Exil

EXIL
Tout à ses pensées, il traversa le Cours d’Ajot sans même lui faire l’aumône d’un regard. Pourtant, il n’était pas si éloigné le temps où, dans le sillage de Lannig, il se serait fait haché plutôt que de manquer la revue du 14 juillet ! Dans leur tenue numéro un, qu’ils étaient beaux les petits gars de la Royale ! La Fête Nationale, c’était leur triomphe romain ! Fallait les voir, les hommes d’équipages, marchant comme des centuries, drapeaux en tête et fanions aux fusils, avec leurs guêtres blanches, et leurs cols-bleus flottant au vent, marchant derrière leurs officiers qui, sabre au clair et jugulaire sous le menton, indiquant la cadence sans bouger les épaules. Quelques fois, le Bagad de Lann-Bihoué, bombarde, cornemuse et batterie écossaise exaltant l’âme celte, remplaçait la Musique des Équipages de la Flotte. Ces jours-là, que chacun pense ce qu’il voudra, le chauvinisme prenait le pas. Le Gwen ha du, toléré depuis peu, éclipsait le drapeau tricolore. Ah, prestige de l’uniforme ! On peut dire qu’à mesure qu’elle progressait, la marée disciplinée de pompons rouges faisait tourner la tête à bien de jeunes filles ! Julien s’en fichait bien. On verrait ça plus tard.
Les recrues des Antilles, venues en métropole pour accomplir leur service militaire, étaient parmi les plus en vue. Julien était trop jeune pour s’en apercevoir, mais on changeait de génération. Bientôt, sa famille ne serait plus la seule famille métissée du grand port atlantique. Les mœurs changeaient-elles ? La tolérance prenait-elle son envol ? Peut-être. Ce qui était certain c’est que bien des mariages se conclurent entre les fringants cols bleus à la peau basanée et les petites bretonnes, si blanches, qu’on aurait cru qu’elles se baignaient, comme Cléopâtre, dans des baignoires remplies de lait d’ânesse.
Sans même s’en rendre compte, Lannig jouait les marieuses. Dès que l’ordre de dispersion était donné, il se précipitait vers un jeune appelé originaire des Antilles, le saisissait presque par le revers de sa vareuse et lui criait, à la manière créole :
— Sa ou fé, frè mwen !
Et l’autre, surpris de se voir ainsi harponné par un blanc, après avoir un instant hésité, répondait :
— Sa ka maché, sa ka maché…
Ainsi défilèrent dans notre pauvre baraque qui devait bien quelque part leur rappeler leurs cases nègres, les Fred Monconduit, les Roger Montabord, les Axel Dopia, tant d’autres dont Julien se demandait ce qu’ils étaient devenus. Le samedi soir, ils passaient par chez nous, enfilait leur tenue civile, et sapés comme savaient le faire les Antillais de ce temps-là, ils enfourchaient leurs Vespas et filaient au Prado, la fameuse salle de bal qui se trouvait au Moulin blanc. Des fiançailles suivaient souvent de peu.
Une chose était certaine, une fois mariés, bien peu retournaient au pays. Leurs doudous blanches ne songeaient guère à s’exiler. Eux, des campagnards pour la plupart, à part la canne et quelquefois la pêche, n’avaient pas de métier.
Leur assimilation devait avoir un fort goût de chagrin.
Souvent Julien pensait à les rechercher. Avec l’ordinateur, ce ne devait pas être très difficile, mais il ne le faisait jamais. Ces jeunes gens des années 50 qui se moquaient gentiment de lui dans les débuts de son adolescence, et dont un au moins était le parrain de son frère, à présent étaient de vieux messieurs. À quoi bon ranimer les flammes du passé quand il n’apporte que de la nostalgie. Combien comme Man Anna, était morts au bout de l’Armorique sans avoir jamais revu leur île ?
José Le Moigne
Extrait de La Gare, inédit, préface de Jean Métellus.