Samedi 19 décembre 6 19 /12 /Déc 01:13




cartes-postales-photo-La-Rue-de-la-Liberte-FORT-DE-FRANCE-9                                                       Fort-de-France en tan lontan, la rue de la Liberté


                                                                                          
XXX


Jésus ! Marie ! Joseph ! Si tu avais entendu le réquisitoire du sous-lieutenant Fournier ! C'était son jour de gloire et le bougre le savait. Il était onze heures du matin en ce mardi 6 juin quand il entama sa péroraison et nous en eûmes pour des heures à l'écouter, à le voir bouger les bras avec des gestes amples ou saccadés à la manière d'un conteur, hélas sans talent. Rien ne nous fut épargné. Ni de ses effets de voix, ni de la peine de l'interprète qui, perdu dans cette incontinence de langage, courait après les mots.

Toi-même, n'est-ce pas, tu as connu de ces situations où l'on parle de toi sans que tu puisses tout comprendre. Au début, c'est très gênant, mais tu finis par t'y habituer, les noms restituant le fil. Tu te concentres et tu comprends suffisamment pour te faire une idée des débats et le reste du temps tu laisses le rêve te guider. Ainsi, pendant que l'officier, gonflé de toute son importance, le visage turgescent et prêt à exploser comme un gros crapaud-buffle surpris par la lumière, enfilait ses périodes, j'ai mis mes pas dans les pas de l'enfant que je fus, dans les pas de la jeune femme que j'étais, de la femme révoltée que je n'avais jamais cessée d'être, et j'ai vogué de morne en morne, de bourg en bourg, de ravine en ravine. J'ai laissé le soleil m'assommer et le serein me rafraîchir et j'ai marché, marché, sur la tracée de mes ancêtres, de Reine Sophie et de Zulma, dans le sillage de Sydney, juste derrière Telga et Eugène Lacaille du temps de leur splendeur. À chacun de mes poignets, j'ai noué des rubans de couleur, noirs, verts, rouges, ainsi que nous les arborions sur les chemins du Sud et dont je pressentais qu'un jour ils seraient un symbole, et j'ai crié au vent notre belle langue créole. Je n'étais plus amarrée à la honte de mes chaînes dans cette salle hostile et c'est à peine si je percevais, venant en vagues du dehors, la haine des bourgeois revenus de leur peur. Je m’étais arrimée au cœur du Pays Martinique qu'il allait me falloir quitter mais je reviendrais, d'une manière ou d'une autre, au jour de ma mort. Car une chose était certaine, ce pays-là était ma terre, fertilisée par le sang de mes pères esclaves, par le sang répandu en de sordides avortements par mes mères esclaves, par l’espoir insensé que notre insurrection avait fait naître. Les temps avaient changé. Plus jamais aux veillées, le conteur n’évoquerait le retour en Afrique ou au Pays Guinée. Le bateau ne ferait pas le chemin à l’envers.

Morts ou vivants, notre place était là en Pays Martinique, et pour les temps des temps. 

Alors, tu le devines, que m’importait de nous entendre traiter de misérables, de bandes dévastatrices et assassines, que m’importait d’entendre insulter Lacaille, non dans ce que l’incarcération avait fait de lui, mais pour ce qu’il avait été au camp de la Régale ! Que m’importait de voir mes compagnons se faire l’un après l’autre réduire au rang d’incendiaires furieux et de pilleurs sans vergogne quand j’avais vu une espérance folle germer dans leurs regards exaltés ! Que m’importait que Marie Brouchon, Rosanie Soleil, Astérie Boissonnet, dame Cyrille, et vous toutes mes compagnes, ne fussent plus aux yeux du procureur que d’horribles mégères promptes à mettre le feu, à injurier et entraîner les hommes dans une ronde où l’horreur le disputait au vice ! Que m’importait que, de toutes les charges retenues contre moi, entre autres d’avoir bouté le feu à trois habitations, la plus horrible aux yeux d’une morale hors de propos, était d’avoir crié, ce que je revendique, mais qui ne fut jamais prouvé : Je veux tout brûler et si le Bon Dieu descendait du ciel, je le brûlerais aussi parce qu’il doit être un vieux béké. Pardonne-moi de répéter, mais c’est là l’essentiel. J’entends encore la voix de l’officier. Une voix prise de tremblade tellement l’indignation paraissait l’étrangler :

— Quel horrible blasphème dans la bouche d’une femme aussi jeune !

Une femme que tu méprises monsieur l’officier prétendument républicain parce qu’elle est noire, parce qu’elle était enceinte pendant qu’elle courait la campagne, parce qu’elle avait mené des hommes, parce qu’elle représentait une force qui, un jour, sans doute, te balayerait avec tous tes semblables. 

                                                   José Le Moigne 

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes
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