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On m'appelait Surprise XXXI

Publié le par José Le Moigne





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XXXI

 

Le verdict ! Ah oui ! Le verdict ! Tellement injuste, tellement raciste, que je tremble de rage rien qu'à l'idée de l'évoquer ! Mais toi, naturellement, tu te sentirais lésé, tu te demanderais pourquoi tu as montré tant de patience — moi je dirais plutôt résignation —, si je devais m'arrêter  là. Aussi, pour ne pas  te frustrer, voici la fin de cette mascarade.

Mais dis-moi, toi qui a plus fréquenté que moi les tribunaux, est-il de coutume que le procureur s’arroge le droit de prendre la parole avant les dernières plaidoiries pour exhorter la cour, qui va bientôt entrer en délibération, de ne pas en tenir compte ? Non, bien sûr. Pourtant, à Fort-de-France, le 8 juin 1871, c’est bien cela qui s’est produit. Ne t’étonne donc pas si chacun des mots que prononça ce gandin galonné de lieutenant Fournier reste gravé dans la mémoire.

Jamais je ne pourrai les oublier et, quelle que soit l’heure de ma mort, je partirai avec.

Je le revois, campé sur ses jambes nerveuses, dodelinant du torse comme une bête longue, son regard voyageant de l’un à l’autre de nos avocats avant de se poser, avec une charge de mépris que je ne peux pas décrire tant elle était abominable, sur chacun d’entre nous. Si encore il était allé tout de suite au terme de sa péroraison ! Mais non, l’hypocrite s’attarda tout d’abord dans un long préambule où la morale le disputait à la brutalité avant de déclarer, à la manière d’un curé qui vous promet l’enfer en punition de vos péchés :

— La défense fait appel à votre pitié, c’est son devoir. Nous, nous demandons justice. Aussi, Messieurs, à part Claireville fils de Sainville et Marcellin Sélain pour lesquels je réclame votre indulgence, je maintiens mes conclusions avec toute la fermeté que m’inspire non seulement une conviction intime, mais le devoir que j’ai à remplir envers la société. J’espère, Messieurs, que vous appuierez ces conclusions et que vous donnerez satisfaction aux justes griefs d’une société attaquée dans une de ses bases fondamentales : la propriété.  

Le scélérat ! Que n’a-t-il usé du fouet comme ses modèles d’il n’y avait pas si longtemps ! Nous n’en n’aurions pas été davantage humiliés.

Et voilà que la cour pousse le cynisme jusqu’à nous demander de nous manifester !  Comme si, après avoir essuyé une pareille ruade, les humbles muletiers et muletières que nous étions souhaitaient s’exposer à de nouveaux coups de sabots ! Les avocats, sans doute soulagés, s’en tinrent à leurs premières plaidoiries et quant à nous, conscients que tout était joué, nous ne laissâmes pas un seul mot échapper de nos bouches. Le verdict s’annonçait terrifiant et il le fut bien au-delà de tout. Juge plutôt. Eugène Lacaille, condamné à mort à l’unanimité des voix. Furcis Carbonnel, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Luis Gerdrude Isidore, condamné à l’unanimité à la peine de mort, Cyrille Nicomor, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Louis Charles Hutte, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Madeleine Clem, condamnée à l’unanimité des voix à la peine de mort. Louis Telga, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Aliénor Lisis, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Cassius Boissonnet, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Auguste Séverino, condamné à l’unanimité des voix à la peine de mort. Je cesse ici cette triste litanie et que Bondyé me pardonne ceux que j’ai oublié car, entends-moi bien, ce ne furent pas moins de seize condamnations à mort qui furent prononcées et toujours : à l’unanimité des voix.  J’ai beau n’être qu’une petite cultivatrice des mornes, une humble couturière de campagne, une bagnarde à présent, je le dis haut et fort, les sauvages à peine dégrossis, les païens déguisés en chrétiens, les assassins, ce n’était pas nous mais ces messieurs aux épaulettes d’or qui distribuaient charge de billets-la-mort au nom de la justice.

Mais ce n’est pas fini. Seize condamnations à mort ! Difficile de faire mieux n’est-ce pas, mais aussi vingt-huit condamnations aux travaux forcés à perpétuité, deux à la déportation en enceinte fortifiée, trente-trois de dix à vingt ans de travaux forcés !

Nous fûmes treize femmes à être condamnée, toutes très jeunes, la plus âgée étant Camille Cyrille qui avait trente-deux ans. Je passais pour la plus jeune, le conseil qui n’avait pas vérifié m’ayant attribué dix-neuf ans, mais ce n’était pas vrai. En vérité, j’avais déjà vingt-deux ans. Je les avais laissé dire escomptant que mon jeune âge me vaudrait la clémence de la cour. Peine perdue. J’écopais du plus lourd, les travaux forcés à perpétuité, mais je n’étais pas la seule. Asténie Buissonnet et adèle Négrand n’y échappèrent pas. Pour les autres, je ne vais pas t’infliger le détail. Sache cependant que nous fûmes plusieurs à rejoindre le bagne et que j’aurai à t’en parler. 

Tu le sais comme moi. On ne peut rien cacher au prisonnier de ce qui les concerne. Le fort Desaix où l’on m’avait reconduite sans me laisser revoir mon fils bruissait d’une foule de rumeurs. Bien qui'ils fussent au secret, nous savions que quelque part, sous les voûtes humides, dans la pénombre glauque des cachots, probablement chargés de chaînes, Eugène Lacaille qui depuis sa condamnation avait regagné toute mon estime, attendait, avec les autres condamnés à mort l’instant du sacrifice. On était maintenant en décembre. Cela faisait maintenant plus d’un an que j’étais en prison, mais cela ne m’empêchait pas de voguer en esprit vers Rivière-Pilote. Le procès avait fait grand bruit, mais c’était il y avait déjà cinq mois et j’imaginais que, malgré le chagrin qui embrumait bien des esprits, les préparatifs de Noël devaient aller grand train. Le cochon-planche vivait ses derniers jours, le shrub se préparait dans de grandes dames jarres, bientôt on cueillerait les pois d’angole et les chanté nowel, même teintés d’un brin de nostalgie, devaient fleurir à toutes les veillées.

Pas de chanté-nowel pour Lacaille et ses compagnons.  Au début de décembre, alors que toute l’île se préparait au sommet de l’année, ils furent conduits au polygone Desclieux, une sorte de terrain vague au milieu de L’En-Ville où les militaires s’entraînaient. Une heure plus tard nous sûmes tous qu’ils étaient morts en braves. Vois-tu, les nuits où la pluie pleure si fort sur les tôles du toit qu’elle trouble mon sommeil, il me semble les voir, debout face à la troupe, les yeux, qu’ils ont refusé qu’on bande, grand ouverts sur les mornes, et je crois même les entendre crier en bel kreyol, d’une voix que les ordres de l’officier commandant le peloton ne pouvaient pas couvrir, leur message d’adieu et leur confiance en l’avenir.

Cette même semaine, le bateau-cage est arrivé et je fus embarquée.

Direction la Guyane.  


                                                          José Le Moigne 
 

 

Commenter cet article

José Le Moigne 24/12/2009 13:40


Bonne fête de Noêl à toi aussi Kinzy


kinzy 24/12/2009 12:44


C'est le temps des pois d'angole et le jarrets de cochon :)
c'est le temps d'une trève !

Bonnes fêtes de Noêl José !


stellamaris 23/12/2009 07:32


Le jugement, implacable, qui fait toujours aussi mal même si l'on s'y attend ...

Joyeuses fêtes ! Je pars une semaine en famille, avec peu ou pas de possibilités de connexion ...

Toute mon amitié.


flora 22/12/2009 08:51


Il y a des Noël et des Noël très différents... C'est le moment d'avoir une pensée à tous ceux qui ne peuvent le partager avec nous, bien au chaud, dans le bonheur autour du sapin...
Dans ton roman, il y en a qui partent les yeux ouvert, vers la mort, d'autres vers le bagne... 


22/12/2009 17:46


C'est le voulu que cet épisode tombe la semaine de Noël. Mais le hasard existe-il? Grande question.
Bon Noël à toi et à tes proches
José