On m'appelait Surprise IV / Nouvelle version

IV
Il ne m’écoute pas, il ne m’interrompt pas, je crois bien qu’il me craint. Même un peu délavée par les années de bagne la légende noire de Surprise, la femme-flame de Martinique ne s’est pas effacée tout à fait et, pour rien au monde, il ne prendrait le risque de s’y frotter. C’est un blanc, et comme pour la plupart des blancs sous les tropiques, l’âme noire est un mystère nourri par des fantasmes primitifs et des relents de sorcellerie. Alors pendant des jours entiers je parle et quand je ne parle pas je soliloque, mes lèvres remuant comme celles d’une somnambule perdue dans une rêverie qui ressemble à la mort. Quand il dort près de moi, lové comme un petit garçon sur notre couche de misère, je parle. Quand, ivre de ce mauvais tafia que boivent, jusqu’à s’en rendre fous, les libérés qui, contrairement à lui, n’ont ni un coin de case à se mettre sur la tête ni un carreau d’igname à se caler dans l’estomac, je parle. Quand nous faisons l’amour ou que nous travaillons l’un près de l’autre sur la terre aride et rocailleuse de notre concession, je parle. Je parle les jours de pluie. Je parle les jours de soleil blanc. Je parle les nuits de lune pleine et les nuits ou même les étoiles ont bien du mal à se montrer. Je parle lorsque s’abat la rage froide du cyclone. Je parle dans l’éternel silence de Léon et n’en suis pas gênée. Il ne peut pas se dérober. Je remonte le fleuve à grands coups de pagaie et l’éclabousse, sans qu’il fasse un seul geste pour se protéger, par les embruns de mon histoire. Quand il ouvre la bouche, c’est pour me dire son étonnement. Jamais il n’aurait cru qu’une négresse, même pas métissée, ait autant de mémoire. Il sait si peu de lui que la violence de mes souvenirs sont pour lui la marque du néant. Alors, lui aussi parle. Il parle comme les pierres hâtivement jetées pour enrayer l’inondation puis il se tait et me rend la parole à charge pour moi de relayer son seul épanchement.
« Tu veux savoir ce que je suis ? Alors écoute bien car j’ai si peu à dire que cela ne vaut pas une seule question. Je n’ai jamais connu ni mon père ni ma mère. Je fus trouvé en février 1834 par le curé de Templeuve sur les marches de son presbytère. Impossible de savoir qui j’étais. D’habitude les femmes, nombreuses en ce temps-là, que le désespoir poussait à abandonner leur enfant nouveau né avaient à cœur de laisser un signe qui le relie encore à elles. Le plus souvent un chiffon de papier, avec au moins son prénom et sa date de naissance, qu’elle pendait à son cou avec une cordelette de mauvaise ficelle. Rien de cela pour moi. Alors, comme il fallait bien qu’on puisse me reconnaître, on m’a affublé de ces quatre prénoms, choisis je ne sais ni comment ni pourquoi, qui me tiennent lieu de patronyme avant de me confier à une famille de fermiers qui supputaient déjà ma force de travail. À peine avais-je cessé de ramper sur la terre battue que j’étais accablé de corvées. J’ai passé mon enfance entre l’étable et l’écurie, entre le tas de fumier, les fientes du poulailler et le parc à cochons. Pas d’école bien sûr, mais sur ce point je n’étais guère différent des autres ch’tiots. On est précoces à la campagne. Ce fut bientôt le temps des premières sorties, des chopes avalées les unes dernières les autres pour oublier la dureté du sort et, comme je n’avais pour ainsi dire jamais la moindre pièce dans mon gousset, tomba très vite le temps de mes premiers larcins, pour moi sans réelle importance mais qui me désignaient, aux yeux des paysans côtoyés chaque jour, un gibier de potence ; celui des rixes d’après boire ; celui de la prison ; enfin celui du bagne. Ma vie ? Quelle vie ? Une branche arrachée à un arbre qui flotte au gré du Maroni sans pouvoir maîtriser le courant. J’ai accosté ici sans même m’en rendre compte et me voilà loti d’une femme noire, rebelle de surcroît, qui n’arrête pas de dégoiser mais qui vient comme moi de la terre.
Mais il se trompe là aussi. Nous sommes nés tous les deux de la terre, mais ça s’arrête là. Je le vois bien, cette terre pour laquelle hier encore il s’est tellement battu, cette terre à qui il doit d’être resté debout, ne l’intéresse plus. Je dirais même qu’elle l’agace. Pour un cultivateur de chez nous, deux hectares de terre, même maillée de racines profondes, c’est quand même beaucoup. Depuis les premiers jours du temps encore si proche de l’esclavage, on nourrit une famille avec dix fois moins. Mais le jardin créole et ses savants agencements, c’est pire que du latin de messe pour Léon. Il rêve encore des lourdes plaines de son pays flamand et des sillons profonds et gras qui plongent à l’infini sans doute jusqu’à la mer. Cette mer, symbole de liberté, qui l’aura tellement fait fantasmer au long de son enfance pour ne la découvrir qu’en franchissant le pont du bateau-cage, un vieux transport de troupes coloniales transformé en prison flottante, qui l’a conduit, comme moi quelques années plus tard, au bagne de Guyane. Je pourrais lui parler du ventre négrier, oser une comparaison, mais là, encore, il me dira que ce n’est pas la même chose. Léon n’est pas capable de voir ce que le bagne doit, ne serait-ce que dans son organisation, à l’esclavage. Dans le fond, c’est normal pour quelqu’un qui n’a pas de lignée. Moi, je sais d’où je viens. Combien de mes aïeux ont-ils été séparés, le lien les unissant tranché au couteau d’abattage. On a vendu la femme sans tenir compte du mari, les enfants sans leur mère, et les ancêtres n’ont jamais eu de sépulture, effacé de la terre exactement comme ici on abandonne les cadavres des forçats morts au ventre des requins. Pourtant, vaille que vaille, d’une génération à l’autre, le fil d’Ariane ne s’est jamais rompu et moi, fille de Man Zulma et petite fille de Reine Sophie, vendue et revendue, je suis de ce bois là. Léon, je ne lui en veux pas ; je ne le méprise pas ; je ne l’aime pas non plus. Bien sûr, je ne suis comme lui qu’une simple cultivatrice, mais moi j’ai voulu plus. Je n’ai pas attendu que la République me tombe dessus au bagne Je me suis révoltée, j’ai combattu pour l’égalité, j’ai pris des risques qu’il fallait prendre, des risques pour le futur qui n’avaient rien à voir avec l’assouvissement d’un désir immédiat. Il peut bien se fâcher, me dire dans sa colère qu’un jour il me tuera, ma place au bagne est plus injuste que la sienne et c’est surtout cela qui nous rend différents. Il vient de la résignation et moi de la révolte. Au bout du compte, lui seul demeure en esclavage. Car moi, même les poings liés, je suis restée une insoumise
José Le Moigne