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Saint-Renan

Publié le par le breton noir

 

 

 

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    Bretagne, le clocher

Photographie Christine Le Moigne-Simonis

 

 

 

Saint-Renan

 

 

Exhibant sans pudeur son visage immuable de granit et d’ardoise, la tranquille abondance de son marché hebdomadaire et sa sérénité, Saint-Renan nichait, à un jet d’arquebuse de Brest, dans un repli de la Penfeld. Ici, c’était comme si la guerre n’avait pas existé. Ce monde-là n’avait pas vingt ans à vivre, mais ne le savait pas. Les hommes portaient encore le grand chapeau à guides, le court chupen à double boutonnage, et le pantalon rayé d’avant 14 qui pochait aux genoux. Leurs moustaches étaient uniformément rousses et ils avaient des gueules de maquignon. À côté de ces mégalithes, les femmes, avec leurs coiffes de dentelle aux ailes raidies par l’amidon, faisaient penser à des oiseaux marins.

L’arrivée de Man Anna et de Julien jeta le trouble dans les étals. Pas d’insultes, pas de propos blessants ni de regards meurtriers, pas de cruels chuchotis, mais un silence impressionnant : celui des paysans aztèques voyant venir vers eux les chevaux de Cortès.

Mais les paysannes ne furent pas longues à se ressaisir.

Ce n’est pas parce qu’on vit au fond de l’Armorique que l’on est des sauvages !

Des femmes noires, des gosses café au lait, bien sûr que ça existe ! Le Télégramme parlait parfois de ces français de l’outremer, nos concitoyens du bout du monde ainsi qu’il le disait. Et qui, si près du port où finissait l’Europe, ne connaissait pas un marin !

N’empêche que ça faisait un choc d’en voir devant soi !

Le silence s’effaça plus vite qu’il n’était arrivé.

Lagat du ! Lagat du ! [1]

Maintenant, soucieuses de se rattraper, elles s’adressaient à Man Anna dans leur breton sonore de paysannes de plein-vent. Elles ne tarissaient plus, se consumaient d’admiration devant l’enfant et ses yeux noirs, faisant crouler Man Anna qui ne comprenait goutte sous le poids des éloges, gloussaient des « Mignonic bihan ! »[2] qui témoignent en Bretagne du degré le plus haut de tendresse.

Man Anna était rassérénée. À vivre sans cesse dans ses jupes, Julien avait appris depuis longtemps à lire sur visage de sa maman. Aussi, avant même qu’ils ne grimpent dans l’autobus, savait-il quelle aventure c’était pour elle de se risquer si loin du territoire familial. Tout lui semblait une menace. Les quolibets, les railleries, les injures racistes, et même les gestes obscènes dont certains blancs, certes, les plus bornés et les plus imbéciles, ne se montraient jamais avares.

Et ça, elle le savait par expérience.

Julien avait quatre ou cinq ans et le peu qu’il savait, ce qui ferait que bien plus tard on l’aimerait ou le détesterait d’un bloc, il le devait à Man Anna. De même ce pouvoir, souvent lourd à porter, qu’il avait de retenir en lui, sans jamais défaillir, chaque minute de l’instant qui passait. Tu t’rappelles, Frédéric ? Le gris tendre du ciel et des maisons s’effilochant en un fragile camaïeu sur les écailles des ardoises ? L’odeur du beurre frais baratté du matin que les paysannes présentaient sous forme de mottes décorées à l’emporte-pièce et qui perlaient en fines larmes irisées ? Celle du lard grillé ? Celle du saindoux s’échappant des billigs [1] ? Celle des crêpes plus ajourées que des dentelles qui s’empilaient sur des étoffes de Cholet ? Et celle, vaguement opiacée, de la bouillie d’avoine ? 

Images du passé ?

Pas si sûr que cela ! 

Ce qui était certain, on pouvait sans inquiétude en prendre le pari, c’est que vie durant Julien garderait en mémoire ce soudain coup de foudre. Cela n’avait rien à voir avec la platitude de ces romances qui prétendent, avec une avalanche de clichés, décrire ce qu’est l’amour. Ce coup de foudre-là n’avait rien d’éthéré. C’était comme si le soleil se vengeait de l’impie qui avait osé lever les yeux sur lui. Cela vous meurtrissait, vous brûlait les pupilles, vous laissait, à la fin, dans un état de solitude impossible à décrire. Aujourd’hui, encore, Julien se retrouvait dans un état très proche quand il cherchait à l’exprimer. La Bretagne, s’était donnée à lui pour ne plus le quitter. C’était un amour violent et définitif qui englobait la Bretagne de toujours et celle qui s’éveillait en traînant des sabots à un monde nouveau, amour des hommes et des femmes aux visages d’indiens tressés de ravines profondes d’un peuple qui fixait l’horizon incertain tout en songeant aux fontaines sacrées, amour d’un peuple se demandant, maintenant que la guerre avait tout bouleversé, de quoi demain serait-il fait. 

Cette même inquiétude qu’il lirait, bien des années plus tard, dans le regard des pêcheurs antillais ; des jeunes comme des vieux.

 

 

José Le Moigne

Extrait de La Gare

© éditions Gonella

à paraître : Correspondance et internet : Juin 2010

En librarie : Septembre 2010

 



[1] Exclamation : Les beaux yeux noirs !

[2] Mignon bihan : Ah le joli petit !

[3] Billigs : Grandes plaque de fonte qui servaient à cuire les crêpes.

Commenter cet article

stellamaris 25/04/2010 20:48



Je reviens d'une semaine de vacances, tu as trop posté pour que je commente tout ... Je me suis arrêté sur ce texte, qui m'a tout spécialement touché. Magnifique ! Toute mon amitié.



kinzy 22/04/2010 17:47



J'imagine bien la bretagne de ton enfance.


A t-elle changé ?


bô du jeudi fwè mwen


 


 



José Le Moigne 21/04/2010 12:16



Que j'entends ... évidemment.



José Le Moigne 21/04/2010 12:05



Merci Rosa. Tu le sais, parce que c'est quelque chose que nous partageons, que la culture est le seul moyen d'être présent au monde. cela n'a rien à voir avec les débats imbéciles que j'attends
aujourd'hui. apprendre sans renoncer, partager ...



flora 21/04/2010 07:53



C'est comme cela que la Bretagne rejoint les Antilles dans ton amour et ta compréhension profonds... Très belle écriture!


Amitiés:R.