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Robec De Moncourt

Publié le par José Le Moigne









Il arrivait parfois que le vent à son tour fatigué finisse par tomber me laissant endormi la tête contre mon livre. Lorsque je me m’éveillais, un homme, toujours le même, était penché sur moi. Il était grand, hâlé comme un corsaire malouin, le corps tendu et sec. De part et d’autre de sa bouche, un fin maillage de ridules étroites, serpentant jusqu’aux ailes saillantes de son nez, donnait à son visage l’apparence d’un piège. À ne pas en douter, cet homme était un prédateur, et de la pire espèce. Je ne fus pas long à distinguer, dans ce forban dont l’élégance parfaite et naturelle ne masquait pas longtemps le caractère cruel, Charles Adrien Robec de Moncourt, maître d’habitation et, selon Man Anna, notre ancêtre créole. 

Car elle était comme cela, ma mère. Elle ne chipotait pas, et sur ce point pas d’avantage que les autres. D’ailleurs, pour faire bonne mesure, en ce temps où nos parents marqués par les épreuves du passé perdaient leur âmes à se doter, comme si notre mélange originel ne pouvait pas suffire, qui d’une grand-mère caraïbe, qui d’un ancêtres noble, elle nous avait pourvu de l’un comme de l’autre. C’était si fort en elle que certains soirs, lorsque la nostalgie la faisait divaguer, elle nous faisait asseoir sur les bancs mal équarris de la cuisine, sortis des mains industrieuses de Lannig, et nous contait, avec une force conviction telle qu’il m’a fallu des décennies pour me défaire de cette fable, l’histoire magnifique d’Antonine Fafa, splendide esclave de maison, et du béké Adrien de Moncourt.  Evidemment, comme dans les plus édifiantes des sagas doudouistes, le maître, sans néanmoins oublier ni son nom ni sa race, avait aimé d’amour franc et sincère sa splendide négresse.

Voilà de quoi nous étions supposés être nés.

Ô ma précieuse, toujours tu profitais de l’occasion pour nous parler une fois de plus du Colombie et à entendre ta voix dans la pénombre, avec pour arrière fond le bruit feutré de la radio, il me semblait revivre les jours sans fin et les nuits terrifiantes à bord du paquebot qui taillait sa route aveugle vers la France. Je sais, quoique tu ne m’en aies jamais rien dit, qu’à mi chemin déjà, à ton tour recluse dans les entrailles d’un navire, tu avais deviné que cette traversée ne serait pas le trait d’union dont tu avais rêvé. L’emmuré de la cale criait si fort en toi que ce cri, venu du plus profond de l’esclavage, et que tu avais jusque là muselé, ne te quitterait plus. Alors, comme pour l’exorciser, tu convoquais à nos soirées le double satanique du grand ancêtre noir. Ces jours-là, tu trouvais pour parler du béké de Moncourt, toute une trâlée de mots sucrés qui en faisaient, comment est-il possible que tu ne t’en rendisses pas compte, presque l’égal de Papa Nestorin.  Je peux bien l’avouer, il est arrivé que je m’attende presque à ce que tu me demandes de courir d’un trait jusqu’à la Normandie pour ramener dans ton giron créole une pleine charrette de cousins à la blancheur de porcelaine.

Un de Moncourt, a vécu au Vauclin dans les cinquante années qui ont suivi l’abolition. J’ai retrouvé sa trace plus aisément que celle de mes ancêtres pour la bonne raison qu’il signait, comme officier d’état civil, la plupart des actes. Cette découverte ne change rien à la conscience que j’ai de moi et de ma filiation ? Tout au plus prouve-t-elle que la légende, comme il en va de presque toutes, repose sur une petite vérité ou une grande fabulation. Quoiqu’il en soit, si d’aventure nous avons un aïeul commun, ce ne peut-être que par la violence du viol colonial. Cet homme, malgré l’éclat trompeur de son nom à rallonge, ne ressemblait en rien au gentilhomme tropical, sensible et généreux que Man Anna, dans sa terrible traversée de la mangrove, désirait nous offrir comme une tracée possible. Exit le sang bleu. Tout au plus ce n’était qu’un soudard vaguement dégrossi, un gibier de potence à peine plus respectable qu’un goret.


                                                          José Le Moigne 

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S
C'est fou comme des histoires peuvent être arrangées pour adoucir la réalité. C'est certainement ainsi que naissent les contes...
Répondre
<br /> Oui, tu as raison.<br /> <br /> <br />