On m'appelait Surprise VIII
Auguste-François Perrinon ( 1812-1861)
VIII
Dimanche 4 juin 1848, cinq heures et demi de l’après midi. Ô ma douce, si tu avais vu et entendu cela ? Les oreilles me bourdonnent encore des quinze coups de canon qui salèrent pour saluer l’entrée en rade de Fort-de-France de l’aviso Chaptal, un trois mats à hélice et à coque de fer, le tout premier à aborder au pays - Martinique, avec, à son bord, Auguste-François Perrinon porteur des décrets tellement attendus. Dès que, portée de bouche en bouche, la nouvelle arriva jusqu’à nous nous avons pris la trace, et maintenant nous étions là, un peu intimidés par l’aplomb gouailleurs des nègres de l’En -Ville, mais non moins enthousiastes, à frapper en cadence la terre de nos pieds nus, à crier des vivats qui étouffaient la frappe sèche des tambours et le tap-tap des ti bois. Car ce n’était pas n’importe qui cet homme qui s’apprêtait à débarquer, ce Commissaire de la République, autant dire le nouveau gouverneur, devant lequel les békés et le collège des magistrats, faisant contre mauvaise fortune bon cœur se préparaient à s’incliner tandis que les mulâtres, flairant l’odeur du pouvoir, jouaient du coude pour être au premier rang. Ti Perrinon, était notre fierté, notre frère en nègrerie, un vrai natif-natal de l’île Martinique. On disait qu’il avait été le premier polytechnicien martiniquais de couleur et, même si je ne savais pas ce que ce titre signifiait, il semblait rejaillir sur tous les nègres du pays. Bien plus encore que les papiers qu’il apportait, que le fils d’une esclave affranchie soit chargé de faire litière à l’esclavage, était pour nous le signe que tout allait changer.
Pour la première fois de notre histoire nous pouvions croire en l’avenir.
Pourtant, dès qu’il mit pied à terre, le torse ceint de son écharpe tricolore, pour entrer presque aussitôt en conférence avec les notables, un malaise diffus couru sur les échines. Nous aurions tant voulu qu’il se mêlât à nous, qu’il partageât ne fût-ce qu’un instant notre crier-chanter, mais l’homme de la providence, déjà tout imprégné de sa mission, passa sans s’arrêter avec une ombre de sourire sur son visage rond.
— C’est un milâte, grogna Raymond-Symphor, nos macaqueries le gène devant ses amis blancs !
Ton oncle avait déjà la tête politique et personne ne s’étonna quand à peine sorti de l’esclavage il fut élu au Vauclin. Mon fils Conseiller Municipal ! Comment aurais-je pu imaginer, lorsque je fus vendue à mon retour de Dominique, qu’un jour je pourrais voir cela ! Pourtant je ne lui donnais pas raison et rien, jamais, n’atténuera l’amour et le respect que je portais à Perrinon. J’avais trop promené ma carcasse de servitude en servitude pour en mépriser le nègre-liberté. Mais ma douce, il faut que tu comprennes, nous attendions la terre et Perrinon, très vite nous nous en aperçûmes, au lieu de procéder à un partage, ne parlait que travail.
La liberté c’est pas la bacchanale entendîmes nous un jour, mais qui parlait de ça ? Pour beaucoup d’entre nous l’affaire était très simple. Béké avait été indemnisé, béké devait rendre la terre et puis, puisque l’égalité était la règle, quelqu’un viendrait, peu importe qui pourvu qu’il représente la loi nouvelle, qui diviserait l’habitation en autant de morceau qu’il y avait de nègres. Ce n’était que justice. Ma part, ma terre, ma case, tel était le parlage qui courait sur l’habitation. Ô ma douce, quelle illusion ! Je passerai sur les règlements divers, vagabondage, oisiveté entre autres, qui induisaient, qu’au bout du compte, que le nègre nouveau avait l’obligation de travailler pour l’ancien maître sur les mêmes champs de canne.
Mon Raymond-Symphor tira très vite les conclusions et prit la direction du mouvement. Puisqu’il fallait garder la jouissance de la case, autant signer ce contrat d’association dont on faisait l’intense propagande. Mais je l’ai dit, Raymond-Symphor avait la tête politique. Aussi, conscient de nos insuffisances il décida de prendre conseil auprès d’un certain Télesphore Coridon, riche mulâtre du Vauclin dont-il serait bientôt la maire. Dès lors, les choses ne traînèrent pas. Dès le 6 juillet, 1848, soit quarante quatre jours après l’abolition, le contrat d’association de l’habitation, La Broue était conclu pour trois ans en l’étude de maître Esh, notaire du Marin. On ne parla pas de salaires. À quoi cela aurait-il servi dans un pays sans numéraire et où les caisses sonnaient le vide ? On décida tout bonnement de partager les fruits de la récolte. Deux tiers pour le béké, un tiers à répartir entre les travailleurs qui gardaient la jouissance de leur case, des futaies, des jachères et du jardin créole.
On a franchi le pas disait Raymond-Symphor, on n’en restera pas là, à nous de préparer demain.
José Le Moigne