Kolomby / Colombie
| Lorsque j'étais enfant, quand notre institutrice, Madame Aristarque de charmante mémoire, lançait une séance de dessin libre, alors que mes camarades esquissait des maisons où des silhouettes filiformes de papa-maman tenant chacun par une main un gamin ressemblant lui aussi, avec sa grosse tête et son corps maigrelet, à un spermatozoïde égaré dans notre vaste monde, je dessinais un paquebot; toujours le même, superstructures en formes de trapèzes emboités; une seule cheminée; deux mats de charge et un drapeau français. J'étais un gosse sans mémoire. Je veux dire par là que de ma naissance à mon premier jour d'école où je fus tabassé - et croyez-moi, j'en garde la mémoire -, c'était un immense trou noir. Il y avait de l'autre côté de l'océan près duquel nous vivions un pays appelé Martinique, mais ce n'était qu'une chimère entretenu par les propos de Man Anna. Mes trois premières années de vie; les visages de Man Gabou; de Marraine George; de Tante Renée; de l'oncle Paul s'étaient comme dilués dans l'épaisseur de l'océan. Alors, je dessinais ce bateau. Je m'étonne aujourd'hui que personne n'ai fait le lien entre cette obsession et la traversée qu'on m'avait imposée si peu de temps auparavant. |
Passe encore pour Madame Aristarque. En ces temps d'immédiat
après-guerre, notre sacro sainte pédo-psychologie n'avait pas encore
fait son lit dans les écoles et je suppose que dans nos classes
surchargées, embaraquées parmi les ruines, analyser les
dessins des enfants n'était pas sa priorité. Pourtant, le moins que
l'on puisse dire, c'est que je ne comptais pas au rang de ses "chères
têtes blondes" et que, raisonnablement, mes origines auraient peut-être
dû l'interpeller. D'ailleurs, qui me dit qu'elle ne l'a pas fait en
secret! Pas facile, même pour une excellente pédagogue, de s'engager
sur des chemins non balisés. Plus symboliques me semblent les silences
de Man Anna. Il y avait un paquebot. Il s'appelait le Colombie. Elle et
moi l'avons pris en compagnie de ma petite sœur. Pendant les deux
semaines de traversée j'avais été malade. Un point, c'est tout. Jamais
elle ne m'en dira plus. D'autres, d'avant ou d'après notre passage,
d'autres que j'ai connus, ne m'en ont pas raconté d'avantage. Fuite, ou
envers volontaire de la traite, il m'a toujours semblé qu'il y avait
une malédiction du Colombie. A côté de cela, l'exil par l'avion me
semble presque un marivaudage. J'exagère? Sans doute. N'empêche que
toute ma vie, j'en ai très vivement conscience, aura tourné autour de
ce bateau. C'est à ce point qu'aujourd'hui, bien que je sois sorti
depuis longtemps de l'univers des dessins enfantins, l'obsession me
poursuit jusqu'à acheter sur internet - nous qui avons voyagé pour ainsi
dire à fond de cale -, un menu de première classe de 1956. Je ne
permettrais à personne de m'affirmer benoitement que je cultive la
nostalgie. Aujourd'hui, je ne dessine plus de bateaux mais je cherche
des photos où j'espère découvrir quelque chose de ma petite enfance.
Quelque chose qui me permette de la matérialiser. Depuis un demi
siècle; et je ne sais pas pour combien de temps encore, je poursuis le
reflet argentique d'un écartèlement.
José Le Moigne
28 septembre 2007
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