Rachel
Brest après la guerre, les enfants des baraquesIl ne neigeait jamais dans ce pays, ou alors tellement peu que ça ne vaut même pas la peine d’en parler. La Saint-Michel passait en laissant derrière elle une grosse quinzaine de beau temps, puis, décidé à durer la moitié de l’année, l’automne s’installait.
En octobre pointaient les premières gelées. Une nuit, le plus souvent après un jour de grand beau temps, elles se posaient comme par inadvertance, couvrant d’une fine pellicule l’herbe jaunie des bas-côtés où çà et là fleurissaient les dernières marguerites, les branches d’églantiers ployant sous les baies rouges, les feuilles de ronciers que tavelait la rouille. À présent, sur le chemin d’école, lorsque nous écartions les lianes épineuses pour cueillir des mûres encore gorgées de soleil et de pluie, il nous fallait faire face aux épeires-diadèmes. Le corps lourd et les pattes immobiles elles se tenaient patientes et attentives au centre de leurs toiles. On ne savait quel secret elles gardaient, mais, sur les festons de soie où perlait la rosée, les restes éparpillés des insectes piégés ne laissaient aucun doute sur leur quête sournoise.
Je partageais tous ces petits bonheurs avec Ti-Jean Autret, l’ami fidèle de mes jeunes années, celui là même qui, le jour du matraquage, en m’ouvrant un passage dans le troupeau hostile, m’avais permis de m’échapper. Entre nous pas de grandiloquence. Les grands discours ne furent jamais de mise. Quelques mots prestement échangés sur la cours de récréation avaient suffi pour que se forge une amitié à ce point formidable qu’elle ne se rompit jamais.
Bas du cul, la tête énorme couverte d’une herse épaisse de cheveux blonds, doté d’un profil sec d’athlète naturel, Jean Autret exerçait sur la classe un pouvoir d’autant plus despotique qu’il n’était pas revendiqué.
C’était un taurillon qui ignorait sa force.
Au fil des mois, sans doute influencé par les récits du maître qui magnifiait à en perdre la voix notre grand héros breton, j’avais fini par voire en lui l’incarnation de Bertrand Du Guesclin.
J’aimais Ti-Jean, mais jamais je ne fus son vassal, son homme lige, ou quelque chose d’approchant. Je dois cependant avouer, que lui présent à mes côtés, la peur toujours latente en moi de me faire lyncher s’estompa comme par miracle. Grâce à lui j’accédais au cercle étroit des dominants. Désormais, quand s’organisait une partie de football, j’avais toujours ma place réservée et pas un jeu d’assaut ne se faisait sans que je sois promu capitaine de guerre. Je fus tout d abord grisé, mais très vite, remarquant à quel point, mon ami se fichait de ces colifichets, j’alignais mon attitude sur la sienne. Au moment du combat Ti-Jean me prenait par l’épaule et m’entraînait sous le préau. Alors débutaient des palabres sans fin que le sifflet du maître, marquant la fin de la récréation, pouvait seul interrompre.
Chaque année, la Saint-Michel voyait aussi le retour de Rachel. Elle débarquait la veille de la foire dans un grand tourbillon de paroles et de parfum d’épices et passait notre seuil sans se donner la peine de frapper comme si elle se trouvait encore dans son village du Lorrain où les portes n’étaient jamais fermées. Alors elle promenait sur nous son œil unique de chabine — l’autre, crevé dans je ne sais quelle aventure, étant de verre — et claironnait à tous les vents :
— Bon dieu Seigneur ! Comme ces enfants ont grandi !
Rachel était une antillaise de plein vent.
Aussi petit et blanc qu’elle était noire et tonitruante, Emilien, son mari, attendait sur le pas de la porte. Dès qu’il jugeait la tornade passée, il entrait à son tour et, avec l’aisance un peu canaille d’un parisien de souche, il embrassait Man Anna puis posait sur nos joues une bise légère. Son devoir accompli, il attirait à lui le premier siège venue, extrayait un bouquin de sa poche, puis, sans plus tenir compte de personne, il se plongeait dans un bain de lecture d’où il ne sortait plus.
Rachel n’avait pas attendu pour s’emparer des lieux. Elle avait extirpé de son vaste cabas une bouteille de rhum, un bocal de surettes, une gousse de vanille, et réclamait des verres.
Le scénario était toujours le même. Man Anna profitait de ce moment de relative accalmie pour ordonner, avec une esquisse de sourire qui ne nous échappait pas :
— Allons, les enfants, dépêchez-vous d’aller dans votre chambre.
Nous n’avions pas l’habitude de contester et d’ordinaire un simple regard de notre maman créole suffisait à nous faire obéir, mais là, plus que jamais, nous ne traînions pas les pieds. Les monologues de Rachel, même secoués par les rafales de son rire homérique, étaient notre hantise. Man Anna n’avait pas achevé de parler que, déjà, nous avions disparu dans la chambre des filles non sans avoir froler au passage Emilien qui n’interrompait pas sa lecture pour si peu. Il y avait des lustres que l’exubérance de Rachel n’avait plus d’effet sur lui.
Le temps passait et nous nous ennuyons ferme. Alors, avec un rire qu’elle étouffait au mieux, ma sœur Lucie s’emparait du balai de paille de riz qu’elle avait pris la précaution d’amener avec elle et le posait en équilibre sur le haut de l’armoire. Ne me demandez pas d’où cela lui venait, mais elle croyait dur comme fer que l’exorcisme suffirait à chasser l’importune. Peine perdue. Le truc restait inopérant, mais pour Lucie c’était sans importance. Pour elle L’échec ne pouvait être du qu’à la puissance des sorciers d’Afrique que Rachel, elle en était certaine, devait consulter la nuit. Mais, nous affirmait Lucie, dans ces affaires là, la chance tourne toujours. Il suffisait d’attendre. Je vous le dis en confidence, nous attendons toujours.
En attendant l’après midi passait. Nous étions à l’affût du moindre mouvement et le grondement de la moto de Lannig était pour nous signe d’espoir. Mais là encore il fallait déchanter : Rachel ne partait pas.
Lorsque qu’une éternité plus tard Man Anna venait nous délivrer, cela faisait un bail que nous avions cessé nos jeux. Même le ronron de nos babils enfantins avait perdu tout intérêt.
Pourtant Rachel était partie en entraînant son Emilien dans son sillage.
J’écartais les rideaux de la chambre et je suivais, jusqu’à ce qu’elles s’engloutissent dans le trou insondable de la nuit, leurs silhouettes fabuleuses qui, au bout de quelques pas, semblaient se fondre sous la lune.
Jamais je ne su où ils allaient dormir et c’était un mystère de plus.
José Le Moigne
On peut retrouver le personnage de Rachel dans Madiana : José Le Moigne, Ibis Rouge éditions 2001