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On m'appelait Surprise XXIX

Publié le par José Le Moigne





Rue-Antoine-S.jpg 
                                                       Fort-de-France en tan lontan, la rue Antoine Siger


XXIX

 

25 mai 1871. Voilà, c'est mon tour. Je ne m'attends à rien de bon car, depuis le premier jour, mes oreilles sifflent à chaque interrogatoire et je ne crois pas que mon audition fera cesser cette mise à mort programmée. Même le gouverneur y est allé de son couplet.  Lumina Sophie, a-t-il écrit dans une brochure destinée m’a-t-on dit à la France, fut la vraie flamme de la révolte. Pour une petite négresse hier encore sans aucune importance, quel honneur venant d’un si haut personnage !  Pour dire vrai, je m’en serais passée, comme je me serais passée du défilé à charge des témoins. À les en croire, j’étais l’instigatrice de la révolte. Le pire, à moins que cela soit le plus risible, c’est que certains de ces témoins avaient fait l’objet de non-lieux dès la première série passant ainsi de l’état de prisonnières à celui de témoins pour mieux vomir leur scélératesse sur moi. Au bout du compte, malgré ma légitime révolte, ce qui me faisait souffrir, ce n’est pas tant leurs propos car je n’ignorais rien de la faiblesse de la nature humaine, mais que, sciemment, pour quelques rognures de faveurs, elles acceptent de passer pour plus manipulables que les hommes.  

Je te vois impatient. Tu n’aimes pas quand je m’égare sur des chemins qui ne sont pas les tiens. Je te connais, tu sais, et toutes tes mimiques n’y pourront rien changer. Je ne dois m’éloigner de l’histoire si je veux conserver, pour le peu de temps qui me reste, un peu de ton écoute.  Alors, puisque c’est ainsi que se tisse notre pacte secret, voilà, je te laisse harponner ces beaux morceaux d’hypocrisie.

Ne vas surtout pas croire que les hommes furent mieux que les femmes. Ainsi Clerville Sinville. Que le bougre n’ait que dix-neuf ans, qu’il soit notoirement amoureux de moi et jaloux de Sydney, qu’il parle davantage par dépit que par même ne constituent nullement une excuse à mes yeux. Malgré le dur régime de la prison, il avait conservé toute la grâce et la flexibilité de la jeunesse, mais tout ce que sa silhouette pouvait apporter de lumière à l’austérité de cette salle d’audience était gommé par son incapacité à regarder les gens de front.

Je me souviens parfaitement de la manière sans concession avec laquelle le président l’interrogea et aussi du tortueux de sa réponse.

— Vous avez pris part à l’incendie de l’habitation Garnier ?

— Je n’étais pas sur l’habitation Joseph Garnier le jour de l’incendie, ce n’est que le lendemain, le jour où Surprise a mis le feu à la cuisine que j’y étais. Elle m’a dit de lui cueillir des cocos.

— N’avez-vous pas aidé Surprise à mettre le feu à la cuisine ?

— Non, c’était trop de deux personnes pour mettre le feu à une si petite cuisine.

— Pourquoi accompagnez-vous Surprise ?

— Elle m’avait rencontré chez Mademoiselle Duvely, m’avait dit de venir lui cueillir deux cocos chez Monsieur Joseph Garnier, et comme je connaissais son caractère irascible, je n’ai pas pu lui résister.

Est-il bien nécessaire que je continue ?  Pas vraiment n’est-ce pas, ton opinion est faite, pourtant, écoute encore cet échange.

— Vous vous appelez Cyprien Ayette. Vous avez Trente ans, vous êtes commandeur sur l’habitation Gustave Garnier et vous demeurez à Rivière-Salée.

— Oui.

— …

— Qui composait la bande qui a voulu voler les bœufs ?

— Surprise, Octave Célina, Emile Sydney, femme Cyrille, Saint-Just Cité dont le vrai nom est Victor Barasse et d’autres que je n’ai pas reconnus tant ils étaient nombreux.

— Qu’ont fait femme Cyrille, Emile Sydney et Surprise ?

— Ils ont débité un bœuf avec les autres.

— Qu’on fait Saint-Just Cité, et Octave Céline ?

— Ils ont débité le bœuf avec les autres. Saint-Just a pris un cheval sur l’habitation est arrivé dessus ventre à terre chez moi. Je lui ai dit : Que faites-vous de ce cheval et il m’a répondu : J’ai pris ce cheval et je le rendrai plus tard si on me le demande.

— C’est du joli.

— Saint-Just Cité m’a dit que Surprise lui avait déclaré que si je ne marchais pas avec la bande, elle me tuerait.

— Alors Surprise vous a fait peur ? Dans vos campagnes, ce sont les femmes qui font peur aux hommes ? Pourquoi n’avez-vous pas fendu le crâne de Surprise ?

— J’ai suivi la bande parce que Surprise est une mauvaise femme et qu’elle était capable de m’incendier. Surprise était la reine de la compagnie et je l’ai entendue dire, après qu’ils ont débité le bœuf : Si je trouve Nérée, je lui couperai la tête car il cache des békés. C’est un foutu flatteur.

Et tout était à l’avenant. À entendre les témoins, à défaut d’être chef de bande, comment accorder un tel rôle à une femme, j’étais l’égérie de la révolte, celle qui menaçait les hésitants, qui désignait les habitations à brûler et à piller et surtout, crime impardonnable pour ce jury de militaires, une femme capable de dominer les hommes.

Ainsi, que dire de Dorval Syphon, propriétaire à Rivière- Salée qui déclara, jetant un froid sur l’assistance : 

— Lorsque Surprise est arrivée sur l’habitation, je lui ai demandé de ne pas brûler les bâtiments parce que j’avais des cannes à faire et elle m’a répondu : Je brûlerais tout. Si le bon dieu avait une habitation je la brûlerais aussi, car ça doit être un vieux béké !

On m’avait vu partout et c’était vrai. J’ai calculé que, pendant ces cinq jours, j’ai bien dû parcourir, à pied, plus de cent kilomètres. Il en résultait qu’aujourd’hui, pour chaque habitation brûlée, pour chaque fait commis, même les plus minimes, je passais sur le grill et chaque fois c’était la même conclusion au ton de jugement dernier : 

— Allez à votre place malheureuse et réfléchissez sur votre triste situation.

Rien de vraiment nouveau. Sous le ciel du Pays Martinique, le glaive de bondyé pèse toujours sur la tête des mêmes.  


                                                          José Le Moigne

  

Commenter cet article

flora 18/12/2009 12:13


Voilà ce qui fait d'être célèbre!
Bonne journée, Frère. 


José Le Moigne 19/12/2009 01:58


Bonne nuit à toi.


stellamaris 18/12/2009 07:32


La dernière phrase sonne comme un glas, et résume tout ... Toute mon amitié.


José Le moigne 19/12/2009 01:59


A mettre en perspective avec des problèmes pas encore résolus.
Amitiés
José