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On m'appelait Surprise XXIII

Publié le par José Le Moigne





                                                                                                   
                                                                                                   XXIII

 

Lundi 26 septembre 1870. La vue porte loin depuis le morne Honoré, point culminant des mornes qui ceinturent Rivière-Pilote, où Eugène Lacaille organise son camp avant l’assaut qu’il sait inévitable. Tout le dimanche les soldats, en rangs serrés et armés jusqu’aux dents, nous avaient repoussés. À chaque fois que nous reprenions souffle dans les replis d’une ravine où sur les flancs d’un morne, où que nous traversions en file une savane sèche, la mousquetade nous chassait, méthodiquement, avec toute la rigueur d’un plan bien charpenté, vers les hauteurs de Saint-Esprit, cadenassées par les canons, où la tenaille guerrière devait se refermer sur nous. Mais, entre Rivière-Pilote et Saint-Esprit, il y avait le morne Honoré et l’habitation Régale que nous savions mise en état de siège. La troupe était puissante, mais nous avions toujours un temps d’avance sur elle quand bien même un mulâtre la guidait.
         Je l’avais repéré, cet homme crié Emile Romanet — j’ai appris au procès qu’il était de Saint-Pierre, au bord de la Montagne Pelée, dans ce nord escarpé où je n’ai jamais posé les pieds — chevauchant fièrement en tête des soldats.
Bonda manman w [1]- Missié Romanet, bourgeois traître à ses pères esclaves ! Si l’occasion m’en est donnée, crois-moi, ta mort est assurée. Car vois-tu, Léon, depuis qu’ils ont acquis des biens et un semblant de considération, les mulâtres oublient bien trop souvent que leur maman était une négresse.  Bien sûr, je ne parle pas pour Eugène Lacaille ni pour Villard, qui tout mulâtres qu’ils fussent, nous avaient inspiré.

Sydney chemine à mes côtés et son enfant est dans mon ventre ; mais nous ne nous parlons guère. Je n’ai besoin d’aucun encouragement et à quoi bon penser à l’avenir quand le présent peut se briser à tout instant. Nous sommes un peuple braillard mais pudique. Les mots d’amour sont pour les blancs et les mulâtres, ces messieurs pommadés pour qui la vie coule tranquille comme l’alizé sur les flèches des cannes.

Toute la journée ils nous ont poursuivi, toujours sur nos talons malgré les tours et les détours que nous leur imposions, mais dès la nuit tombée, comme si soudain nous ne les intéressions plus, ils ont filés vers Saint-Esprit.
           Ils obéissaient
aux ordres certains de nous revoir bientôt.

Une heure plus tard nous étions à Régale. Sur l’habitation, c’était la veillée d’armes. Combien étions nous donc à attendre l’assaut ? Mille ? Un peu plus ? Une armée à la nuit épaisse, lourde, mais paisible pourtant avec l’aubade quotidienne des grenouilles minuscules et des cabris des bois qui crécellaient à qui mieux mieux dans les sous-bois. Que n’aurions-nous donné pour que ces bruissements tranquilles, cette paix tropicale, ne soient rompus par rien. Non que nous grelottions d’effroi, mais il faut être juste, personne n’attend sans une certaine appréhension ce qui sera peut-être son ultime combat.

Telga, toujours visé sur son cheval d’ébène, préparait la manœuvre. À chacun sa fonction. Au premier rang, dans les fossés bornant l’habitation, les nègres possédant un fusil.  Derrière, les autres armés de silex tranchants et les femmes munies de ces mêmes pierres, posées en tas auprès de leurs pieds nus, et de bouteilles remplies d’eau et de piments broyés pour aveugler les assaillants. Pour nous rendre invincibles, invulnérables aux balles, Lacaille, se rappelant qu’il était quimboiseur, avait fait préparer une cuve énorme de rhum et de gombos musqués.

— Frères et sœurs, voici l’heure suprême. Liberté et Justice ! Cette terre est la notre, nous saurons la défendre !

Pourquoi en aurait-il dit plus ? Sa silhouette ronde semblait démesurée à contre lumière du brasier allumé dans la cour. 
           Un cri énorme a déchiré la nuit.

— Vive Telga ! Vive Lacaille ! Hourra pour nos héros ! Péyi-a sé tan nou ! péyi-a sé tan nou !

Alors, pour nous donner l’exemple, Lacaille enleva sa chemise et se frotta vigoureusement le torse, le visage et les mains de sa mixture de rhum et de gombos. Nous l’avons tous suivi. J’avais, je n’ai revu une pareille transe. C’était comme si l’Afrique, les Indes et je ne sais quoi encore soudain nous habitaient. Maintenant, nous en étions certains, quelque puisse être l’issue de la bataille, nous serions les vainqueurs. 


                                                José Le Moigne 



[1] Le cul de ta mère.

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stellamaris 28/11/2009 07:50


Le calme avant l'ultime tempête ... L'oeil du cyclone ... Toute mon amitié.