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On m'appelait Surprise XXVI

Publié le par José Le Moigne





                                                                Fort-de-France en tan-lontan ( le net)


XXVI

 

Vois-tu, Léon, si je sais lire, écrire, compter, cela ne me rend pas pour autant plus savante que toi. Tout ce que je sais, je l'ai picoré au temps de ma jeunesse, au gré de mes rencontres, quand je drivaillais de marché en marché en compagnie de Man Zulma. Donc, aucune vanterie. Presque toujours, ma compréhension des choses se limite à leur côté pratique. Tout cela pour te dire qu'outre le cérémonial fait pour impressionner, le langage employé par le Conseil de guerre chargé de nous juger, un Français que même les békés, bien plus à l'aise dans le Créole quotidien, ne comprenaient pas toujours, me passait comme on dit au-dessus de la tête.

Ainsi, je me rappelle ce bref échange entre le commandant Lambert, officier qui présidait l'instance, et Farcis Carmonel, héro de notre peuple qu'il me faudra évoquer tout à l'heure.

— Vous devriez savoir que mettre le feu est une faute, lança avec mépris l'officier sanglé dans son bel uniforme. Le curé de votre paroisse ne vous l'a-t-il donc pas enseigné ?

— C'est que, répondit Fracis sans qu'on puisse démêler ce qu'il y avait d'ironique ou de sérieux dans ses propos, quand le curé monte en chaire, il nous parle en Français et nous ne comprenons rien de ce qu'il dit ! 

Perçois-tu comme moi la portée symbolique de ce dialogue de sourds ? Il suffisait, non de l'écouter mais de l'entendre, pour percevoir les failles de notre société et, crois-moi, il y a là un fossé qui n'est pas prêt de se combler.

Mais cependant, je n'étais pas  sotte au point de ne pas voir la différence entre un tribunal et un conseil de guerre. Un tribunal c'est fait pour juger, un conseil de guerre pour condamner. Et que le tribunal, comme ce fut le cas pour Lubin, puisse être partial et même injuste, ne change rien au fait.

Que des blancs dans ce conseil de guerre qui se tenait, pour des raisonse  faciles à deviner, à Rivière-Pilote. Enfin, quand je parle de blancs, je ne parle pas de nous, les accusés, tous noirs et de couleur évidemment.

Mêmes nos avocats étaient blancs, commis d’office, et peu enclins à nous défendre.

— Messieurs du Conseil, les gens de ce pays-ci ont été trop bons, ils se sont laissés mettre le pied sur la gorge. Qu’ils se redressent, qu’ils redeviennent vaillants comme leurs pères, qu’ils fassent voir ce qu’ils valent.

Cela commençait bien. Le commandant Lambert, un ambitieux au teint pâle et aux longs favoris, arborant ses décorations comme un acte de foi était, tout le monde le savait et c’est pour cela qu’il avait été choisi, un nostalgique de l’esclavage.

Me  croiras-tu si je te dis qu'il alla jusqu’à comparer le meurtre de Codé à la Passion du Christ ?

Edifiant n’est-ce pas !

J’ai vite compris que cette première série du procès, celle où il s’agissait pour le Conseil de guerre d’établir la réalité du complot ne me concernait pas vraiment. Plus tard, j’allais concentrer sur ma tête une foule de griefs, mais pour l’instant, comment ces hommes, confits de certitudes auraient-ils pu imaginer qu’une femme ait pu être associée à un complot ?

Pourtant, profitant de nos drivailleries sur les marchés, nous avions bel et bien fait circuler des listes de souscription en faveur de Lubin afin de payer sa lourde amende et son pourvoi en cassation et nous avions participé aux réunions du cercle des jeunes chez Villard, mais tout cela fut écarté d’un revers de manche.

Mais moi, pendant cette volée de mots, lourde de destins tragiques, je ne pouvais songer qu’à mon accouchement. J’étais à quelques jours de la délivrance et malgré ma constitution solide, propre à enfanter beaucoup d’enfants comme me le prédisait Man Zulma quand le sujet venait sur le tapis, les mois passés à Fort Desaix m’avaient si affaibli que, au cours de ces journées interminables, en plein mitan des audiences, j’étais secouée de malaises. Qu’on ne me raconte pas d’histoires. Ce n’est ni par charité chrétienne ni par soucis d’humanité que, le 30 mars, bien avant que le procès soit terminé qu’ils m’ont fait transférer du fort Desaix à la prison centrale de Fort-de-France. J’en suis persuadée. Ces beaux messieurs voulaient tout bonnement s’éviter le scandale d’une mise à bas — ne nous considéraient-ils pas ni plus ni moins comme du bétail ? — dans l’enceinte ô combien officielle d’un conseil de guerre.

Autant te dire que je n’ai pas eu droit à une matrone pour m’aider. C’est Sœur Marie-Angèle, une religieuse de l’ordre de Cluny, décidément on les trouvait partout, qui fit office de sage-femme. Je la revois, tout affolée, la cornette de travers et ses yeux bleus roulant du sud au nord. C’est qu'on a beau s’être préparée depuis longtemps à l’évangélisation des descendants d’esclaves, accoucher une négresse, qui plus est prisonnière, c’était, si j’ose m’exprimer ainsi, une autre paire de manches.  

Seigneur ! La vierge ! Ce serait presque comique s’il ne s’était agit de moi. Ce ne fut pas un accouchement facile. Man avait eu beau prétendre que j’étais faite pour enfanter mon bassin refusait tout service, mais j’étouffais mes plaintes tandis que Sœur Marie-Angèle, aussi perdue qu’exaspérée, m’exhortait dans son français d’église :

— Pousse, je te dis de pousser, tu peux bien faire ça pour mettre au monde une créature de Dieu ! 

À croire que le démon retenait cet enfant dans mon ventre !

Enfin, alors qu’elle ne savait plus à quel saint se vouer, au cœur de l’espace carcéral, on entendit le vagissement frêle et tenace d’un nouveau-né. On était le 28 avril 1871 et l’horloge du local qui servait d’infirmerie indiquait 7 heures du matin.

J’étais maman, aucune femme n’oublie ça, mais on ne m’a pas laissée jouir longtemps de cette joie profonde que je sentais bouillir, malgré les circonstances, au plus profond de moi.

Je revois le visage attendri et soulagé de Sœur Marie-Angèle.

— Tu vois, on y est arrivé triompha-t-elle en me présentant un beau garçon, d’un noir luisant comme s’il avait été passé à l’huile de coco. Dis-moi, quel nom désires-tu lui donner ?

— Théodore ai-je répondu presqu’au hasard car je savais déjà que, contrairement à l'usage, aucune racine de pyié-bwa, n’accueillerait son placenta.

Je n’avais pas fini de parler que déjà, comme s’il voulait se débarrasser d’un problème au plus vite, le régisseur de la prison est entré dans l’infirmerie pour en ressortir avec l’enfant.

Ne me demande pas ce qu’il serait advenu de cet enfant si on me l’avait laissé. La question ne se pose pas comme ça. Le fait est qu’on me l’a arraché avec le plus grand des mépris et ça, jamais, je ne le pardonnerai.

.  Dix jours plus tôt, sans même requérir ma présence, le Conseil de Guerre n’avait pas retenu contre moi l’accusation de complot et m’avait relaxée. Ce n’est pas pour autant que j’allais être libérée. Ces beaux messieurs, comme la mangouste s’amuse du serpent avant de le tuer, m’attendaient patiemment en  haut de leur estrade.

                                                      José Le Moigne

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José Le Moigne 08/12/2009 12:01


Une époque heureusement révolue (pour nous) ....
Amitiés
José


stellamaris 08/12/2009 07:03


La froideur de la (l'in) justice, dans toute sa splendeur ... Comment peut-on ainsi arracher un nouveau-né à sa mère ! Glacial ... Toute mon amitié.


flora 07/12/2009 11:20


Terrible témoignage, dont la sobriété ne fait qu'ajouter à l'effet.
Bonne journée, José. R.