L'hémorragie
Man Anna3
Aussi brutalement qu’elle s’était installée la neige s’en alla. La boue envahit tout et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le quartier se mit à ressembler à un poste frontière. L’école rouvrit ses portes mais, le lendemain matin, comme je m’apprêtais à partir, Man Anna me saisit par la manche et me fit signe de rester. Une pareille décision ne lui ressemblait pas, mais, comme il était hors de question de contester un seul de ses ordres, je m’installais dans la cuisine, dans la chaleur bienfaisante du poêle chauffé à blanc, et me plongeais, ainsi que chaque fois où l’ennui me guettait, dans mon livre d’histoire.
Christophe Colomb, un Génois au service de l’Espagne … Combien de fois n’avais-je pas déjà rêvé devant l’image pour moi presque divine du génial marin à qui, Man Anna n’avait pas manqué de me l’apprendre, la Martinique devait son nom. Je le voyais, drapé dans son immense solitude, scrutant d’un œil brûlant l’horizon sans limites de la mer des sargasses. Les sargasses ! Voilà encore un mot qui me faisait rêver ! Peu m’importait de savoir ce qu’il pouvait bien recouvrir. La musique du mot suffisait à me satisfaire. Je savais que dans les yeux rongés de sel de l’amiral allait bientôt surgir un nouveau continent d’où, miracle des miracles, quelques siècles plus tard, j’étais moi-même revenu. En ce temps où l’Histoire avait encore pour moi l’apparence d’un conte, j’étais tellement heureux de me savoir différent que je ne me posais pas d’autres questions.
J’en étais là de mes conjectures quand Man Anna, de sa chambre où elle était tapie, poussa un cri puissant d’animal blessé. Je me précipitais. Elle était là, plus posée qu’assise sur le rebord du lit, la jupe relevée jusqu’à mi-cuisse, le corps crispé sur sa souffrance. Pendant un paquet de secondes — sans doute plus court qu’il me sembla alors —, je restais interdit, fasciné par les ruisseaux de sang qui coulaient sur ses jambes entre lesquelles je m’étais si souvent réfugié. Dès qu’elle me vit elle ordonna :
— Ne reste donc pas là à bailler aux corneilles ! Vas vite me chercher une serviette de toilette.
J’obéis par instinct.
Dès mon retour elle m’arracha le linge de la main et le plaqua entre ses cuisses. Je ne ressentis ni gêne ni dégoût. Malgré mon très jeune âge je devais à notre vie précaire de ne rien ignorer du sexe d’une femme. Lorsque Lannig, traînant de bar en bar, ne rentrait pas de la soirée, Man Anna, m’utilisant pour faire barrage à l’homme ivre, m’installait auprès d’elle dans le lit conjugal. Il lui fallait beaucoup de temps pour trouver le repos. Elle s’agitait pendant des heures avant de s’abîmer, la chemise de nuit remontée jusqu’aux reins, dans un anéantissement qui tenait d’avantage du coma que du sommeil profond. C’était l’heure. Faisant bien attention de ne pas l’éveiller je caressais du bout des doigts son sexe crépus et tiède qui me faisait penser à mes cheveux quand ils venaient d’être coupés. Impossible donc de me tromper. L’hémorragie venait du sexe. Une fois de plus elle se trouvait enceinte et, bien qu’elle me tînt encore dans l’ignorance de ces choses, je savais que l’enfant était mort.
José Le Moigne