d’automate :
— Je suis le maître à bord !
Man Anna, trop fine pour accepter d’emblée la bataille frontale rassembla avant de lui répondre la garde rapprochée de ses mots les plus vifs, des mots tranchants, des mots pour l’estocade, des mots poignards, des mots lui assurant une victoire facile.
Alors, comme si l’affaire ne la concernait pas, elle souffla à la gueule du matelot coupable, d’une voix calme et retenue :
— Lannig, je t’en supplie, pense à tes enfants.
Profitant de son mince avantage elle le poussa presque de force jusqu’à la chambre conjugale et là, et seulement, elle laissa déborder le trop plein de colère qu’elle avait jusque là contenu. Bientôt, comme amplifiés par les cloisons de papier de notre maison, les rires obscènes de Lannig, ses chansons avinées, se mêlèrent aux éclats de voix de Man Anna avant que les murs ne vibrent du bref éclat d’une violence sexuelle. Enfin, dans le silence rétabli, on entendit Lannig qui sanglotait.
Jamais je n’oublierais son embarras le lendemain matin. Ne sachant ni que faire ni que dire il se traînait d’une pièce à l’autre, allait dans l’appentis bricoler sa moto, arrachait trois mauvaises herbes dans le jardin créole que Man Anna entretenait jusqu’au ras du trottoir, puis revenait, contrit et maladroit, quémander un pardon qui n’arriva jamais.
Cette nuit-là, la fille de Papa Nestorin était entrée en marronnage. Elle avait pris les armes et maintenant plus rien, pas même ses enfants, ne pourrait l’arrêter.
Alors commença la longue litanie des beuveries, du chômage et des fugues. Lanning dérivait comme un vaisseau aveugle et plus rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Un jour, au plus fort d’une crise, il se jeta la tête en avant contre le mur tout en beuglant d’une voix de bête à l’agonie :
--- J’en ai marre ! Marre ! Si ça continu, je vais me foutre en l’air !
Man Anna ne broncha pas. Pire, elle afficha un calme de gisant. C’était à qui perd gagne. Lannig s’empara d’une bouteille vide, en fracassa le col et s’entailla profondément au dessus du poignet. Le sang gicla. Man Anna resta de marbre. Elle était bien au-delà de la pitié et cela d’autant plus que d’un simple regard elle s’était assuré du peu de gravité de la blessure.
— Quelle honte ! se borna-t-elle à dire. Si c’est pas malheureux ! Infliger à des enfants si jeunes un pareil spectacle !
Là-dessus elle nous coucha en soupirant et Lannig resta seul à broyer son chagrin.
Très avant dans la nuit je l'entendis grincer des dents.
José Le Moigne