La fuite

Bien qu'il fût encore tôt, le ciel était noir d'encre quand Marraine George appela un taxi pour me conduire au Lamentin. Pour ceux qui ne l'on pas connu c'était encore le vieil aéroport à l'atmosphère d'autoclave. L'angoisse était palpable. Au dessus du comptoir d'Air France des écrans annonçaient qu'il n'y aurait pas d'autres vols avant la levée de l'alerte. David frappait aux portes et le départ pour Paris prenait de plus en plus des allures de fuite.
Le Boeing s'arracha à la piste, raccourcit son virage vers l'est, et piqua droit sur l'Atlantique. Comme s'il était écrit que David dont nous frôlions la tête devait tout aspirer, l'avion buta sur un trou d'air, se cabra, heurta de l'aile des murailles liquides, s'éleva brusquement, descendit aussitôt puis, aussi brutalement qu'il l'avait pénétré, quitta la turbulence.
— Vous pouvez maintenant défaire vos ceintures …
Voilà, c'était fini. Des applaudissements fusèrent tandis qu'une hôtesse déroulait l'écran de cinéma. Dans la quiétude retrouvée je songeais à tous ces êtres chers, Marraine George, Tante Renée, Sonson, Jojo, Erick et tous les autres que je laissais derrière moi sur l'île minuscule. En cette nuit de deuil et de bataille ils s'installaient dans ma pensée, pour ne plus la quitter, auprès de Man Anna et de Lannig à jamais endormis sous le terreau d'absence.
Un crétin dans mon dos demanda du champagne à l'hôtesse.
Je fermais les paupières sans pouvoir m'assoupir.
José Le Moigne