Le jour des crêpes / La Gare / Microcosme éditions
Je me fous du monde entier
Quand Frédéric me rappelle
Les amours de nos vingt ans
Nos chagrins, not’chez soi
Sans oublier les copains des perrons
Aujourd’hui dispersés aux quatre vents
On n’était pas des poètes
Ni curés, ni malins,
Mais papa nous aimait bien
Tu t’rapelles les dimanches
Autour d’la table ça riait, discutait
Pendant qu’Maman nous servait…
Alors, tu t’rappelles, Frédéric ?
Or, c’était lui maintenant qui dominait, à bord d’un de ces trains qui semblaient ricaner quand ils passaient au-dessus de la grève, son décor d’autrefois.
Rien ne semblait pareil et néanmoins très peu avait changé.
— Et dire que tout ça est en place depuis des millénaires ! se surprit-il à murmurer.
Et tout de suite il ajouta :
— Au fond, nous seuls changeons…
À l’autre bout de la banquette, sa voisine, sans doute surprise par le ton de sa voix, l’examina avec cet air furtif que gardent en toute circonstance les petits mammifères. C’était une assez jolie femme, entre quarante et cinquante ans, avec de beaux yeux en amandes que mettaient en relief, bien plus qu’elles ne les dissimulaient, de fines lunettes à monture bleu pastel.
— Une enseignante, pensa Julien en se ressouvenant de Madame Henry, le professeur d’anglais de ses seize ans dont les genoux le bouleversaient lorsqu’elle croisait et décroisait les jambes.
L’inconnue eut un petit sourire où semblaient affluer des flots tranquilles de tendresse rentrée.
— Vous croyez ? répliqua-t-elle avec retard à la remarque de Julien.
Julien ne répondit pas. C’était trop compliqué, et puis l’heure n’était plus à la métaphysique.
Déjà quelques impatients descendaient leurs valises des coffres à bagages, s’ébrouaient comme des mouettes avant de s’engager, le sourire et la mine fripée, vers le sas de sortie.
Le voyage s’achevait.
Depuis quelques minutes, le train avait fortement ralenti. Il longeait à présent un désert d’acier, de chaux vive et de sel. Au centre se dressaient, silhouettes indécentes dans l’espace marin qui s’imposait partout, l’usine à gaz et la cimenterie. En toute saison, un vent glacial vous coupait la mémoire. Nul consensus entre la terre, la mer, les hommes et les pierres. Le convoi s’enfonçait dans un décor tranché au fil de l’épée avec, du côté de la route, une abrupte falaise couronnée — chevelure malmenée par la puissance des tempêtes — des restes hallucinés de la forêt originelle.
Julien ferma les yeux.
D’ici à gare, hormis les murs tagués et l’éternelle solitude des voies désaffectées, il n’y aurait plus rien à voir. Pour lui, entrer en ville par le chemin de fer, avait toujours un côté bluesy, ni sale ni propre, mais triste à couper au couteau et malgré tout empli d’espoir. Cette fois encore il lui semblait que le chuintement du train au ralenti, l’imperceptible oscillation de la voiture d’un aiguillage à l’autre, s’accrochaient au silence dans un feulement de saxophone.
Mais la vie reprenait tous ses droits sous la coupole byzantine où s’achevait la voie.
Salle des pas perdus, Julien fut abasourdi par la violence du soleil.
Il descendait de la verrière, bondissait comme un cabri sur les guichets de vente, s’étalait goguenard sur les rayons de la librairie puis s’arrêtait, avec une grâce juvénile, sur les fresques gigantesques de Jim Sévellec qui, depuis un demi-siècle, racontaient, bien mieux encore que les chansons de Mac Orlan, la légende éternelle de la ville et du port.
José Le Moigne
La Gare
Microcosme Editions 2010