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Dédié par la tendresse

Publié le par José Le Moigne




                                                                     Fort de France, la cathédrale


Huitième cahier

Dédié par la tendresse

( Veillée pour Man Anna )

 

  

 

 

      Il faut donner aux morts d’abord.  Ici, on sert les morts avant les vivants.  Ce sont nos aînés. N’importe quel mort devient subitement l’aîné de tous ceux qui respirent encore. Le mort change immédiatement de mode et de temps. Il quitte le présent pour rejoindre à la fois le passé et le futur.   

                                                                                                                                                         Dany Laferrière

 

    Là-bas, en Martinique, à l’instant même où mourait Man Anna, la conque de lambi a déchiré la nuit. Le tambourier Tack ! Tack ! Tack ! a rué trois coups secs puis ses mains, Bim-bitack bitack tack ! ont couru sur la peau de cabri. Alors, tremblante et chaude comme une caresse d’alizé, la voix éraillé du conteur a franchi l’invisible pour relayer ma propre voix.  C’était comme une violente montée de sève, une course impatiente et rageuse dans les réseaux de la mangrove, un cri de liberté.

 

                                    Yé-Krick !

                                    Yé-Krack !

 

         Mesdames et messieurs de la compagnie … bonsoir ! Que la cour se réveille et ouvre sa conscience à la parole de ti-Julien, le fils de notre sœur Anna.

         Répondeurs, répondez !

         Vous en souvenez vous, Mesdames et Messieurs, en ce temps-là l’avion n’existait pas et, qui regardait trop vers l’est et s’embarquait, ne revenait jamais. Anna, la fille de Nestorin, a hélas fait ainsi. Elle n’est pas revenue. Pourtant, Messieurs et Dames de la cour, depuis la nuit des temps, les morts, d’un bord ou l’autre de l’océan, survivent dans nos cœurs. Depuis la nuit des temps, la mémoire vit dans la parole et la parole est immortelle.

 

                                    Écoutez le tambour

                                    Écoutez l’arbre dans lequel

                                    Jadis on le creusa

                                    Écoutez le poème.

 

        Là-bas, la pluie déchire les paupières. La lumière est si rare que chacun de ses traits, chaque jour un peu plus, comme la pierre d’obsidienne arrache à la poitrine le cœur pantelant pour l’offrir au soleil, enfonce les souvenirs dans le froid de la tombe.

 

                                   Écoutez le poème

                                   Ecoutez le tambour.

                                   

Et répondez à Ti-Julien qui, fidèle à la parole sacrée de ses ancêtres, réclame votre voix.  Ajoutez vos réponds à la pulsion qu’il donne et faites que Man Anna, que sa mémoire fertilise la poussière des mornes, ne soit pas renvoyée sans un seul mot des siens à son ultime déchirure.

 

                                      Yé-Krick !

                                      Yé-Krack !  

 

                                                                                                Répondeurs ! Répondez !

 

 

 

 Le maître de parole

 

Je la vois regardant

s’époumoner les jours

dans un rêve de suie

 

Les répondeurs

 

Il n’est bruit que de sang

le cri noir désunit

d’étincelants miroirs


 Le maître de parole

 

Elle ravive le feu

chaque braise la noue

au ventre du volcan

 

Les répondeurs

 

La pluie s’ébroue

sur son corps aveuglé

elle ferme le vantail

  

 Le maître de la parole

 

En gésine de mer

veut-elle mourir ici

elle suit le balisage

 

Les répondeurs

 

Elle se tient au bornage

de l’épaulée du soir

elle nomme son désir


 

 Le maître de la parole

 

En cet argile

bien plus profonde qu’infinie

elle s'en remet au sel

 

 Les répondeurs

 

Elle tire patience de la nuit

et de son cri

d’écume terrassée


 

 Le maître de la parole

 

Le pont du crépuscule

appartient à l’orchestre

la lune lave les rêves

 

Les répondeurs

 

Sonnez tambours

rompez l’appel des cabris-bois

annoncez la veillée


 Ensembles

 

Mais la mer

L’espace ouvert à la brûlure

L’écaille des îlets

 

 

                 Yé-é-é krick !

                                             Yé-é-é krack !



                                     
                                      José Le Moigne


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M
C'est beau, c'est toujours beau et profond comme tu inscris la vie jusqu'au coeur de la mort, dans chaque poème, chaque mot, chaque son, tu provoques le réveil et tant pis pour celui qui dort !Bises Mu
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<br /> Quel plaisir de te retrouver! Tu peux bien sûr utiliser ce que tu veux.<br /> Belle journée à toi<br /> josé<br /> <br /> <br />
D
bonjour José, c'est extraordianire. D'où te vient cette inspiration? tu traduis ce que beaucoup ressentent mais ne savent pas écrire.félicitations!
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J
<br /> Merci Derso.Je n'ai pas de réponse. En tout cas, merci d'être passé.<br /> Amitiés<br /> José<br /> <br /> <br />
F
Grande chance pour la mère du poète : le fils a le pouvoir de transcender sa tendresse en oeuvre littéraire puissante...Amitiés :R.
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<br /> Le fils ne serait pas là et n'en serait pas là sans la mère. Merci donc pour elle.<br /> Amitiés<br /> José<br /> <br /> <br />
S
Une oraison funèbre superbe, d'une grande puissance ! Bises.
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