Lundi 30 novembre 1 30 /11 /Nov 01:47



                                           Le sud rebelle, gravure, bureau du patrimoine, Martinique


 

 

XXIV

 

Je me souviens. 

Nous étions terrassés de fatigue, pourtant, aucun des nôtres ne se serait assoupi, ne fût-ce qu’un instant. Soudain, à l’horizon, le ciel s’est embrasé. Nous n’avions pas besoin d’avoir été présents. Nous devinions ce qui s’était passé. Il était trois heures du matin et l’habitation Daubermesnil, notre deuxième bastion, devait être tombée. Bientôt des nègres et des négresses dépenaillés, les yeux hagards encore de tout ce qu’ils avaient vu, certains blessés, tous couverts de cendres et de sang, franchirent nos fossés. Quelque part un coq chanta et d’autres lui répondirent. Qui sait, peut-être confondaient-ils les rayons du soleil levant avec les flammes de l’incendie. Et si, tout bonnement me suis-je dite, ces oiseaux de malheur saluaient le massacre comme si l’habitation en flammes était un gigantesque pitt !

Eugène Lacaille fit venir à lui les plus lucides des rescapés.

— Frères, racontez-moi, leur dit-il simplement.

Alors nous vîmes, comme si nous avions nous-même combattu, la rage des soldats, mercenaires aguerris des guerres coloniales, sans Foi et sans pitié, et une grande frissonnade nous parcouru de la tête jusque aux pieds.

Bilan affreux que celui-là. Dix huit morts dans nos rangs. Un seul dans celui des assaillants et que ce mort fût Emile Romanet, gorge tranchée par un maître coup de coutelas, ne nous consolait pas. Combien de temps nous faudrait-il attendre avant que la horde sanguinaire approche nos positions ? Pas un seul d’entre nous qui ne se posa cette unique question.

Pour ma part, je ne croyais pas au quimbois de Lacaille. Bien que très jeune j’en avais assez vu pour ne plus être sensible à ces superstitions. Léon, ne me fait pas dire ce que je n’ai pas dit. Je suis créole et comme telle je crois aux forces invisibles. Comment serais-je sans cela la fille de Man Zulma et la petite fille de Reine Sophie. Mais dans ce cas précis, comment aurais-je pu admettre qu’une simple mixture pouvait nous protéger des balles et de la mort ? À d'autres. Étais-je la seule à penser comme cela ? Je ne le saurais jamais car je me suis bien gardée de répandre mes doutes.

Ah cette nuit, pour moi la toute dernière en liberté, comme elle était lourde d’angoisse, de tension, de rage cumulées ! Et brusquement ce fut le petit jour à peine séparé de la nuit par une aurore furtive. Nous nous sommes ébroués comme des chiens créoles à la sortie d’un marigot. Nous autres nègres de sommes pas différents des autres hommes sur la terre. Pour nous, la naissance du jour, c’est une promesse d’avenir, la presque certitude que les heures qui vont suivre seront celles du répit. À croire que l’on ne meure que la nuit. Je me souviens d’avoir chercher des yeux Sydney qui se trouvait en première ligne. Mon bougre regardait comme moi la nuit s’effilocher aux branches des manguiers et des hauts cocotiers. Il s’est tourné vers moi, a fait un petit geste de la main, puis a repris sa garde. Son geste n’avait rien d’un adieu et pourtant, jamais nous ne nous sommes revus. Je sais qu’il n’est pas mort, que déjouant la chasse à l’homme il a pu s’embarquer sur un gommier à l’Anse Figuier et de là, en cabotant la nuit, il a rejoint l’île voisine de Sainte-Lucie emportant avec lui la meilleure part de ma vie. Bien peu ont eu sa chance. C’est là ma seule satisfaction. On se console comme on le peut.

Soudain, la corne de lambi a déchiré notre fausse quiétude. Comme je l’ai déjà dit, du morne Honoré, quand on lève les yeux, c’est le sud tout entier qui se dévoile à nous. Le guetteur affolé a dégringolé de son rocher pour rendre compte à Telga et Lacaille.

— Les soldats sont à cinq kilomètres a-t-il débité dans un créole où les mots se heurtaient. Ils vont très vite malgré toutes les embûches de la tracée. Ils ont des baïonnettes au bout de leurs fusils et ils traînent des canons avec eux !

Jamais je n’oublierai Telga, impressionnant de calme et de sang-froid, rappelant ses consignes. Comme si nous étions sur la savane de Fort-de-France, il nous a passé en revue, s’arrêtant brièvement devant chacun de nous comme pour nous insuffler une partie de sa force. Pas de quimbois pour lui. La force, rien que la force, et au bout la victoire.

Dès lors les choses allèrent très vite. Soudain un officier, le pistolet au poing, a jailli devant nous pour déclencher l’attaque. C’était un grand diable aux moustaches en pointes, avec le teint halé de celui qui a vécu plus au grand air que dans les casernements, les yeux féroces et une tignasse blonde collée par la transpiration à son front de guerrier.

Et tout de suite ce fut la terrible mêlée.

Nos fusils ont étendu dans l’herbe fraîche quelques uns de nos agresseurs, mais ils étaient de trop courte portée pour arrêter l’assaut. Ce fut alors la danse folle des coutelas ; la rage d’une contre attaque aux bambous effilés au détour d’une cannaie ; le déluge de pierres déclenché par les femmes ; la pimentade qui volait aveuglant pour un temps l’adversaire ; et puis, très vite, l’ultime corps à corps ; nos coutelas contre les baïonnettes ; les hommes qui tombaient ; les hommes qui mouraient ; les hommes qui fuyaient rattrapés par les balles.

Des dizaines des nôtres furent massacrés sur place, les blessés achevés et les derniers rebelles poursuivi jusqu’aux hauteurs de la montagne du Vauclin. Te l’avouerais-je, Léon, moi la meneuse, jamais lassée malgré mon ventre de deux mois de parcourir les mornes, je me suis laissée prendre sans autre résistance que mes mots que j’assénais comme une dernière pimentade à la gueule des soldats.

Le rêve était fini.  

                                                        José Le Moigne 

 

Par José Le Moigne - Publié dans : Textes - Communauté : Les Bretons sont dans la place
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