Madame Haristarque
Brest après guerre, l'école de Traon Quizac
Si je n’ai pas gardé un souvenir très précis des traits de Madame Haristarque, je n’ai pas oublié le vert profond de son regard que j’associais très vite à son parfum léger. Madame Haristarque était une femme qui sentait bon.
Le 1eroctobre 1950, jour de la rentrée des classes, elle portait un corsage de guipure blanche dont le col de dentelles tranchait avec l’austère drapé de son sarrau marine. Dès que ma main, quittant la main de Man Anna, alla se perdre dans la sienne, à parler comme le fond nos cousins Acadiens, je tombais en amour et sans doute, malgré le temps passé, le suis-je encore un peu.
Elle me conduisit à ma place où je m’assis sans oser respirer. Dès lors, avide de tout capturer d’elle et de saisir au vol cette tendresse particulière que sa simple présence dispensait, je gardais constamment les yeux braqués sur elle.
Je ne voulais rien partager.
Ah ! Madame Haristarque, ma chère institutrice, comment pourrais-je croire, ne fut-ce qu’un instant, que vos joues, que j’ai connues jadis si fraîches, n’exhalent plus aujourd’hui que les relents rancis d’une mauvaise eau de Cologne et le vieux parchemin ? Vous m’avez oublié ? Qu’importe. Maintenant où les années commencent pour moi aussi à compter double, ces mots que je trace ici sont pour moi un message que je lance à la mer. Puisse le courant les pousser jusqu’à vous afin qu’ils puissent enfin vous affirmer, comme remontée du plus blessé de mon enfance, mon infinie reconnaissance.
Comme si je devais demain en repasser la porte, je revois votre classe et ses trois divisions. À gauche, têtes baissées et langues tirées, les grands du cours élémentaire s’échinent de toute éternité sur leurs premiers devoirs. Nous les petits, sagement alignés du côté des fenêtres, nous attaquons, dûment chapitrés par nos mamans, au long périple du savoir dont nous ignorons où il nous conduira. À lui seul, Gros Jean-Paul Quéré, que l’angoisse de vivre ne tenailla jamais, forme ce qu’il faut bien appeler la troisième division. Son seul titre de gloire, à bientôt quatorze ans, est d’effectuer toute sa scolarité, dans la même classe, sur le même banc, n’apprenant jamais rien, même pas à chahuter.
À bien y regarder il a quelques excuses. En 1943, son quartier de Poulcanastroc écrasé par les bombes, il avait été évacué au Centre de Repliement Des Petits Brestois de Mansigné, dans la plaine mancelle. Là, loin de sa rue, de ses repères et de ses habitudes, il n’avait échapper à l’ennui que par une vie de sauvageon à laquelle, la guerre terminée, il n’avait renoncé qu’à moitié. Depuis, il se tenait en avant de la classe, son pupitre collé au bureau de Madame Haristarque, à peine plus vivant que l’équerre, la règle ou le compas, tous d’un magnifique jaune, qui pendaient au tableau.
Chaque 1eroctobre, histoire de bien marquer son territoire le jour de la rentrée, Gros Jean-Paul Quéré sortait de son hibernation, esquissait un brève parade, puis retombait dans sa torpeur.
Il n’avait rien trouvé de mieux aujourd’hui que d’incliner son pupitre et de faire rouler ses crayons de couleur. Dans le silence inquiet, à peine troubler par quelques toux nerveuses, quelques raclements de gorge, leur rotation octogonale sonnait comme une caisse claire. Conquis par sa musique, Gros Jean-Paul Quéré ne s'était pas apperçu que l’encre s’échappait de son encrier en un ruisseau violet qui s’égouttait sur ses genoux. Il y avait là toute la matière d’un drame mais Madame Haristarque, rompue depuis longtemps aux fantaisies de son Jean-Paul, pris les choses avec calme.
— Jean-Paul, dit-elle en souriant, Toi qui connaît si bien la classe, vas donc chercher de quoi réparer ta bêtise.
Jean-Paul n’hésité pas. En familier des lieux il fonça droit à l’armoire aux fournitures et en revint avec un chiffon neuf. Quand, surpris malgré tout de s’en tirer à si bon compte, il se mit au devoir d’éponger l’encre qui déjà dessinait une mare sur la table, fine mouche s’il en fut, Madame Haristarque songeât aussitôt à transformer l’essai. Au grand émoi du grand dadais elle se pencha sur lui et proposa :
— Jean-Paul, c’est ta dernière année de classe. Je serais si heureuse si elle te profitait. Veux-tu que l’on essaye ?
Gros Jean-Paul se garda de répondre et Madame Haristarque eut la sagesse de ne pas insister. Ils savaient tous les deux qu’un pacte avait été passé. Malheur à qui le romprait le premier. En apparence, Gros Jean-Paul ne changeât rien à son comportement continuant, la plupart du temps, à sommeiller la tête posée sur le gras de son bras. Madame Haristarque laissait faire mais, dès qu’il consentait à sortir de ses limbes, elle ne le ratait pas. Ces jours là on le voyait, pencher sur son abécédaire, soufflant et ahanant comme une bête de somme, tracer avec application des lettres monstrueuses. D’abord modeste, le résultat devint vite tangible. Ainsi, le 14 juillet, à l’heure des vacances, Gros Jean-Paul en savait presque assez pour aborder, avec des armes à présent un peu plus affûtées, le monde du travail qui désormais serait le sien.
Madame Haristarque pouvait être contente.
José Le Moigne