Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

On m'appelait Surprise XXV

Publié le par José Le Moigne

                                                               Fort-de-france, le fort Desaix, image du net



XXV

 

Lacaille s’est laissé prendre et Telga s’est enfui. Comprends-moi,  je ne porte pas de jugement. C’est un simple constat. Comme si l’un voulait assumer sa responsabilité envers nous jusqu’au bout et que l’autre, estimant que le combat n’était pas terminé, cherchait à rebondir ailleurs, à un autre moment. Il est, à ce que l'on m’a dit, des hommes au destin de prophètes qui ne vivent et qui n’existent que pour l’action et qui vous plantent là, une fois l’échec consumé, pour s’en aller porter le feu en d'autres lieux. Telga était-il de ceux-là ? Qui suis-je pour oser me poser seulement la question ? Ce que je sais, c’est que malgré la prime de deux mille francs offerte par le gouverneur, une fortune dépassant l’imagination de n’importe quel nègre la campagne, le foutu bougre ne fut jamais repris. Avec la complicité des plus modestes, car le furieux ne passait pas inaperçu, il avait, sans doute comme mon Sydney, mis à la voile vers Sainte-Lucie.

À l’heure où je te parle, on ne sait rien de lui.

Personne ne pourra dire que notre rébellion n’était pas celle d’un peuple dans ce qu’il a de plus modeste, de plus humble, de plus déshérité. La rafle terminée, les dernières cases incendiées, les derniers blessés laissés agonisants dans les ravines, nous étions un demi-millier à avancer, couverts de chaînes comme nos ancêtres jadis razziés dans les forêts et les savanes de l’Afrique, vers les forts de L’en-Ville. À part Lacaille, Villard et quelques autres, rien que  du petit peuple des campagnes, ouvriers agricoles et journaliers dont cent quatorze femmes.

Si ce n’était pour le procès de Lubin, à peine un mois auparavant, jamais je n’avais pénétré le cœur de l’En-Ville. Ce n’était que la distance à parcourir me rebutait. Depuis l’etcetera d’années que je drivaillais d’une commune à l’autre de mon sud natal, plus souvent qu’à mon tour, mes pas m’avaient porté beaucoup plus loin. Mais Fort-de-France était un monde en soi où les mouns des bourgs et des campagnes pouvaient perdre leur âme, et ça, pour rien au monde, je ne l’aurais voulu.

Et voilà qu’encadrée par la troupe, sous les insultes des bourgeois qui hurlaient à la mort, certains ne se gênant pour réclamer le retour à la servitude, j’y faisais mon entrée.

Un jour, Léon, tu m’as raconté la longue marche des bagnards du bagne de La Rochelle jusqu’au bateau-cage qui devait les mener en Guyane. Jamais, m’as-tu dit, dans ta vie qui pourtant n’en fut jamais avare, tu ne connus pareille humiliation. Eh bien, dis-toi que mon chemin vers le Fort qui allait me servir de prison fut pour moi, dans toutes ses étapes, le même chemin de croix.

Voilà au moins un point qui nous rassemble.

Planté en haut d’un morne, le fort Desaix dominait Fort-de-France de toute sa puissance. On y accédait par un chemin escarpé qui serpentait au cœur d’une savane. Le regard se perdait d’un côté sur la baie des Flamands, les verts moutonnements du sud, s’arrêtant, çà et là, sur les clochers du bourg.  De l’autre il s’arrêtait sur les montagnes du Carbet dont les pitons semblaient vouloir crever le ciel encombré de nuage. Une dernière fois, avant de franchir, avec mes frères et mes sœurs de combat, le pont de pierre qui franchissait les douves pour m’engouffrer sous la poterne ouverte dans la muraille, j’ai empli mes poumons de l’air pur de la liberté car, le constat fut pour moi immédiat, la poterne passée, l’enfer commençait.

Le Fort Desaix était vraiment l’antichambre du bagne.

Nous étions enfermées, à je ne sais plus combien, dans des geôles obscures, placées aux niveau des douves, où le soleil ne pénétrait jamais. C’était comme un retour aux origines de la race, au fond du ventre négrier tellement présent encore dans les mémoires. Personne parmi les nègres qui n’eût dans sa famille un vieux corps à même de raconter l’arrivée des esclaves et quelques fois l’horrible traversée.

Reine Sophie ne s’était pas privée de le faire pour moi.

Nos souffrances étaient-elles les mêmes ? Non, bien sûr, mais tout de même ! Certains jours, dans nos cellules, il faisait encore plus chaud qu’au dehors où pourtant le soleil chauffait à blanc les tôles ; certaines nuits on grelottait dans la froidure et presque toujours, en cette saison de l’hivernage, l’humidité suintait de partout.

Voilà le décor dans lequel j'ai vécu pendant plus d'une demi-année ; voilà le décor dans lequel j'ai poussé mon ventre jusqu'à presque son terme ; voilà le décor d'où je fus extraite, le 17 mars 1871, pour être conduite à mon procès.

                                             José Le Moigne

Commenter cet article
J
<br /> Bonjour Jean. Je suis très souvent en Bretagne et je sors peu à la Louvière. Et toi? cette semaine est importante. Délibérations du Prix Carbet de la Caraïbe où je suis nomminé pour le roman et la<br /> poésie. J'attends.<br /> Amitiés<br /> José<br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> Comment vas-tu José ? Ca fait longtemps !<br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> Merci, Stellamaris. Le texte vient bien, mais c'est un premier jet. merci de ta fidélité.<br /> José<br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> Je ne sais pas si c'est à retravailler, je sais que je me régale à te lire ... Toute mon amitié.<br /> <br /> <br />
Répondre
J
<br /> Je suis la narratrice, donc je subis et je vois. Tout cela bien-sûr est à retravailler.<br /> Bon WE à toi aussi.<br /> José<br /> <br /> <br />
Répondre