Textes

Lundi 4 novembre 1 04 /11 /Nov 18:59

J'étais hier à Carhaix. J'ai vu la manifestation des « beaux nez rouges ». Pourquoi pas celle des « benêts rouges » ? Quand on pratique le détournement il faut s'attendre à être soi-même détourné, mais tel n'est pas mon propos. J'entends. Il s'agissait de la manifestation d'une inter-syndicale de travailleurs spoliés contre un mouvement de manipulés mené par des fascistes. D'accord. Mais je sais compter. Un gros millier de drapeaux rouges d'un côté représentant les purs et de l'autre vingt à trente mille bonnets rouges arborant le drapeau breton. Je sais. L'argument du nombre est rarement le bon. Mais, tout de même, peut-on raisonnablement faire accroire que cette marée bretonne de Quimper n'était faite que de suiveurs unis derrière les patrons profiteurs pour faire entendre la voix d'un particularisme égoïste ? Il y aurait donc d'un côté un syndicalisme aigri d'avoir perdu la main et de l'autre une armée d'hypnotisés prêts à tout les fanatismes, y compris à courir vandaliser la Préfecture au nom d'Anne de Bretagne et du souvenir de la révolte du papier timbré ! Soyons sérieux ! Et cette antienne qui voudrait que la Bretagne, n'étant pas la plus mal loti, donnerait un exemple détestable à des provinces attaquées de plein front, et depuis plus longtemps, par la crise ! Il y aurait donc les bons et les mauvais élèves ! Que dire aussi de cet abus de langage qui faire parler « d’État Français » au leader de la confédération paysanne. Que je sache, en ces termes, il n'y a pas d’État Français en France mais simplement l’État. L’état Français, jusqu'à preuve du contraire, c'est Pétain et Vichy. Ou alors, faudrait-il croire qu'il existerait un État Breton opprimé par la France et partant une France opprimée par L'Europe, et l'on pourrait continuer à dériver.
Ceci n'est pas une conclusion. A peine une ébauche de réflexion. J'ai du mal à accepter cette dictature de la pensée non pas unique mais binaire tombée de l'internet qui ne laisserait que peu de place à Diderot, Voltaire ou Montesquieu mais qui permet aux Robespierre, Saint-Just ou Fouquier-Thinville de se tailler très largement la part du lion. Prenons garde, sans la patience nécessaire, l'ivraie étouffe vite le bon grain. 

©José Le Moigne 2013

Par le breton noir - Publié dans : Textes - Communauté : Antilles-Bretagne
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Jeudi 25 octobre 4 25 /10 /Oct 17:16

Coucher-de-soleil-a-Plourarc-h.jpg

Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

           Il n’y a pas de décors, mais seulement des hommes. Des grands bourgeois proustiens ou des aristocrates  décadents ressemblant tous à Oscar Wilde. La plupart du temps je ne porte que l’habit noir et j’en possède deux. C’est la fin de mon rêve et j’ai détruit celui que je portais. Ai-je revêtu un jeans ou un costume ? Impossible de le dire. Peut-être après tout vais-je nu. Ce que je sais, c’est que je suis occupé à remettre à ma mère l’habit qui reste avec mission de le garder comme une relique, car je ne reviendrai pas. Alors, je me réveille oppressé dans mon village breton en pleine rénovation. Le conseil municipal a voté l’embellissement du bourg et les travaux vont un tel train que l’on pourrait s’imaginer vivant dans une île entourée par la boue. On a relevé le calvaire de l’entrée. Il regarde les Monts d’Arrée et semble dire, comme au temps des invasions barbares, des grandes pestes, des brigands et des loups : Ici, c’est un village chrétien. On n’entre pas. Maintenant, je ne suis plus du tout dans l’espace du rêve. Sur la place on élève une fontaine et j’entends le roulement des tombereaux, en réalité des camions, qui amènent la terre des futurs parterres. Est-ce un musée à ciel ouvert, une réserve indienne que l’on construit ? Qu’importe. La journée sera ce qu’elle sera, mais je dors en Bretagne ce soir.

 

©José Le Moigne

Plourarc’h

25 octobre 2012

 

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Mardi 4 septembre 2 04 /09 /Sep 18:08

9-22 20A

 

 

Écrire français, penser créole

 

Le poème vient du plus secret, du plus intime, du plus blessé de l’âme. Il ne s’écrit pas avec la langue du présent mais avec celle du vécu que l’on croyait oubliée mais qui circule, comme une rivière souterraine témoigne de ses anciens méandres, au plus profond de nous. J’ai appris le monde en créole ; j’ai appris à marcher en créole ; j’ai appris à parler en créole ; la perception du monde, avec une acuité d’autant plus forte que la petite enfance est avant tout un maelstrom de sensations, me fut offerte avec les mots de la langue créole. Et puis j’ai quitté l’île. J’avais trois ans.  Partir est hélas le sort de beaucoup de créoles.  Ma langue maternelle s’est effacée de mon quotidien et de ma bouche, mais pas de mon esprit. J’affirme même que si je suis poète, c’est pour continuer à penser et d’une certaine manière m’exprimer en créole, avec des mots français, mais ça ne change rien au fait. Voilà pourquoi mon cher Igo Drané, lui le conteur, lui le marqueur des échos-monde, me dit, lorsque nous travaillons ensemble, qu’il ne traduit pas mes poèmes en créole mais qu’il les remet en forme parce que ma langue originelle est là, présente dans le repli des mots. Je pense en créole et j’écris en français. Je n’ai pas de mérite. Cette manière de fidélité m’est nécessaire pour avancer sur mon chemin de vie et d’écriture. 

 

©José Le Moigne

 Août 2012

 

Lang fransé, lèsprit kréyol

 

Fen-fon tjè-ou, la éti pèsonn pépa wè sa ki ta wou yonn, la fondok nanm-ou flandjé épi bles, sé la ou ka trouvé sa kif o pou bay bel-migannag-pawol.

Sé pa lang ou ka palé jòdijou ka sèvi’w pou migannen pawol konsa, sé lang anran-lontan éti ou konpranndi ou bliyé, mé ki la ka woulé-tijé an fen—fon andidan’w menm, memme mannié an larivè-anba latè, ka kité mak-siyak éti i passé.

Man aprann gadé sa ka pasé asou latè, épi an lèsprit kréyol ; man aprann maché, anchouké nan kréyol ; sé kréyol man aprann palé ; pawol kréyol fè mwen pran sans lavi-épi an patjé balan ankò pi potalan, davwé lè’w piti timanmay, avan ou ti tan katjilé-konprann, ou za ka santi anpil bagay tjokanblok. Mi sé la man kitéti-péyi-a. Man té ni twa lanné anlè tet mwen. Awè, chapé sé sa ka atann anlo manmay-kréyol. Kisiswa an lavi-touléjou mwen, Kisiswa an bouch mwen, lang natif-natal mwen disparait kò’y, mé i pa kité lèsprit mwen ; E man ka di, si jòdijou man ka lyannen pawòl, sé pou lèsprit mwen rété adan larel kréyol ek lè’w gadé, pou man bay-lavwa kréyol élyanné i mo lang-fransé, m ésé pa sa ka changé an patat. Mi sé poutji bon zig mwen Igo Drané, li ki majolè, li, ki marjè-pawol-ka-alé-vini toupatou, lè’w wè nou ka travay ansanm, i ka di mwen konsa, i paka anni tiré pwol-lyanné mwen nan lang-fransé pou mété yo nan lang-kréyol, mé i ka viré ba yo potalans-yo, pas prèmié lang mwen, i la, anchouké dèyè chak mo. Lèsprit mwen sé kréyol, mé man ka matjé pawol-fransé. Man pa ka bat lestonmak mwen pou sa. Man bouzwen lyannag tala, pou man bay-douvan an larel mwen, épi matjé pawol mwen.

 

Igo, ba José

 

 

 

 

 

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Mercredi 15 août 3 15 /08 /Août 19:24

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Photographie : Christine Le Moigne-Simonis

 

 

27

 

         Cela ne faisait pas de doute. Louis Le Berre s’y connaissait un peu en matière d’armes et, ce qu’il venait d’entendre, il en était certain, n’était pas des rafales d’armes automatiques, mais des coups bien distincts les uns des autres tirés par une ou plusieurs armes de poing. Le Berre avait passé les quatre-vingts années. C’était un de ces Bretons difficiles à cerner, capables de vous embarquer dans des rires en cascade avant de céder, sans aucune transition, à la mélancolie la plus profonde. Cela faisait déjà dix ans que, sans lâcher complètement les rênes, il avait passé la main en laissant, à son fils Youen et à Margot sa bru, la direction de la ferme familiale sise à Garzonval, un des hameaux de Plougonver. Formé à son école, Youen était ce que l’on appelle un bon garçon, solide et travailleur, sur qui on peut se reposer.

             Deux choses pourtant chagrinaient le vieil homme. D’abord, que Soize, son épouse, qui l’avait secondé pendant tellement d’année et si bien remplacé à la ferme pendant la Grande Guerre, ne soit plus là pour profiter du bon temps avec lui. Ensuite, que son âge l’obligeât à se tenir éloigné des maquis qu’il savait se lever un peu partout dans la montagne. Car, sans haïr les boches qu’il avait combattus pendant ses quatre années de front, Louis ne supportait pas de voir son pays, qu’il aimait d’un amour viscéral, obligé de courber l’échine et de ramper devant l’envahisseur. Chaque soir qui passait, il remâchait cela sur le chemin et sa promenade vespérale en était aussitôt gâchée.

 

             Les coups de feu avaient claqué à l’instant même où il franchissait l’intersection de la route principale et du chemin qui menait au hameau. Il s’était arrêté et aussitôt, par pur mimétisme, Mab, son fidèle compagnon, un corniaud au poil fauve et à l’humeur paisible, s’était figé auprès de lui. Le Berre leva le bras et mit sa main en éventail. Le crépuscule maintenant installé gênait sa vue et il lui fallut cligner fortement des paupières pour distinguer, trois virages plus bas dans la lumière rase, des silhouettes imprécises qui s’agitaient autour de véhicules sombres.

 

          Il se souvint alors d’avoir été doublé, quelques instants auparavant, par une colonne composée d’une camionnette bâchée précédée de deux voitures banalisées, des tractions noires à ce qu’il lui semblait. Ce dont-il était certain, c’est qu’on avait démonté les portières des voitures légères pour offrir aux occupants un meilleur angle de tir et plus de rapidité pour le cas, toujours possible, d’une embuscade. Pourtant, à entendre les chansons lestes et avinées qui s’incrustaient dans leur sillage, on comprenait que la discrétion n’était pas ce qui les guidait ici. Alors, quel projet criminel pouvait-il donc les amener à pareille heure dans le pays ? Le Berre, pourtant bien informé, n’avait rien entendu qui pourrait justifier une action punitive. Et si pourtant c’était le cas, une question tragique se posait sur les lèvres. Où ?

 

          Or, voici que le convoi le précédait sur le chemin de Garzonval. Son sang ne fit qu’un tour et, dès lors, il n’eut plus qu’une idée en tête : pousser du plus fort qu’il pouvait sur ses vieilles jambes et arriver à temps. Si le hameau devait être détruit, si sa famille, ses voisins, ses amis, ses compagnons de route devaient être fauchés, sa vie n’aurait plus aucun sens. Autant périr à leurs côtés.        

 

          À l’approche de la nuit un vent très doux s’était levé. Il courait sur la tête des chênes en invitant dans ses méandres les pétarades sèches des moteurs en train de démarrer. Pareil à un lièvre piégé par la lanterne d’un braconnier, Le Berre restait figé sur son morceau de route.

 

         — Eh Bleiz, qu’est-ce que t’en dit, si on se faisait un vieux ?

 

         Le Berre sera les poings. Il n’avait pas rêvé. En uniforme boche, le torse sorti de la portière, le type qui parlait, un petit gars à l’air pas très intelligent, le genre amuseur de chambrée, s’exprimait dans un breton aussi pur que le sien. Quant à l’autre, celui qui se faisait appeler Bleiz, un homme mince au regard de fauve, le rencontrer ici avait de quoi vous faire frémir. Bleiz, le loup, le fameux chevillotte du Bezen Perrot ! En Bretagne, ces types avec la rage au ventre étaient l’incarnation du mal. Rien à attendre d’eux. À cette heure, Garzonval ne devait plus être qu’un tas de cendres sur lesquelles flottait le vent acide de la mort et quant à lui, pas la peine de prendre des paris, cette minute tragique n’était sans doute sa dernière.

 

        Du coup, lui, qui l’instant d’avant pensait se jeter dans les flammes, à présent était tétanisé,  statufié de panique, brusquement soulagé d’entendre le chef glapir à ses oreilles :

 

         — Dégage si tu ne veux pas numéroter tes abattis ! 

 

         Et lui, le vieux chêne qu’aucun orage n’avait découronné, s’exécuta comme un enfant coupable.

 

             — Va Doué ! Mon pauvre !

 

             La veuve Even venait de surgir de derrière le talus où elle s’était cachée pendant toute la scène. Le Berre ne fut pas étonné de la retrouver là. La veuve avait sa ferme à Kernavalou, hameau voisin de Garzonval. Elle menait paître tous les jours ses vaches au long de la voie ferrée qui passait là et chaque soir, alors qu’elle les ramenait à l’étable, elle rencontrait le Berre et Mab qui revenaient de promenade. Ils se saluaient à la bretonne de quelques mots sonores puis poursuivaient chacun de son côté. Cela avait créé comme un compagnonnage et aujourd’hui, quand elle l’avait vu en périlleuse situation, son cœur avait tremblé.

 

           — Vous avez entendu ? dit-elle en reprenant son souffle. Neuf coups, peut-être même dix !

 

           Le Berre lui coupa la parole. En contrebas, près du lavoir, là où les voitures stationnaient tout à l’heure, on pouvait distinguer des formes allongées, pareilles à des poissons qu’une crue soudaine a déposés sur l’herbe. Le respect, dû aux morts, lui imposait de contenir sa joie. Pourtant, elle bouillonnait en lui. Il venait de comprendre que le hasard seul avait conduit le pas des bourreaux dans ce chemin. Punir Garzonval, allez savoir de quoi, n’avait jamais été dans leurs projets. 

 

          — Ces gars n’ont pas la même chance que moi, dit-il avec humilité.  Comptez les corps et vous aurez vos balles ! Pas neuf, pas dix, mais sept ! L’écho vous aura joué un tour …

 

           — Allons voir dit la veuve.

 

            Mab, oreilles et têtes basses, ouvrit la marche avec l’allure d’un chien fidèle, celui de Mozart peut-être, suivant en solitaire l’enterrement de son maître. Plus bas, dans la vallée, comme si rien ne s’était produit, on entendait la voix d’un laboureur qui rentrait ses chevaux. Ils arrivèrent au lavoir. Derrière le petit édifice, sur l’herbe chaude où hier encore les draps étaient mis à blanchir, sept corps torturés, sept cadavres que la mort n’avait pas apaisés, gisait une balle dans la nuque. L’un deux, porteur de chaussures à semelles de bois, avait l’œil arraché. Le Berre ne savait pas — et qu’est-ce que cela aurait changé — que ces restes, encore noués par la souffrance, étaient ceux d’Albert Torquéau, l’instituteur de Rostrenen.

 

         Au même instant, les joyeux drilles du commando, toujours riant, chantant et plaisantant, comme des fauves repus, le mufle encore sanglant reviennent de la chasse, retrouvaient leur tanière. Pourquoi auraient-ils respecté le repos des habitants du bourg ? Tout leur était permis. L’étau était tellement serré qu’il n’y avait d’autre solution pour exister que de faire le dos rond. Les jours meilleurs seraient pour qui saurait attendre.

 

          Scrignac se serait épargné le pire si certaines têtes chaudes, des jeunes gens impatients d’en découdre s’étaient tenues à ce principe.  Certes, ça hérissait le poil de voir, un jour de fête nationale, deux officiers de l’intendance forcer les portes de la mairie en exigeant, comme s’ils n’avaient déjà tout pris, l’utile comme le superflu, leur tribut de seigneurs de la guerre. Mais s’emparer de leur personne, les entraîner dans les taillis, les exécuter avec leurs propres armes puis faire disparaître les corps dans une fosse dissimulée sous des branchages laissés là par des bucherons, ce n’était pas se conduire en héros de la Résistance, mais en gamins inconséquents. Si encore ils avaient terminé le boulot ! Au moins auraient-ils laissé une chance au maquis d’organiser la défense de la ville, mais il aurait fallu qu’ils songent à faire table rase, à ne laisser vivant aucun soldat allemand. Or, à peine eurent-ils rejoint le bourg, qu’ils furent accueillis par une volée de balles crachée par les mitraillettes du chauffeur et d’un homme de la Gestapo assis auprès de lui.  Ainsi, dans leur empressement à liquider les officiers, ils n’avaient neutralisé l’escorte. À présent il prenait la mesure de leur légèreté. Dans un délai très proche, le duo qui fuyait avec la rage aux tripes, allait donner l’alerte. Déjà que l’on était sur la sellette avec l’assassinat de Yan-Vari Perrot.  

 

          Évidemment, cela ne manqua pas. Moins d’une heure plus tard, les rescapés de l’embuscade arrivèrent à Bourbriac où ils furent accueillis par un Roeder plus raide que jamais. Aussitôt, l’officier se retira pour téléphoner à l’État-Major de forces allemandes en Bretagne qui se trouvait à Pontivy.

 

         — Entrez ! dit-il au bout de dix minutes.

 

          Il fit asseoir les messagers et venir Daigre et Chevillotte.

 

         — Scrignac ne perd rien pour attendre, dit-il avec un œil mauvais. Le colonel Bardell et ses blindés légers vont arriver. C’est lui qui commandera l’opération, mais, pour vous, cela ne changera rien. Sur le terrain vous continuerez à prendre vos ordres de moi. Jusque-là, occupez-vous des prisonniers. Tirez d’eux tout ce que vous pouvez et puis videz la cave.

 

         Jamais mission ne fut mieux accomplie et ce soir, en retrouvant la maison du notaire, Bleiz était heureux. Dans quelques heures l’abbé Perrot allait être vengé.

 

         Dès l’aube, Roeder alla frapper à la porte du maire. À juste titre paniqué, Yves Le Couster enfila sa robe de chambre, mis un peu d’ordre dans ses cheveux, puis, en s’efforçant de ne pas réveiller son épouse qui semblait enfoncée dans un sommeil profond, il entreprit de descendre. Il regarda au passage le cadran de l’horloge trônant au pied de l’escalier. Cinq heures.

 

         — Iffig, dit sa femme parfaitement éveillée, rappelle-toi, personne n’est jamais venu ici.

 

         Ainsi, elle pensait elle aussi que l’officier venait pour lui. Oh, il n’était pas un bien gros Résistant, un de ceux à qui on offrira, la guerre terminée, un nom de rue ou bien de place. Lui s’était juste contenté de mettre sa maison à la disposition des responsables clandestins ayant besoin d’un point d’appui dans leurs missions de liaison. De la même façon, sans bouger de son bureau, avait-il participé, en hébergeant le commando parti de Saint-Nicolas-du-Pélem, à la libération de Jean le jeune, chef FTP des Côtes du nord, prisonnier à Lannion. Alors, pour lui et son épouse, plus au courant qu’il ne l’aurait souhaité, Roeder venait pour l’arrêter et peu importe qu’il soit le maire. Pourtant, à son très grand étonnement, le lieutenant, sans prendre la peine de saluer, se contenta de lui tendre, d’un geste peu amène, le trousseau de clés du notaire.

 

        — Tenez, j’ai autre chose à faire, dit-il en haussant le sourcil comme s’il portait monocle, vous les rendrez à leur propriétaire.

 

         Sur ces mots méprisants il tourna les talons.

 

         Le lieutenant se dirigea droit vers la file de voitures qui, moteurs déjà en marche, attendaient devant la maison du notaire. Son regard s’arrêta sur les miliciens bretons déjà installés, le doigt sur la détente de leur arme. « Des gueules comme je les aime », se dit-il en s’asseyant dans la voiture de tête. Tous les regards convergèrent vers la place où les blindés légers du colonel Bardell, silhouettes alanguies de sauriens faussement endormis, attendaient le signal. Roeder plia le bras, leva et descendit son avant-bras trois fois. Les moteurs ronflèrent, les voitures s’ébranlèrent et les blindés prirent leur essor dans un dans un couinement géant qui fit trembler les murs.

 

         Cinquante kilomètres pour rejoindre Scrignac. C’est peu, même par des routes tortueuses. C’est peu, mais c’est très long pour les villages traversés. Les Allemands n’avaient rien fait pour tenir l’expédition secrète. Aussi, bien que rien n’indiquât qu’ils perdraient de leur temps à s’arrêter dans les hameaux, ce fût la panique totale. N’est-ce pas, un hangar incendié au passage ; un tir de mitraillette lâché pour le plaisir ; un vieillard piétiné, une jeune fille violée, rien ne pouvait s’exclure. Le bruit avait couru qu’un jour à Bolazec, une troupe en goguette avait mitraillé un troupeau. Alors, on se cachait derrière les volets clos et on ne consentait à mettre le nez dehors que lorsque la colonne, dans une levée de poussière jaune, avait quitté le territoire de la commune.

 

             Scrignac n’avait pas attendu l’arrivée de la meute. Après une brève concertation, dès la fuite de l’escorte, on avait déserté la ville et seul le maire demeurait à son poste. Cependant, avant de fuir comme les autres, Georges Bloas, un des écervelés par qui le malheur arrivait, lui avait indiqué, comme s’il voulait par-là soulager sa conscience, l’endroit où se trouvaient les corps des officiers allemands. C’était une bien terrible charge qu’il laissait à l’édile. Le pauvre se rongeait la cervelle. Quelle attitude devrait-il adopter quand la troupe serait là ? Dire ? Ne pas dire ? Se décharger d’un coup ou bien tergiverser ?  Il n’eut pas à se tourmenter longtemps. Des bottes claquèrent dans le couloir, on enfonça sa porte avec fracas, on se saisit de sa personne.

 

           — Où sont les corps de nos camarades ?

 

          Le maire ne faisait pas le poids et le savait. Tous ses administrés étant à présent à l’abri, il pouvait se permettre de cracher le morceau.

 

          La chasse commença.   

 

          La horde commença par piller les maisons puis, après s’être emparée de la gendarmerie du Huelgoat, les mains libres à présent, comme une volée de doryphores, se répandit sur les campagnes alentour. De temps en temps, histoire d’asseoir sa légitimé, Bardell faisait fusiller un ou deux prisonniers. Mais le reste du temps, certain qu’il ne le décevrait pas, il laissait à Roeder la bride sur le cou et celui-ci n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Jours après jours, des centaines de soldats, la formation Perrot, les salopards de Daigre, sans oublier le Kommando de Landerneau, ratissaient les bois et la montagne.  Cela durait depuis plus de dix jours et si on n’y mettait pas fin, il en serait bientôt fini de Scrignac et du maquis de la montagne.  

 

         Alors, on décida de faire appel à l’aviation.

 

        À la pointe du jour le bourdonnement de l’escadrille ressembla à une montée d’orage. On s’était efforcé de prévenir la population revenue s’installer dans les maisons pillées, mais celle-ci, un peu par lassitude, un peu par incrédulité, s’était refusé à y croire. Des paras qui sautent sur la montagne, qui rejoignent le maquis ou qui contournent l’ennemi, oui, c’était plausible et attendu ; mais des bombes alliées qui vous tombent sur la tête, ça, c’était inconcevable.  Là-haut, dans les carlingues, comme chaque fois dans un cas pareil, on faisait le boulot.  Passer, repasser, larguer les bombes et oublier. Les états d’âme, si jamais on devait en avoir, ce serait pour plus tard, quand la paix revenue on pourrait se poser n’importe où et réfléchir. Aujourd’hui l’objectif était clair. Pilonner les deux écoles et le presbytère où les Allemands avaient pris leurs quartiers. Hélas, ce que ceux de là-haut ne pouvait pas savoir, c’est que, ce matin-là, à part quelques individus retenus par des tâches annexes, l’essentiel de la troupe avaient quitté le nid pour traquer le maquis.

 

        La première bombe explosa sur la place. L’église Saint-Pierre vacilla sur ses fondations. À l’intérieur du sanctuaire le tabernacle trembla et la veilleuse indiquant la présence du Saint-Esprit faillit s’éteindre sur l’autel. La seconde éclata dans la rue principale, soufflant vitres et murs, faisant tinter, comme autant de sonnettes des morts, les belles assiettes exposées sur le vaisselier, celles qui ne servaient jamais, même pour les jours de fête.

 

         La troisième commença à tuer.

 

        Au plus fort du déluge, le gars Miniou, ce grand dadais du Bezen Perrot qui s’était engagé pour voir et dira plus tard le regretter, avait trouvé refuge dans les feuillées creusées dans les taillis en bordure du bourg. Il se pensait à l’abri. Les chiottes, tu penses, les bombes ont d’autres choses à faire que d’aller les fouiller ! Mauvais calcul. Le souffle d’une bombe enveloppa les lieux d’aisance et si Braz ne fut pas tué, il n’en fut pas pour autant épargné. Il ne lui restait plus qu’à trouver un point d’eau pour se débarrasser du manteau de merde, vêtement ô combien symbolique, qui l’habillait de la tête de pied en cap.

 

       Hélas, pas de tragi-comédie pour les braves gens du bourg. Bientôt le grondement de l’escadrille, remplacé par celui du feu rongeant les ruines des maisons, s’estompa avant de disparaître. Vingt-deux scrignacois et deux soldats allemands gisaient dans les décombres. Mais l’opération n’était pas pour autant un échec. Le soir même, l’ordre de quitter la montagne et de rejoindre le Morbihan, écartant, pour le présent et l’avenir, toute idée de vengeance, atteignit Roeder et ses complices comme un direct au foie. Une dernière fois on convoqua le maire.

 

        — Vous avez trois heures pour sauver vos archives, dit Roeder que l’échec rendait encore plus roide. Nous ne partirons qu’après avoir brûlé l’école et votre foutue mairie.

 

        Lorsque, après dix jours d’occupation la colonne infernale s’éloigna de Scrignac, la petite bourgade n’était plus qu’un amas de cendres d’où montait une fumée étrangement paisible. Le ciel était vif et serein. Il s’en faudrait beaucoup avant qu’elles ne soient cicatrisées, mais la montagne pensait déjà ses plaies. Elle n’était pas vaincue.

 

                                                     ©José Le Moigne

                                                     Août 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Lundi 14 mai 1 14 /05 /Mai 01:15

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Photographie : José Le Moigne

 

                                                 26

 

          C’était dimanche.

          Dimanche 16 juillet 1944.

          Le ciel, sur Bourbriac et la montagne rouge, était couleur acier, la chaleur sèche et violente. En grande tenue, rasés de frais et parfumés, les miliciens et les soldats de la Wehrmacht rivalisaient de bonne humeur. Les murs résonnaient de leurs rires égrillards, de leurs provocations verbales, de leurs propos sans queue ni tête, des déflagrations des bouchons qui sautaient. Ceux de la cave savaient que cela ne présageait rien de très bon. Cela ressemblait trop au jeu du chat et de la souris. Il valait mieux tomber sur un greffier maussade et las que sur un matou au meilleur de sa forme et décidé à le montrer.

        — Écoutez-les se mètrent en condition ! souffla Marcel Sanguy.  On va dérouiller sec quand ils seront bourrés !

Marcel Sanguy était un petit homme rond d’allure qui conservait, même ici dans cette geôle d’un autre temps, en dépit de la trouille qui lui nouait les tripes, un ton joyeux et gouailleur qu’il tenait de sa profession. À trente-six ans, entrée depuis quelques semaines à peine dans la résistance, Marcel était marchand forain. Chacun se défend comme il peut. Sans bien le formuler sanguy pensait que plaisanter du mauvais permettait, même si ce n’était, hélas, que trop partiellement, de l’affronter avec un peu plus de sérénité.

        Albert Torquéau qui sortait de l’interrogatoire le regarda d’un air complice.

        — IIs ne m’ont pas encore touché, mais ce n’est que partie remise. D’ailleurs, ce pourri de Daigre m’a averti.

        — Que t’a-t-il dit ?

        — Mange-bien, l’instit, prends des forces, tu vas en avoir besoin. Je pense que c’est clair !

        — Et l’autre… As-tu entendu quelque chose sur l’autre ?  

        Marcel ne méprisait personne en s’exprimant ainsi. C’était juste qu’arrivé la veille, et torturé dans la foulée, cet autre dont-il parlait, en avait oublié jusqu’à son nom. Depuis, gisant sur la paille souillée, il dormait d’un sommeil fiévreux et le reste du temps, les yeux ouverts malgré ses arcades sourcilières brisées, il délirait en appelant sa mère avec une voix d’enfant malade. Parfois, dans un sursaut de bête à l’agonie, il éclatait d’un rire de dément puis brassait l’air dans un tragique moulinet en imitant le bruit d’un moteur d’avion.  

       L’instituteur accompagna sa voix d’un mouvement d’épaule ou l’impuissance le disputait à la pitié.

       — L’autre, dit-il dans un murmure, il n’en a pas fini. Je crois qu’ils vont le massacrer.

       Albert leva les yeux vers le plafond. Filtrée par l’étroit soupirail la lumière vive du dehors, accrochant la poussière au passage, dessinait sur le sol un vague planisphère. Alors il se souvint des solstices d’été et des feux de Saint-Jean. Combien de fois n’avait-il pas sauté par-dessus le tantad [1]dans le crépitement des gerbes d’étincelles ! Il était rassurant de se dire que ces simples bonheurs n’étaient pas à jamais effacés. Au fond, c’est aussi pour ça qu’il se battait.

       Au-dessus de leurs têtes la bacchanale s’arrêtât. Il était quatorze heures, Roeder avait fait son entrée.

       La porte de la cave couina et l’ombre chinoise de Vissaut se détacha de la pénombre. Le milicien entreprit de descendre les marches tandis, qu’au sommet de la cage, appuyé sur la rampe avec un air mauvais, Max, l’homme de la Gestapo, mâchonnait son mégot en attendant d’intervenir.

        — C’est l’heure, salopards !

        Vissaut s’approcha de l’instituteur, effleura sa poitrine du bout de sa matraque, puis lui siffla en plein visage :

        — Toi, d’abord !

        Albert ne broncha pas. Tout ça n’était que la concrétisation des menaces de Daigre. Il n’allait pas ciller et Vissaut en serait pour ses frais. Le milicien n’insista pas. Délaissant Torquéau il se tourna vers l’homme sans nom prostré contre le mur.

        — Toi, aussi ! dit-il, en effleurant ses côtes d’un coup de botte méprisant.

        L’instituteur senti monter en lui la rage et le dégout.

        — Comment veux-tu le faire monter ?  Il tient à peine debout !

        — Fais-moi confiance ! Il va monter !  Et en vitesse encore !  …

        Vissaut sourit d’un air cruel, rajusta ses lunettes et fit un signe à Max. D’une pichenette désinvolte l’auxiliaire de la Gestapo balança son mégot. Il descendit quatre à quatre les marches, saisit l’homme sans nom par-dessous les aisselles, puis, toujours sans prononcer un mot, il le traîna comme un pantin dans l’escalier.

        — Suis-les ! glapit Vissaut en brandissant son nerf de bœuf.

        Il n’était plus temps de s’apitoyer. On ne trahirait pas, on s’efforcerait de rester solidaires, mais à présent, autant ne pas tricher avec soi-même, c’était chacun pour soi.

         Lorsqu’ils débouchèrent dans la cour aveuglée par la violence du soleil la poulie du vieux puits, actionnée par une main impatiente, poussa un long gémissement. Quelle blague ! Prétendre couvrir ainsi les hurlements des suppliciés relevait du plus complet cynisme. Les tortionnaires eux-mêmes n’y croyaient pas. À chaque séance de torture les cris franchissaient les clôtures, les voisins horrifiés se bouchaient les oreilles, les passants terrifiés baissaient la tête et changeaient de trottoir mais eux, imperturbables, lançaient la manivelle et le treuil, semblable au coq de Saint-Pierre, poussait son hypocrite hululement.   

        Malgré la chaleur étouffante il régnait dans la pièce une atmosphère de morgue. Rien qu’à la gueule de Guy Daigre, le trop fameux Coco bel œil, Albert comprit que ce serait terrible. Bien au-delà de ce qu’il avait pu imaginer.

        — Ils vont nous autopsier avant de nous avoir tués ! pensa l’instituteur en bloquant dans sa gorge son envie de vomir.

        Près de Coco bel œil, dont le front dégarni était parcouru par des frissons de haine, se tenait le jeune Cardrun. Lui non plus n’était pas un cadeau. Comment pouvait-on oublier le plaisir qu’il prenait, chaque soir, quand il venait visiter la cave, à serrer les menottes, le plus étroitement possible, de telle sorte que, à chaque mouvement, elles vous broyaient les chairs sensibles du poignet. Pourtant, personne ici ne l’ignorait, à côté de cet homme blême, gluant et adipeux, répondant, par sa sauvagerie et sa bestialité, au surnom sans équivoque du fauve, Cardun était un archange du ciel. En ajoutant à ce sinistre triumvirat Visaut et Max qui, comment aurait-on pu un instant en douter, ne donneraient pas leur part aux chiens, on avait presque fait le tour. Presque, car il ne fallait surtout pas les oublier, les quatre miliciens du Bezen Perrot qui, le doigt sur la détente montaient une garde vigilante.

        — T’as soif ? demanda Daigre à l’homme sans nom  

        Le martyr acquiesça en clignant des paupières. 

       On avait relégué la table de jardinage au fond de la remise. Cardrun fit un geste en direction du fauve. Le milicien s’avança vers la table et en revint tenant entre les mains une écuelle remplie d’un abject mélange d’eau et de mousse à raser. Des poils de barbe mêlés à des crachats flottaient à la surface de l’infect bouillon.

       Saisissant l’homme par les cheveux, Coco bel œil lui pinça les narines et le força à boire.

       — Maintenant c’est à toi, dit-il en passant le relais à Cadrun. 

       Le malheureux, que plus personne ne soutenait, s’effondra dans un craquement d’os et de chairs pilées. Avant qu’il n’eût touché le sol le blanc-bec le cueilli d’une claque à la volée avant de l’achever d’un coup de pied dans le bas-ventre.

        À présent Coco bel œil plantait son œil unique dans le regard d’Albert.

        — À quatre pattes, Monsieur le commissaire aux effectifs … Oui, mon cher Tarzan, c’est bien à toi que je m’adresse ! dit-il en jouissant de ses propos.

        Ainsi il savait tout ! Quelqu’un avait parlé et le maquis de Saint-Tréphine n’avait plus de secret pour lui. C’était la pire des nouvelles. Débarrassés du souci de trouver des renseignements Daigre et ses sbires allaient pouvoir se livrer, avec des raffinements semblables à ceux des cercles de l’enfer, à leurs instincts sadiques, leur plaisir de torturer, leur besoin morbide de venger leurs blessures d’orgueil.

         L’instituteur ne craignait pas la mort. Bien qu’il n’eût que vingt-quatre ans, il avait fait le sacrifice de sa vie. Pour autant, il ne l’appelait pas. Le mot résignation ne faisait pas partie de son vocabulaire. Pourtant, que pouvait-il faire d’autre que de s’exécuter ? Lentement, le buste droit dans un ultime élan de dignité, il se laissa glisser.

        — Tends tes paluches ! rugit Cardun.

        Le nerf de bœuf lui zébra les épaules. Rien de nouveau sur la planète.  Cette fois encore l’associé du bourreau marquait avec violence son territoire. La volonté ne peut pas tout. Un court instant Albert sentit se rompre en lui l’esprit de résistance. Il tendit les poignets. Cardun pu se livrer à son jeu favori de menotter serré.

        — Fais-nous un beau dos rond ! C’est ça ! Écarte bien les bras ! Tu te démerdes comme tu veux mais je veux voir tes genoux passer à l’intérieur de tes coudes. ! Hein ! Tu ne te croyais pas si souple ! Un vrai contorsionniste ! 

        L’instituteur se souvint de sa dernière promenade scolaire. C’était un jour de juin d’une très grande douceur et les enfants, pour quelques heures délivrés du poids d’un quotidien en guerre, étaient prêts à croquer la forêt, à la parer de toutes sortes de mystères, à l’apprivoiser comme ils s’imaginaient, dans leur perception encore neuve du monde, pouvoir dompter la terre. Albert connaissait son métier. Adepte des plus récentes théories il aimait voir les enfants, dès que l’occasion se présentait, s’émanciper de sa tutelle. Cependant, il en était conscient, cette pédagogie de liberté ne valait que si, une fois l’initiative prise et assumée, ils revenaient à lui. Il n’en faisait ni une question d’autorité ni de caporalisme. Il pensait simplement qu’une expérience ne pouvait être positive une expérience que partagée par tous.

        Ils s’apprêtaient à rejoindre le bourg lorsque, traînant son poids et sa timidité, un gentil hérisson, avec son nez pointu et ses prunelles en escarboucles, apparut au milieu du chemin. Paniqué par les voix des enfants et le bruit de leurs pas, le petit animal se métamorphosa sur l’instant en une énorme baugue hérissée de piquants. Cette fois encore, au grand bonheur de tous, la promenade se transforma en une leçon de choses.

        — Qui peut me dire pourquoi le hérisson se met ainsi en boule ?

        — Moi m’sieur ! Pour que personne, et même pas le renard ne puisse s’en saisir.

        Si aujourd’hui, otage des pattes de Cardun, Albert avait été encore capable de sourire, il l’aurait fait, riant de lui comme ce jour-là il s’était amusé du naïf exposé du petit Jules Lescop. À présent, dans cette chambre de torture, aurait pu être le hérisson craintif, mais, sensible différence, avec sa peau sanglante et lisse, il tenait davantage du lapin écorché que du petit insectivore.  

        Ce retour en arrière ne dura guère plus longtemps qu’un dièse ou un soupir inscrits sur la portée. Déjà Cardun se rappelait à lui.  

        — Écarte les coudes que je t’ai dits ! Pousse tes guibolles sous ta poitrine !

        Albert ferma les yeux. C’était pour lui la meilleure façon de contenir l’angoisse. Ainsi ne vit-il donc pas Cardun se saisir d’un bâton et l’enfoncer dans le méat entre ses coudes et ses genoux. il ne put cependant s’empêcher de crier lorsque son tourmenteur comme un coléoptère dont on veut jouir de sa panique.

        Alors, les bottes, la matraque, le gourdin, dans un terrible crescendo, dansèrent sur son corps une effroyable sarabande.  

        Garder les muscles relâchés, c’était le seul moyen d’amortir les coups.  Albet s’y essaya mais du très vite y renoncer. Ce n’était pas là un manque de courage et encore moins de dignité, mais, malgré sa volonté, son corps entier se contractait et les ondes de choc se propageaient dans sa chair statufiée à la vitesse d’un séisme ou d’une nuée ardente.

       — Boucle-la, salopard !

       Le coup de pied qui suivit fut à la hauteur du coup de gueule. Offrant son flanc à la raclée Albert roula sur le côté. Cardrun bourra sa bouche de chiffons gras. À présent, on n’entendait plus dans la remise que les han ! han ! des tortionnaires et les claquements en rafales des coups. Seuls les yeux de l’instituteur pouvaient encore exprimer sa souffrance et sa haine. C’était peut-être son ultime défi, mais tant qu’il parviendrait à ne pas baisser les paupières, il crocherait, comme avec un harpon dans l’œil unique de Guy Daigre, et ne lâcherait pas.

       Mais le bougre œil n’aimait ni le défi ni la provocation.

       — Cardrun, apporte-moi une cuillère à café !

       Un silence d’arène flotta dans la remise. L’éphèbe parcouru les quelques pas qui le séparaient de la table et en revint en balançant, sous la lumière crue du plafonnier, une cuillère d’acier irisée de reflets. Coco bel œil s’en saisit, la présenta à ses complices à la manière d’un sacrificateur, puis, poussant un cri de cannibale, il plongea sur l’instituteur et, à l’instant même où leurs visages furent sur le point de se toucher, lui basculant la tête, il enfonça l’engin dans l’orbite du jeune homme, passa sous le globe oculaire avec l’adresse d’un écailler. Albert poussa un cri terrible. La salle tourna autour de lui comme les parcelles de couleur dans un kaléidoscope, et puis le noir effaça tout.

        Quand il revint à lui sa tête n’était plus qu’un brasier. Pourquoi, se demanda-t-il, mon champ de vision se trouve-t-il à ce point rétréci et pourquoi ne suis-je plus nu mais rhabillé sans que je sache ni par qui ni comment. Jusqu’à mes galoches à semelles de bois qu’on n’a pas oublié de glisser à mes pieds ! La mémoire lui revint. Albert compris alors que sa mutilation ne lui poserait pas de problème. Il n’aurait pas le temps de devenir le borgne du village. Face à lui, rigide comme une sentinelle, l’horloge comtoise marquait vingt heures. L’instituteur se rendit alors compte qu’il n’était pas seul dans la pièce. Près de lui, le souffle court et le corps déchiré, l’homme sans nom gisait sur le carrelage noir et blanc.         Malgré son extrême faiblesse, malgré l’intensité de sa souffrance, Albert chercha à faire le point. Le brouillard où il était plongé se déchira. L’un après l’autre il reconnut, les uns mourants, les autres à peine plus valides, les sept gars de la cave.  Arrachés à la paille fétide de la geôle, ils attendaient, comme des bovins à l’abattoir que l’odeur du sang n’affole même plus, que s’écrive la fin.

       L’instituteur supportait sa position. S’appuyant sur ses mains et genoux il chercha à se redresser. Sanguy l’aida à se mettre debout.

       Alors, Roeder, bottes luisantes, vareuse tirée comme au cordeau, toutes médailles en avant, entra par la porte du fond. Bras tendu l’officier salua et Guy Daigre lui rendit son salut. On avait beau y être habitué, voir un français tendre le bras à l’hitlérienne, restait un choc et une humiliation.

       Un court silence s’installa que Roeder se chargea comme il se doit de rompre.

       — Les véhicules sont arrivés. Vous pouvez y aller, dit l’officier en indiquant la porte de sortie.

       De nouveau Torquéau regarda à nouveau la pendule. Il était vingt heures trente.

      Deux voitures légères et un camion bâché attendaient dans la cour. Les gourds duBezen Perrot poussèrent des cris rauques. Blessés ou non, mourants ou non, furent balancés dans le camion.

      Le convoi s’ébranla.

      Ne tenant compte ni du danger ni de son âge, chaque jour depuis qu’on avait arrêté son garçon, la mère de Torquéau, faisait à bicyclette l’aller-retour de Rostrenen à Bourbriac. Elle allait droit au dispensaire d’où elle savait pouvoir surveiller la maison du notaire, grimpait jusqu’à l’étage, s’installait derrière la haute baie vitrée, et n’en bougeait plus pendant des heures. On ne l’arrêtait pas. Ce n’était plus un secret pour personne. Elle espérait apercevoir son fils. Hélas, ce soir-là, lorsque le convoi passa, la bâche du camion avait été tirée. Pourtant, la vieille femme sentit son cœur s’affoler. Pour elle cela ne faisait pas de doute. Tout son amour de mère le lui disait : son fils était dans le camion. On vit alors la brave femme tendre les mains dans une démarche de suppliante tandis qu’elle murmurait :

       — Pauvres gosses ! Ils souffriront peut-être moins dans leur nouvelle prison.

       De peur de défaillir elle s’appuya à la rambarde. Sa poitrine battait et ses membres tremblaient. En bas, sur le trottoir, des jeunes gens passaient. Leurs rires sonores envahissaient l’espace. L’aigrelet d’une bombarde et la musique d’un manège montèrent jusqu’à elle. Quelle indécence se dit-elle. Comment peut-on célébrer le pardon quand, au pied même de la fête, des enfants subissent la torture et peut-être la mort !

       Mais déjà le convoi s’effaçait au tournant de la rue.

       Quand on y songe, on aurait pu dix fois l’attaquer et délivrer les prisonniers. En effet, signalé par les voix avinées des gours braillant des chansons d’ivrognes, le convoi cahota par toutes les routes du canton. On l’aperçu près de Callac, à Lohuec, à Bolazec, à La Chapelle-Neuve, à Plougonver enfin. Les prisonniers qui croyaient qu’on les abattrait à peine sortis de Bourbriac ne comprenaient rien à cette errance. Avait-on prit la route du Morbihan ? Etait-il possible qu’on changeât seulement de prison ? Les miliciens qui n’avaient pas dessoulé de la journée ne savaient plus où ils allaient ? fallait-il s’accrocher à cet espoir tenu ou reconnaître, qu’au bout du compte, les salopards cherchaient un endroit à leur convenance ?

       Le soleil couchant passait par les interstices de la bâche. Cela devait bien faire deux heures que l’on roulait. Soudain, le crissement des roues sur le gravier, fit comprendre à Albert que l’on avait quitté la route. Sans doute s’était-on engager sur ce qui devait être un chemin vicinal.

       Deux cents mètres plus loin on s’arrêta. Les portières claquèrent. Les miliciens n’essayaient pas d’être discrets. Ils parlaient haut, échangeaient en riant de lourdes plaisanteries, certains se soulagèrent contre le talus.

       La ridelle s’abattit.

       — Descendez !

      La montagne se noyait dans le rouge de l’astre déclinant. Des coups de feu claquèrent. 

 

©José Le Moigne

Mai 2012

 

 

[1] Tantad : feu de joie

 

 


Par le breton noir - Publié dans : Textes - Communauté : Vos blogs
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