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On m'appelait Surprise XXXII

Publié le par José Le Moigne





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                                                         Saint-Laurent du Maroni, le pénitentier ( le net)




XXXII

 

22 décembre 1871. Lentement, comme si soudain il répugnait à aborder l’enfer, le bateau-cage a pénétré dans l’estuaire du Maroni. Cela n’avait strictement rien à voir avec l’anse figuier où je m’étais si souvent promenée avec Sydney ; rien à voir avec la mangrove du Lamentin que j’avais quelquefois aperçu quand je courais les mornes ; et surtout rien à voir avec la baie de Fort-de-France dont la magnificence, malgré les tristes circonstances où je la découvris, m’avait coupé le souffle. Cette baie des Flamands, si tu savais combien, au point de m’en brûler les yeux, tandis que le bateau-prison, beuglant de toutes ses sirènes comme un bœuf de Portorique[1] à l’agonie, m’éloignait pour toujours du Pays Martinique. 

Le cargo-cage avançait de travers sur le fleuve, passant d’une berge à l’autre pour éviter les bancs de sable. L’eau était boueuse, épaisse, si peu profonde que l’on risquait à chaque instant de s’envaser. Il pleuvait. Il pleut toujours à Saint-Laurent. Je sais bien que c’est faux mais cette impression d’humidité constante qui m’a saisi à l’arrivée ne m’a jamais quitté. Bien sûr que le carême, ici, est tout aussi violent qu’au Pays Martinique. Il n’en reste pas moins que la moiteur, descendant en cascade de la proche forêt, à ce point gigantesque qu’elle semble figurer la frontière du monde, ne nous quitte jamais.

— Tenez-vous prêts !

— Au galop ! Au galop !

— Serrez les rangs !

— Les femmes par ici !

Tu connais comme moi les ordres brefs et la brutalité propre aux débarquements. La petite part d’humanité que le procès n’avait pu nous voler s’efface en un instant. Voilà, nous ne sommes plus que des numéros, de simples matricules, et il faudra pour espérer pouvoir reconquérir, dans son extrême modestie, une petite parcelle de ce qui faisait que nous étions des hommes et des femmes.

Cette bataille-là, ce combat pour la dignité, j’étais certaine de le gagner. Qu’était-ce auprès de raz-de-marée de notre insurrection !   Mais au-delà, Léon, mais au-delà ? Ce n’est pas la présence à mes côtés d’Asténie Boissinnet, de Dame Jean-Louis Cyrille et de Marie Brouchon, ni même l’arrivée annoncée d’Hortensia Châlon et d’Eulalie Ménage, qui auraient pu me rassurer. Je ne baissais pas les bras. C’était bien plus subtil que cela. Pour la première fois, sur cette terre de Guyane tellement semblable et, en même temps, si différente du Pays Martinique, je sentais que la force de vie qui jusque-là avait toujours accompagnée mes pas m’avait abandonnée. Ne parlons pas du limbé ou de je ne sais quelle maladie de langueur qui vous laisse abattu pour une charge de temps ! L’évidence était autre et combien plus cruelle. Les ombres bienveillantes de Reine Sophie, de Man Zulma et de Sydney qui, années après années, avaient veillé sur de moi, ces ombres qui m’avaient soutenu dans la pénombre glauque du fort Desaix, m’avaient tenu la main pendant que j’accouchais dans une geôle à Fort-de-France d’un fils aussitôt enlevé, ces ombres tutélaires que je croyais à jamais auprès de moi, venaient de se noyer dans l’eau jaune du fleuve.

À présent j’étais seule et nue sur un rivage hostile et inconnu. La force des ancêtres m’avait abandonné. À quoi bon me leurrer, elle ne reviendrait plus.

Alors a commencé pour moi la ronde atone des jours sans fin qui ressemblent, dans leur répétition, à la froidure obscène des billets-l'enterrement.

Un gardien militaire comme au pénitencier des hommes, au moins tu sais ce que c’est. Cela ne dégouline pas de charité chrétienne, cela ne cherche pas à faire votre bien quelle que puisse être votre opinion sur le sujet, cela puni, cela trahi, cela trafique à l’occasion, c’est un homme à qui la loi donne pouvoir sur vous, mais qui n’est pas, qui ne sera jamais autre chose que vous, un homme occupé à survivre dans un monde pervers. Rien de cela au pénitencier pour femmes. Inévitables sous nos tragiques latitudes, ombres grises au cœur d’un monde gris, les sœurs de Saint-Joseph de Cluny, servaient de geôlières.

N’est-ce pas, il serait inutile que je me fatigue à te décrire le lieu où, comme des moniales en attente dont ne sait quelle rédemption, on nous tenait recluses. Ce n’est pas pour rien que cet endroit était connu dans toute la colonie pénitentiaire sous le vocable de couvent.  Combien de fois n’ais-tu pas venu, comme tous les mâles de cette terre de misère à la recherche d’une possible aventure, rôder autour de ce vaste bâtiment, de son jardin et de sa palissade. Qui pourrait t’en faire reproche ? Même les autorités te donneraient raison. Au fond, le couvent n’était rien d’autre qu’un bordel administratif, une foire aux femmes pour être plus précise. L’Empire en avait pris la décision, la République l’avait entérinée, la déportation des femmes devait participer au peuplement de la Guyane. Idée géniale s’il en fut ! Blanches et négresses comprises, loin des trois cents femmes attendues, notre nombre ne dépassa jamais les trente.

Trente, ce n’est pas beaucoup, mais encore fallait-il nous occuper. Et que fait une bagnarde au long de ses journées sans joie ? Eh bien, faute de peupler la colonie, pour trente à vingt centimes dont la moitié va à son pécule, elle coud. Du lever au couché du soleil confectionne des vêtements à l’usage des transportés. Très vite j’ai souffert de cette immobilité à laquelle cette activité répétitive me condamnait. Mon œil suivait machinalement l’aiguille et je sombrais dans une forme de langueur qu’aucun de mes souvenirs ne pouvait apaiser. Si encore, cédant à la coquetterie bien connue des femmes des Antilles, j’avais pu me tailler quelque vêtement seyant à ma jeunesse ? Peut-être, alors, à défaut de reprendre goût à la vie, me serais-je tout du moins divertiet pour un temps ? Mais là, aussi, les dames de Cluny veillaient ! Pas question d’exhiber nos attraits. D’un bout à l’autre de l’année, c’était la robe de cotonnade à mille raies, le chapeau de paille garni d’un ruban noir, et le fichu plié en pointe sur le cou.

Combien de fois ne nous as-tu pas espionnées, le jeudi soir au couché du soleil, quand nous passions, les yeux chastement baissés sur des pensées incontrôlables avec, en serre-file, nos religieuses veillant sur nous comme des cerbères enjuponnés. Je t’imagine, vilain bougre aux airs de molosse pas très franc du collier, posant sur nous ton œil de maquignon. Dis-moi, combien t’a-t-il fallu essuyer de refus de te rabattre sur moi, la négresse et farouche au mauvais caractère ?

Hortensia Châlon fut la première à prendre époux et les autres ont suivi. Elles épousèrent d’anciens révoltés du Sud, originaires comme elles de Rivière-Pilote, qu’elles connaissaient déjà sans doute fondant ainsi une petite Martinique au beau milieu du bagne.

Pourquoi t’ai-je épousé ? Mes compagnes parties je m’étais installée dans une lourde solitude qui n’avait rien d’ostentatoire mais qui cernait au plus juste l’état de profond renoncement où j’étais parvenue.

J’étais depuis six ans au couvent et jamais je n’avais consenti à me rendre au parloir, cette infâme assemblée où chaque jeudi, entre neuf heures et onze heures du matin, les libérés dont tu étais, étaient autorisés à venir au jardin pour choisir une femme. Ah, si tu les avais vu se préparer ces dames Gabrielle[2] ! Elles se passaient des bouts de bois sur les lèvres pour les rendre plus rouge, se farinaient le visage, s’efforçaient de marcher d’une manière qu’elles croyaient distinguée mais qui n’était que provocante. Les libérés passaient. Ils disaient : « Celle-là me plaît ». Et le mariage se faisait. Quant à la suite …

Et puis je me suis décidée, sans réfléchir, comme un coup de serbi[3] qu’on espère gagnant. Toi, cela faisait un etcetera de temps que tu passais et retournais bredouille. Eh oui, mon bougre, cela fait peut-être mal à ton orgueil, mais on ne peut pas dissimuler la vérité, j’ai épousé celui dont personne ne voulait. Avais-je senti ton désarroi ? Étais-je consciente, moi la rebelle, de franchir un ultime tabou en épousant un blanc aussi peu reluisant qu’il fût ? Que m’importe aujourd’hui.

Je me souviens de ton air ahuri quand j’ai signé mon nom quand tu n’étais capable que d’inscrire une croix sur le registre de mariage. Lumina Sophie dite Surprise, fille de Zulma, petite fille de Reine Sophie qui était née au temps de l’esclavage, pour la première fois signait Marie-Philomène Ropsus. Redécouvrir mon nom de libre au bagne ! Un sacré pied de nez à l’Histoire qui ne pouvait n’arriver qu’à moi !

Samedi 4 août 1877, une page se tournait et je savais pertinemment qu’elle était la dernière et qu’elle serait très brève.


                                                         José Le Moigne 
 

 



[1] Bœuf de Porto Rico.

[2] Prostituées.

[3] Jeu de dés.

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flora 03/01/2010 11:38


Tu m'impressionnes toujours par la précision et la véracité des détails et de la psychologie du personnage.
Amitiés: R.