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On m'appelait Surprise XXVII

Publié le par José Le Moigne







oficier d'infanterie de marine

                                                               Oficier d'infanterie de marine en 1870 ( le net)



XXVII

 

Au moins, je n'ai pas été dépaysée en retrouvant la salle d'audience et cela valait mieux car cette fois, on m'avait prévenue, on ne me ferait pas de quartier.

Cinq semaines étaient passées depuis la première série, mais la composition du conseil de Guerre était restée la même. Le commandant Lambert continuait à présider ; le sous-lieutenant Fournier, un blondinet sans beaucoup d'épaisseur, mais au regard féroce, était assis an banc du Ministère Public ; et le sergent d'infanterie de marine Perruchon, qui épongeait son front ruisselant de mauvaise sueur entre deux écritures, faisait office de greffier. Ah, j'ai failli l'oublier, et pourtant il tenait bien sa place, Jean-Polycarpe Huberi qu'on avait missionné pour traduire, en beau français de France ce que notre langue créole avait de rêche et de barbare pour ces messieurs du tribunal.  

Quant à mon avocat, n'est-il pas naturel, vu le peu d'empressement qu'il mit à me défendre, que j’ai oublié jusqu'à son nom.

Maintenant, plus question de rechercher les preuves d'un complot.  Sur ce point, la messe était dite et bien dite. La session qui s'ouvrait aujourd'hui serait tout entière consacrée à l'audition des chefs comme Lacaille et à celle des femmes révoltées. C’était une question d’exemple et tout le reste semblait annexe. D’ailleurs, Monsieur Menché de Loisne, le gouverneur, avait été très clair. Ces quelques jours qu'il se plaisait à qualifier de semaine tragique avaient mis en avant la monstrueuse cruauté des femmes de Martinique. À l’en croire, ce n’était toute que harpies, échevelées, dépoitraillées, et la bouche écumante de haine, qui formaient l’avant-garde d’une prétendue insurrection qui n’était tout au plus que l’effrayante chevauchée d’une bande de brigands. Le commandant Lambert, j’en veux pour preuve son indigne manière d’apostropher la pauvre Marie Brouchon, avait bien retenu la leçon.

— Marie Brouchon, lança-t-il sans s’encombrer d’aucune courtoisie, comme si, au bout du compte, cette héroine n’était qu’un vil objet, vous m'avez l'air d'une pièce pas commode, mais rappelez-vous que vous n'êtes pas ici dans vos campagnes à pousser les hommes à piller, incendier, assassiner …

Pour un peu, sans davantage de vergogne que ceux qui étaient il y avait encore si peu de temps nos maîtres, l’aurait-il traité tout bonnement de pièce d’Inde. Moi, l’indomptable, que rien encore n’avait fait reculer, en l’entendant rugir ainsi, je me suis demandée ce qui allait me tomber dessus lorsque mon tour serait venu, mais je n'ai pas tremblé. J’aurais trouvé indigne de leur donner un os à mordre en affichant la moindre marque de faiblesse, pourtant, à chaque fois que leur mépris laissait planer sur nous ses grandes ailes noires, je me sentais marqué comme au fer rouge et cette brûlure intime, bien que ma mort approche, je la ressens toujours ; ainsi en est-il de la manière outrageante avec laquelle, Alcide Bruaud, un bougre connu et respecté de tous, fut appelé à témoigner.

— Vous avez un surnom, déclarez-le ! beugla le commandant.

L'interprète, essaya bien d'adoucir le timbre, mais Alcide, qui semble-t-il, avait très bien compris, ne lui laissa pas le temps de terminer.

Il était beau à cet instant. Sa silhouette un peu voûtée semblait s’être redressée et, s’il n’éleva le ton, la fermeté de sa voix grave sonna comme un défit dans l'enceinte surchauffée du conseil de guerre.

— Mon seul nom est Alcide Gruaud, dit-il d’une seule traite.

— Cependant vous êtes connu sous le sobriquet de Gueule-Puce !

— C'est le capitaine Prénorant qui a jugé à propos de me donner ce surnom. Moi, je m'appelle Alcide Gruaud. Je suis né à Saint-Pierre, j’ai 36 ans et je suis cordonnier à Rivière-Pilote !

C’était à prendre ou à laisser. Il s’appelait Alcide Gruaud et ne permettait plus à personne, même à cet officier blanc bien à l’abri derrière ses épaulettes, de le crier Gueule-Puce. Venue du plus profond de la souffrance nègre, une vague de fierté a parcouru nos rangs faisant hausser le col aux plus pusillanimes.

Jour après jour c’était la même litanie. Rappel des faits, défilé des témoins et interrogatoires. On était en saison sèche du carême et la chaleur extrême finissait par nous engourdir. Plus d’un, bien que conscient des terribles enjeux, finissait par piquer du nez. Lorsque c’était mon cas, je convoquais Reine Sophie et Man Zulma à mes côtés et toutes trois, comme après une pause sous un grand fromager, nous reprenions la route.

Puis arriva le tour d'Eugène Lacaille. Notre chef si respecté, pour qui nous serions morts sans dire un mot sur le morne Honoré, m'avait un peu déçu la veille lorsque, à l’appel de son nom, Maître Duquesnay, son avocat, s’était levé pour demander que son client puisse se retirer pour cause de maladie. J'en avais eu les larmes aux yeux. À tort ou à raison, je me sentais trahie. Comment cet homme, dont le courage apparemment ne faisait pas de doute, puisse sembler vouloir se dérober ? Cela bousculait toutes mes valeurs. Dans ma naïve conception, un chef n’abandonnait pas les troupes qu’il avait rassemblées lorsque venait l’instant du sacrifice ultime. Alors, Eugène, me suis-je demandée, qu’as-tu donc fait de ton quimbois ? Aurais-tu oublié le cuveau dans lequel tu nous fis naguère nous baigner ? Serait-il possible que tes tisanes et tes potions magiques aient perdu leurs pouvoirs ? Qu’il me soit pardonné un pareil manque de charité mais aussi, que celui qui n’a jamais été tenté me jette la première pierre. 

Comme tu l’auras bien sûr deviné, le commandant Lambert n'allait était un bien trop fin stratège pour ne pas enfoncer le clou. 

— Quels sont vos noms, prénoms, âge et domicile, lâcha-t-il peu amène lorsque Lacaille paru le lendemain.

— Eugène Lacaille, né en 1803 à Sainte-Luce, habitant propriétaire, domicilié à Rivière-Pilote.

— Vous êtes accusé, dit-il avec emphase, au vu des pièces lues hier en votre absence, d'avoir incité à la guerre civile, d’avoir porté pillage et dévastation dans le Sud de la Martinique, d'avoir été chef de bande, et l'organisateur des bandes qui ont commis ces pillages et ces crimes. Le Docteur Guérin, médecin ordinaire de la prison, a constaté ce matin votre état. Son rapport est formel. Votre santé vous permet sans dommage de suivre les débats. À l’avenir, évitez les fausses maladies du genre de celle d'hier, car, de toute façon, la justice passera. C’est un conseil que je vous donne.

J'en trépignais de honte.  


                                                                José Le Moigne 





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kinzy 14/12/2009 18:27


Vous avez tous les mots pour le dire.
bravo ! superbe écriture


stellamaris 12/12/2009 20:54


Le choc de toute la puissance du mépris des maîtres, contre toute la dignité du peuple des petits ... Saisissant ! Toute mon amitié.