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Gwénaëlle

Publié le par José Le Moigne







   

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      Ce genre d'histoire faisait trop peur à Gwénaëlle pour qu'elle se risque à m'écouter. Quitte à parler d'adolescence elle préférait ressasser le temps où, après que je lui eusse raconté l'histoire d'Aliénor d'Aquitaine, elle se prenait pour la reine de mai
[1]. Ce printemps-là, elle me prit pour champion, mais comme je lui paraissais bien trop timide pour faire les premiers pas, elle inscrivit au verso de notre photographie de classe, de son écriture un peu trop maniérée de demoiselle romantique, cette formule lapidaire qui excluait toute nouvelle fuite de ma part : Du mystère, ça plaît !

      Maintenant que vous la connaissez, vous ne vous étonnerez pas de savoir que Man Anna, au moment où je lui montrais la photo, alla droit à l'envoi qui, plus comme si Gwénaëlle l'avait souligné au crayon rouge, se détachait pour elle des autres dédicaces. Jugez de mon état. Résigné à subir ses assauts je m'attendais à une de ses sentences imparables du genre : Je ne me saigne pas aux quatre veines pour que tu passes ton temps à regarder les filles, mais, à ma grande surprise, elle ne se fâcha pas. Mieux, alors que cela ne lui arrivait plus de puis longtemps, elle laissa échapper ce petit rire d'oiseau qu'elle partageait, je l'ai appris bien des années plus tard, avec Tante Renée. Alors, jugeant que l'occasion valait bien un retour au créole, elle proclama entre deux quintes :

      - Cok mwen deró ! Mare poul zot ! [2]

      Le soir même, jugeant l'événement suffisamment important pour être rapporté, elle écrivit à Marraine George que son filleul fréquentait.    

      Pauvre Man Anna ! Pauvre Maman Créole ! Comment aurait-elle pu savoir qu'elle avait mis le doigt dans l'engrenage qui allait la broyer ? Toutes ces dernières années je l'avais observée. Sa taille, bien qu'épaissie par les naissances, était restée aussi souple et cambrée qu'au temps de sa jeunesse. Chaque matin, je l'avais vue se préparer pour le combat, et chaque fois je m'étais demandé, quelle force occulte la menait. Bien sûr, les soirs de grand découragement elle ne pouvait s'empêcher de rugir à la cantonade qu'il ne s'en faudrait pas de beaucoup pour qu'elle nous plante là pour regagner son île.  Mais moi, son seul vrai confident, je ne m'inquiétais pas.  Ce n'étaient que des mots. Quelques puissent être les orages, les tempêtes, les tremblements de terre et autres cataclysmes, elle tiendrait bon la barre. 

      Bien qu'elle se soit toujours abstenue d'en parler, elle redoutait l'instant, pourtant inévitable, où son petit Julien, devenu presqu'un homme, s'éloignerait de ses jupons.  Pourtant, en raison sans doute de son apparence romantique, l'arrivée de Gwénaëlle dans ma vie l'avait à demi rassurée.

      - Tu n'as pas à t'inquiéter me glissa-t-elle, comme par inadvertance, un soir où nous nous trouvions seuls dans la cuisine où je m'étais réfugier pour travailler loin de l'agitation de la tribu, j'accueillerai ta Gwénaëlle les bras ouverts lorsque l'instant sera venu. Ce sera ma nouvelle fille, mais pas avant que vous ayez une bonne situation et que tu m'aies aidé à débrouiller les plus petits.  

      Pour elle, il était naturel de me parler ainsi. Quel risque prenait-elle ? Je n'avais que quinze ans !

      Nous ne revîmes jamais sur le sujet. Le temps passa sans qu'elle s'en aperçut. Du moins en apparence car l'angoisse, j'en suis persuadé, ne la quitta jamais. Dans un tel contexte, quelle ne fut pas sa rage quand un soir de novembre, six à sept ans plus tard, je lui fis annoncer par ma sœur que j'allais être père.

      - Qu'ais-je donc fais au Seigneur, lança-t-elle en se tordant les mains et en prenant un air tragique comme on en voit dans les scènes bibliques, pour être ainsi trahie ! Toute ma vie je me suis sacrifiée et voilà que mon aîné, celui sur qui je comptais pour m'assurer une vieillesse tranquille, me trahit à son tour !

      Mais tout de suite, avec ce sens du devoir qui ne la quittait jamais, sans pour autant se dérider, elle me dicta ma ligne de conduite.

      - Ici, on est pas aux Antilles dit-elle en faisant allusion à certaines séquelles de l'esclavage. Même si dans ce pays-ci je n'ai guère plus d'importance qu'une paille-coco, je ne laisserai pas mon fils se conduire comme un coco-merlot. Puisque tu as su fauter, tu sauras réparer.

      Jamais je ne l'avais vu aussi sincère et partagée. Pendant qu'elle me montrait ce qui était pour elle le chemin de l'honneur la tant brisée se demandait déjà comment elle pourrait faire face aux lourdes charges d'un mariage. Il faudrait habiller la famille, offrir selon la tradition les fleurs de la mariée, payer sa cote part pour les frais du banquet. Et le curé ? Ces bougres-là non plus n'officiaient pas pour rien ! Il y avaient les grandes et les petites choses, mais toutes, mises bout à bout, aussi vrais que les ruisseaux se débrouillent toujours pour aller à la mer, sont source de débours dont on ne voit jamais la fin.

      La malheureuse en plus verdissait d'inquiétude à la pensée de devoir rencontrer la mère de Gwénaëlle.

     Je n'ignorais pas qu'il ne fallait pas nous attendre à de grandes embrassades, mais de là à imaginer l'accueil glacial qui nous fut fait était un océan impossible à franchir.

      Mes pauvres parents !  Mon cœur se sert encore au bout de toutes ces années lorsque je vous revois, Lannig dans son complet croisé, soucieux par-dessus tout, lui le petit ouvrier plus souvent qu'à son tour au chômage, de faire bonne figure, s'épuisant à de vaines politesses, s'emberlificotant dans des phrases boiteuses, se noyant dans des flots de clichés hasardeux ; Man Anna se verrouillant à double tour dans orgueil. Pour moi qui la connaissait sans doute mieux que quiconque, c'était bien là le plus pénible. Je n'avais aucune peine à lire, sur son front de madone plissé par le chagrin, un cadastre précis de fierté bafouée.

      Gêné pour eux, j'avais honte pour moi.

      Quand nous sortîmes enfin, la nuit était tombée depuis longtemps et le boulevard Montaigne, avec ses froids alignements de buildings trop neufs hachurés par la pluie, me parut plus gris et plus atone qu'en plein jour. Au loin, la mer pouvait bien battre sa coulpe, elle ne m'apaisait pas. Seuls, de l'autre côté de pont qu'il nous fallait franchir pour nous rendre chez nous et laisser derrière nous le monde des bourgeois et ses humiliations, les baraquements sordides de notre vieux quartier me semblaient posséder des vertus curatives. Un jour, proche sans doute, il me faudrait refranchir le pont, cette fois-ci pour toujours, mais une part de mon âme, la plus belle je crois, resterait derrière moi.

      - Quand même, nous avons été bien reçu, dit Lannig en défaisant sa cravate démodée aux rayures bleu pastel.

      Il ne parlait que pour se rassurer. Le cœur n'y était pas. Man Anna attendit d'avoir claqué sur eux la porte de la chambre avant de lui répondre. Sa voix sensible et dure couvrit le bruit de la serrure.

     - As-tu seulement remarqué qu'elle va tout leur donner ?

      Plus blessé qu'il voulait bien l'admettre Lanning refusa de répondre. Point n'était besoin que je sois auprès d'eux pour deviner les yeux d'enfant fautif avec lesquels il fixait Man Anna tout en se dandinant. Mais elle, sans la moindre pitié, poursuivait sa diatribe.

      - Elle leur donne la maison ! Elle leur donne les meubles ! Elle donne aussi l'argent ! Et nous, dis-moi, que donnons nous ? Nous donnons notre enfant ! Le pire, vois-tu, c'est qu'en acceptant de le prendre pour gendre elle semble lui faire la charité ! Qu'est ce que cela sera après la naissance de l'enfant ? Je n'ose même pas l'imaginer.

      C'était le soir de mes fiançailles, le soir de ce qui aurait dû être l'un des plus beaux jour de ma vie, et je ne voyais que des questions à me poser. Hormis l'amour que je pensais assuré de Gwénaëlle, rien ne m'était acquit.


                                                José Le Moigne 



[1] La reine de mai : Surnom d'Aliénor d'Aquitaine.

[2] Mon coq est sorti ! Cachez vos poules !

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S
Un choc de cultures entre deux familles, bien douloureux ... Je l'ai aussi vécu d'une certaine façon lors de mon mariage, même si ce n'était pas au même point ... Toute mon amitié.
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J
<br /> Merci Stellamaris. Le tout est de s'en sortir. L'écriture aide. Es-tu d'accord?<br /> Amitiés<br /> José<br /> <br /> <br />
F
Touchante photo de classe avec ces blouses grotesques qui nous faisaient paraître encore plus gauches que nature...Le choc des cultures réunies par le mariage des jeunes : je l'ai vécu, adouci par l'ouverture d'esprit de mes beaux-parents qui ont regretté jusqu'à la fin de leurs jours que la barrière des langues les ait empêchés d'échanger encore plus avec mes parents! C'était toujours des rencontres pleines de chaleur et de simplicité!Amitiés : R.
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J
<br /> Pas de barrière de langue, pas de choc de culture, la bêtise bassement ordinaire.<br /> Bonnbe nuit à toi<br /> José<br /> <br /> <br />