Veillée créole / pour Man Anna
Lecture croisée, avec Dominique Batraville ( Haïti)
Salon du livre Insulaire, Ouessant, août 2004
Là-bas, en Martinique, à l’instant même où mourait Man Anna, la conque de lambi a déchiré la nuit. Le tambourier Tack ! Tack ! Tack ! a rué trois coups secs puis ses mains, Bim-bitack bitack tack ! ont couru sur la peau de cabri. Alors, tremblante et chaude comme une caresse d’alizé, la voix éraillé du conteur a franchi l’invisible pour relayer ma propre voix. C’était comme une violente montée de sève, une course impatiente et rageuse dans les réseaux de la mangrove, un cri de liberté.
Yé-Krick !
Yé-Krack !
Mesdames et messieurs de la compagnie … bonsoir ! Que la cour se réveille et ouvre sa conscience à la parole de ti-Julien, le fils de notre sœur Anna.
Répondeurs, répondez !
Vous en souvenez vous, Mesdames et Messieurs, en ce temps-là l’avion n’existait pas et, qui regardait trop vers l’est et s’embarquait, ne revenait jamais. Anna, la fille de Nestorin, a hélas fait ainsi. Elle n’est pas revenue. Pourtant, Messieurs et Dames de la cour, depuis la nuit des temps, les morts, d’un bord ou l’autre de l’océan, survivent dans nos cœurs. Depuis la nuit des temps, la mémoire vit dans la parole et la parole est immortelle.
Ecoutez le tambour
Ecoutez l’arbre dans lequel
Jadis on le creusa
Ecoutez le poème.
Là-bas, la pluie déchire les paupières. La lumière est si rare que chacun de ses traits, chaque jour un peu plus, comme la pierre d’obsidienne arrache à la poitrine le cœur pantelant pour l’offrir au soleil, enfonce les souvenirs dans le froid de la tombe.
Ecoutez le poème
Ecoutez le tambour.
Et répondez à Ti-Julien qui, fidèle à la parole sacrée de ses ancêtres, réclame votre voix. Ajoutez vos réponds à la pulsion qu’il donne et faites que Man Anna, que sa mémoire fertilise la poussière des mornes, ne soit pas renvoyée, sans un seul mot des siens, à son ultime déchirure.
Yé-Krick !
Yé-Krack !
Répondeurs ! Répondez !
Le maître de parole
Je la vois regardant
s’époumoner les jours
dans un rêve de suie
Les répondeurs
Il n’est bruit que de sang
le cri noir désunit
d’étincelants miroirs
Le maître de parole
Elle ravive le feu
chaque braise la noue
au ventre du volcan
Les répondeurs
La pluie s’ébroue
sur son corps aveuglé
elle ferme le vantail
Le maître de la parole
En gésine de mer
veut-elle mourir ici
elle suit le balisage
Les répondeurs
Elle se tient au bornage
de l’épaulée du soir
elle nomme son désir
Le maître de la parole
En cet argile
bien plus profonde qu’infinie
elle sen remet au sel
Les répondeurs
Elle tire patience de la nuit
et de son cri
d’écume terrassée
Le maître de la parole
Le pont du crépuscule
appartient à l’orchestre
la lune lave les rêves
Les répondeurs
Sonnez tambours
rompez l’appel des cabris-bois
annoncez la veillée
Ensembles
Mais la mer
L’espace ouvert à la brûlure
L’écaille des îlets
Yé-é-é krick !
Yé-é-é krack !
José Le Moigne
Chemin de la mangrove
éditions L'Harmattan