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On m'appelait Surprise XVIII

Publié le par José Le Moigne








XVIII

 

Honte à béké Codé qui délibérément fit mourir à sa place un nègre comme nous. Bel exemple de courage pour un homme appelant de ses vœux un prompt retour à l’esclavage, béké s’était enfui en laissant à la garde de George, un nègre gros sirop qui semblait débarqué hier de l’Afrique, l’ensemble de ses biens ! Le pauvre homme se tenait, les yeux écarquillés devant la foule hirsute à la joie menaçante, tandis que la sueur traçait sur ses joues qui tremblaient de lourds sillons où se mêlaient des larmes. Je le revois, les bras ouverts dans un geste à ce point dérisoire qu’il en était comique, essayer de barrer le passage, braillant d’une voix terrifiée qui se perdait dans les vociférations :

zot pé pa rantré! Sé sa mèt-la dit ! [1]

Une balle est partie ; Georges s’est écroulé et nous sommes passé. Je n’ai jamais su lequel de nous avait tiré et pour tout dire ça n’a guère d’importance. Si, par chance, j’avais eu un fusil à la main, j’aurais tiré sans hésiter. Le bonhomme ne m’inspirait aucune compassion. Quand le combat est engagé, il faut choisir son camp. Justice et liberté ne se marchande pas. Georges, fidèle à l’oppresseur jusqu’à l’absurdité ne l’avait pas compris, et bien, tant pis pour lui ! Si le Conseil de Guerre en a jugé tout autrement il était dans son rôle.

Pour ce qui me concerne, je n’en démordrais pas.

Pardonne-moi Léon si à présent ma voix se fait confuse. Plus je m’efforce de coudre ensemble les épisodes du premier soir de notre insurrection et plus il me semble les voir s’éparpiller comme une volée de colibris. Que Louis Telga fut là dès les premières heures, pour moi, ça ne fait pas de doute. Nous ne voyons que lui, vissé sur son cheval noir dont il ne descendait pour ainsi dire jamais. Ah, le cheval de Telga, dès qu’il apparaissait, on croyait voir débouler le diable et les békés comme les nègres restés à leur service tremblaient comme des vieux corps en face d’un zombi.  Par contre, je me demande encore à quel moment précis Eugène Lacaille joignit ses troupes aux nôtres. Avec les six cent hommes et femmes descendus avec lui du Morne Honoré où il avait son habitation, nous étions maintenant un bon millier de combattants, à peu près désarmés en face des chassepots des tirailleurs et des marins que nous allions bientôt avoir à affronter, mais déterminés à nous battre jusqu’au bout.

Honneur d’abord à Louis Telga, expert en coups de mains et remarquable meneur d’homme ! Boucher de son état, Telga était un homme de 38 ans, très noir de peau, mesurant environ un mètre soixante dix, légèrement voûté et de taille un peu forte, à la figure régulière et au nez aquilin. Il parlait tellement vite que les mots et les ordres se bousculaient dans sa bouche. Ses dents, parfaitement rangées, avaient alors l’éclat cruel des mâchoires du tigre que décrivaient, dans leur mauvais créole, les engagés zindiens qui décrivaient pour nous le roi des animaux de leur lointain pays.

Et maintenant, respect pour Eugène Lacaille ! À 67 ans, heureux propriétaire sur le morne Honoré, il aurait pu se satisfaire de sa condition de patriarche prospère et respecté, mais c’eut été lui faire injure et oublier un peu trop vite qu’en 1848, déjà, le vieux bougre avait été de ceux qui avait conquis la liberté les armes à la main. Contrairement à Telga, le maître de l’habitation Régale avait une vision assez claire des objectifs poursuivis : chasser les blancs d’abord, puis établir, sur le modèle de Haïti, une République martiniquaise dirigée par les noirs et les hommes de couleur. La plupart du temps je ne comprenais hac à ses belles paroles, pourtant, dès qu’il avait parlé, j’étais prête à le suivre comme les rois mages avaient suivi l’étoile dans la nuit.  De plus, le bruit avait couru qu’il était quimboiseur, ce qui n’était pas rien pour une fille des mornes.

Comment aurions-nous pu douter avec de tels chefs ? La victoire était sûre.

Missié de Vénancourt en était-il convaincu comme nous ?  Il faut croire que non. Accompagné de trois gendarmes il était là, au plus fort du tohu-bohu, tandis que le corps de Georges gisait dans la poussière, à palabrer avec nos chefs. Que diable fait-il ici me suis demandé tant sa présence me semblait incongrue.  Je n’étais pas très avisée en ce temps-là, mais maintenant, à la lumière de ce qui a suivi, je me dis qu’il s’appliquait à tenir le terrain sachant que les renforts qu’il avait réclamé devaient être partis, depuis charge de temps, du  Marin où ils étaient en garnison.

Soudain il coupa court, fit signe à ses gendarmes, remonta à cheval, et partit au galop en direction du bourg.

Dès lors les choses allèrent très vite. Telga se saisit d’une torche et poussa droit vers la case à bagasse. Nous nous précipitâmes derrière lui et bientôt, aux cris renouvelés de mort aux blancs, des flammes montèrent de la sucrerie puis enveloppèrent la rhumerie, la case du commandeur, et la rue cases-nègres.

Telga savait ce qu’il faisait. Nous ne pouvions plus reculer : l’insurrection était lancée et Bondyé seul savait où elle nous conduirait.



[1] Vous ne pouvez pas entrer ! Le maître l’a interdit !



                                                                                                                         José Le Moigne
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S
<br /> Une avalanche, un fleuve en crue ... Toute mon amitié.<br /> <br /> <br />
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J
<br /> Merci Rosza. J'avoue que moi aussi je me laisse emporter. Je suis au coeur de la foule, peut-être un peu voyeur, mais les artistes ne sont-ils pas comme ça? Cela n'entâche nullement la colère de<br /> bouillir et l'action de jaillir.<br /> Bonne nuit à toi<br /> José<br /> <br /> <br />
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F
<br /> On sent la fièvre monter. C'est curieux, ces mouvements de foule : quelque chose qui prend forme et qui devient inéluctable...<br /> Amicalement: R. <br /> <br /> <br />
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