Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La rade

Publié le par José Le Moigne









 

Beaucoup moins excédée qu’elle voulait le faire croire Man Anna agita sous notre nez son torchon de vaisselle.

— Alors, vous attendez quoi ? Allez ouste ! Dehors ! Débarrassez-moi vite le plancher.

Coco, mon petit frère, me regarda derrière la mèche frisottée qui lui mangeait le front.

Certes, au retour de la messe de Pâques elle nous avait laissé entendre qu’à présent nous pourrions drivailler à notre aise, mais fallait-il la croire ? Quelques cuisantes déconvenues nous restaient en mémoire. Avec notre mère, l’inquiétude revenue, l’euphorie du moment n’était pas forcément la vérité du lendemain. Mais cette fois c’était vrai. Loin de reprendre sa parole elle nous mettait quasiment à la porte. Nous étions libres. D’une liberté ô combien surveillée, mais sans commune mesure avec le monde clos dans lequel nous avions jusqu’à ce jour vécu.

Dès lors les vacances furent pour nous un terrain d’aventure.

Nous réservâmes nos premiers pas au ravin de Kérinou qui, à une brasse de chez nous, nous offrait sa savane. Que de fois l’avons-nous dévalé, les fesses calées sur une planche abandonnée ou sur une pièce de carton bitumé ; remonté buste droit et les mains en avant à la manière, du moins nous semblait-il, des coureurs de montagne. Il arrivait parfois qu’un mulot dérangé nous file entre les jambes ou qu’une musaraigne, surprise entre deux pierres, nous fixe en grelottant de son petit museau jusqu’à la pinte de sa queue. Tout ça pour nous n’était que du menu gibier. Ce qui nous intéressait c’était de surprendre, sous le couvercle d’une lessiveuse abandonnée ou sous une pierre plate, tendu comme un ressort dans l’entrelacs du chiendent, l’enroulement vif-argent d’un orvet. Autoproclamés grands chasseurs de serpents nous coincions le petit ophidien sous une branche fourchue puis, ainsi que le moine Goronflot[1] baptisait carpe, les jours de jeûnes, les poulardes dodues, nous proclamions sur l’heure la vaillante capture d’une vipère rouge. Par chance, nous n’eûmes jamais à rencontrer un véritable aspic. Il existe parait-il un dieu pour les imprudents.

Au bout d'une heure ou deux c'était trop de fatigue pour Coco qui n'avait que six ans. Qu'importe, au sommet du ravin la lande poussait en liberté et il ne manquait pas de pierres pour s'asseoir. Ainsi postés, la rade tout entière étalait son mystère devant nos yeux émerveillés. De tranquilles vedettes, délicieusement ourlées d’embruns, sillonnaient les eaux calmes depuis le pont levant jusqu’au dépôt des équipages ; de petits remorqueurs, trapus et noirs comme des taureaux d’Espagne, traçaient en hoquetant leurs sillons laborieux de charrue obstinée ; des destroyers rageurs et des frégates grises, alignés bord à bord comme des autobus, semblaient dormir à l’ombre du château ; très loin à l’horizon, là où la mer, dans le silence à peine troublé par l’appel rauque des goélands, semble bouillir sous le soleil rasant, l’Etoile et la Belle poule, goélettes jumelles de la Marine Nationale, carguaient leurs voiles blanches.

L’air semblait suspendu aux basques de la mer.

En fin d’après midi, la mer s’assombrissait et le vent, lassé de tant de paix, commençait à tirer des bordures du côté du goulet. La mer, porteuse d’aventures et de chants de marins s’insinuait dans mon esprit avide de grandes traversées.

Alors je présentais au vent ma poitrine d’airain et braillais, devant Coco qui n’attendait que ça, en écartant la pluie qui ruisselait sur mon visage :

— À ferler la misaine ! À amener le cacatois ! Écope marin d’eau douce ! Nom de Dieu ! Qu’est-ce que tu attends ! Écope ! …

J’endossais à moindre frais la défroque du capitaine Flint.

Pour bucolique qu’il soit ce spectacle grandiose n'eût d'intérêt pour nous que le temps pour Coco de grandir.  Il nous fallait élargir le cercle. Encore un an ou deux et  les douves du bagne, dont les eaux mortes stagnaient entre les ruines des anciennes murailles, n’eurent plus aucun secret pour nous. A l'ultime tourbière, après avoir franchi un océan d'orties, nous étions chaque fois parcouru par un tel sentiment de puissance que, ivres de nous-mêmes et bien plus que des frères, nous nous sention en pleine cosmographie, enlacés l’un à l’autre par toutes les forces de la vie.


                                                          José Le Moigne 



[1] Alexandre Dumas : Les quarante cinq.

Commenter cet article