David

Chez Marraine George on attendait aussi. Depuis que Radio Caraïbes avait diffusé le message d'alerte la télévision marchait en permanence. David n'était encore qu'une tempête tropicale, plus violente sans doute que celles qui depuis deux mois se succédaient sur la mer des Antilles mais, pour autant, nul doute n'était permis. La tempête deviendrait ouragan et l'ouragan cyclone. Une seule question : Devait-on se préparer à une attaque frontale ou le monstre, poussé par un dernier caprice, déciderait-il de d'infléchir sa course vers l'île sœur, la Guadeloupe en l'occurrence. Personne n'en parlait mais chacun y songeait. Ce n'était pas de l'égoïsme. Il y a des moments où l'instinct de survie efface pour un temps les sentiments plus nobles. On ne pense qu'à soi.
L'alerte n°1 fut déclenchée aux alentours de minuit. Comme un fauve qui ramasse ses forces afin de mieux bondir, David avait fortement ralenti. Pas de quoi être rassurés. Marraine George, qui gardait en mémoire la suite des cataclysmes survenus depuis le temps-longtemps de son enfance, en quelques mots doucha les faux espoirs.
— Plus un cyclone est long à arriver, dit-elle, et plus il risque d'être violent. Vous allez-voir. David sera plus fort que Daisy, plus fort aussi que Dorothée. Cela ne sert à rien de paniquer. Après tout, quand on possède un abri solide au dessus de sa tête, un cyclone, c'est juste de la pluie et du vent. La maison ne craint rien. Cette fois encore ce ne sera qu'un mauvais moment à passer.
Tante Renée ne répondit pas. Pas la peine qu'on lui fasse un dessin. Elle savait ce qui lui restait à faire. Toujours sans dire un moment elle sorti du buffet en mahogany massif qui avait fait la fierté de Man Gabou des rouleaux de papier adhésif qu'elle se mit aussitôt au de coller sur toute la vitrerie.
— Renée, n'oublie pas les jalousies insista Marraine George plus par habitude que par désir de commander.
Tante Renée sourit. Cinquante ans que cela durait. Elle posa sur la table des paquets de bougies, des boîtes d'allumettes et sorti du placard de la cuisine tout un lot de cuvettes qu'elle se préparait, en fonction des coupures possibles, remplir d'eau potable. Elle vérifia encore l'armoire à pharmacie puis, estimant que l'on était maintenant paré, déclara d'une voix guillerette :
— Ce Monsieur David peut maintenant venir !
Toute une journée et toute une nuit passèrent ainsi. Au matin l'attente était devenue lancinante. Entre deux bulletins météo qui ressemblaient à mesure que les heures passaient à des ordres du jour, la télévision diffusait des images des Terres Sainvilles, de Trenelle, de Sainte-Thérèse, de Citron ou encore Texaco, quartiers populaires de Fort-de France où l'angoisse montait. Comme leurs frères des campagnes ou bien du littoral, comme toujours quand le cyclone pointait sa gueule de malfaisant, de la fragilité de leurs cases prêtes à tourner-virer au moindre coup de vent. Il se trouvait évidemment un fier à bras pour déclarer : " Tout ça c'est des bêtises. Il n'y aura pas de cyclone. " Mais sa voix se perdait dans le silence qui gommait tout ; dans l'acharnement que chacun mettait à compter ses réserves ; à fixer ses persiennes avec des petits clous ; à renforcer, avec des moyens oh combien dérisoires, sa toitures de tôle.
Rue Victor Hugo, c'était la panique complète. La Quincaillerie antillaiseétait prise d'assaut. Les foyalais sortaient du magasin des paquets plein les bras et couraient jusqu'aux autos garées dans tous les sens. Un homme s'énervait en cherchant à fixer, à grand renfort de sandows, des plaques de contre-plaqué sur le toit de son véhicule. La scène était comique mais personne n'y prêtait plus attention qu'aux automobilistes qui, tous klaxon sortis, s'invectivaient d'une voiture à l'autre.
Puis de nouveau ce fut la météo, la marche mortelle de David, les cartes de bataille.
Allez savoir pourquoi, moi l'insomniaque invétéré, cette nuit là, je m'endormis très vite.
Étrange rêve que celui-là. Dans le lit, en lieu et place de mon épouse, Lannig s'agitait jusqu'à tire-bouchonner sous lui le drap de coton bleu. Ses yeux erraient sans expression dans la pièce encore livrée à la pénombre moite puis se posèrent sur un poster défraîchi représentant trois cocotiers en face de la mer. Ses mains frémirent un court instant puis se posèrent sur mon torse.
— J'ai fais ce que j'ais pu, dit-il avant de s'enfoncer à nouveau dans la mort.
Je me réveillais affolé de terreur, baignant dans ma transpiration. J'allumais la radio. Après avoir hésité un moment David fonçait tout droit sur l'île. Il me semblait avoir déjà vécu cela dans un passé lointain. Hélas, Man Anna n'était plus là pour m'apaiser.
Marraine George me sembla bien moins sereine que la veille.
— La Martinique sera atteinte par Macouba et Grand-Rivière, annonça Tante Renée libérant par ces mots une colossale angoisse jusque là contenue.
Le jour de mon départ coïncidant avec l'arrivée du cyclone le plus violent sans doute depuis des décennies, il ne me sembla pas opportun de raconter mon rêve. J'avalais un bol de café noir, engloutie deux tartines de gelée de goyave, et décidai d'aller dire au revoir à mes amis Jojo et Sonson l'amiral.
José Le Moigne