Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

On m'appelait Surprise XXII

Publié le par José Le Moigne




XXII

 

 

Hélas, le goût du sang parfumait à présent notre bouche. C’était pareil au sucre qui appelle le sucre. En cette terrible journée de septembre, comme si le feu avait perdu un peu de sa puissance symbolique, nous nous mîmes à traquer les traîtres à notre cause. À présent les Kongos africains, les engagés zindiens, persuadés que notre combat allait mettre fin à leur contrat qui, hélas, par beaucoup de côtés, avait des relents d’esclavage, nous suivaient dans notre quête hypnotique.

En premier lieu, nous nous lançâmes à la poursuite de Lubin. Je précise que ce Lubin, prénommé Eugène, n’avait rien à voir avec Léopold dont la condamnation inique nous avait lancé sur le chemin de la révolte. Celui là était un nègre comme il y en a tant, soumis par habitude, abâtardi par sa fonction de nègre de maison, une relique en quelque sorte du temps de l’esclavage. Mais il avait favorisé et accompagné la fuite de Codé, et ça, c’était impardonnable.

Que pouvait-il contre une meute en furie bien décidée à l’écharper ? Rien. Nous ne fûmes pas long à le rejoindre et aussitôt ce fût l’aveugle déchaînement d’une troupe en colère. Je le revois encore recroquevillé dans le fossé, les mains derrières la tête, hurlant comme un goret tandis que les coups et les injures pleuvaient. Je revois Joseph Rivières lui asséner un coup de coutelas propre à le décapiter tandis que Saint Cyr Saint Claire le frappait avec acharnement avec un manche de pique. Aucun doute. Si Sébastien Causte, un nègre raisonneur que nous respections tous, n’était intervenu, Joseph Rivières eut certainement tué Lubin et, veux-tu que je te dise, je n’aurais pas pleuré sur lui, pas plus que je n’ai pleuré, dans la même journée, sur le sort de l’africain Tobie qui, à Sainte-Luce,  contre toute raison, s'obstinait à protéger l’habitation Trois-Rivières de Monsieur des Etages.
        Que son cadavre, gisant au travers de l’allée, repaisse les chiens-fer et les bêtes errantes !

Au tour maintenant de Désir Pourqui. Ce boucher noir de trente deux ans avait refusé de participer à la collecte pour Lubin. Impardonnable aussi. Nous n’en voulions pas à sa personne mais à ses biens. N’est-on pas, paraît-il, puni par où on a péché !  Ah, il ne nous prenait plus de haut le traître à sa famille. Il ressemblait à de la graisse de bœuf oubliée au soleil derrière sa porte qui n’avait pas résisté très longtemps à nos coups de boutoir. Bien sûr que nous l’avons consciencieusement pillé. Les pauvres avaient donné. Pas lui. Ce n’était que justice.

Ce jour là, je me suis sentie légère comme je ne l’avais jamais été. Légère comme une paille-coco flottant sur le dalot, légère comme j’aimerais que soit mon ultime matin, quand, libérée de cette gangue que furent mes jours ici, je m’en irai rejoindre Reine Sophie dans ce pays-mystère qui ne ressemble en rien au paradis des blancs.   

Nous nous étions aventurés en ville et ni les soldats ni les gendarmes n’avaient bougé. Ils attendaient leur heure. Nous avions mangé nos meilleures cassaves et ne le savions pas. La rue était pleine de femmes, d’enfants et d’hommes hirsutes et plein de rhum qui bamboulaient autour de la boutique du boucher.
        — Fuyez ! Fuyez ! éructa-elle en épongeant son front baigné par la sueur, j’arrive de l’Anse Figuier. Une foule de soldats a débarqué d’un navire de guerre !

Pas plus que toi je n’ai pas la tête politique, mais je me suis souvent demandée ce qui se serait passé si Villard ou quelqu’un Pomponne avaient accepté de prendre la place du maire quand celui-ci se proposait de la céder. Peut-être, alors, aurions nous pu négocier, obtenir la grâce de Lubin, bâtir une stratégie. Nous avons préféré suivre le cheval noir de Telga et dans le doute je ne regrette rien. Je n’ai bien entendu pas lue la lettre que Missié Cornette de Vénancourt, laissé libre d’agir, écrivit au Gouverneur de la Martinique ; mais je sais qu’elle suffit à lever,  partout dans le pays, des forces se lèvent contre nous. Il faut croire que la perspective d’une République Nègre les faisait tous trembler. J’ai su depuis qu’en plus des forces régulières, cent quatre vingt gendarmes, six cents soldats d’infanterie de marine, cent quatre vingt dix sept artilleurs, cinq cent volontaires levés par les békés et puissamment armés s’apprêtaient à nous faire la chasse.  

Certes, dans la nuit du 24 au 25 septembre, malgré les gendarmes qui commençaient à ratisser les mornes, nous avons encore bouté le feu à douze habitations, au Vauclin, au Marin et Sainte Anne et incendié des cases à bagasses au Gros-morne Morne, au Robert, et même à Fort-de-France. 
          Mais ce furent là nos dernières victoires.

La répression était en marche.


                                                  José Le Moigne 

Commenter cet article

flora 27/11/2009 16:00


Non seulement tu t'identifies à ta narratrice dans ses souvenirs mais aussi dans ses mots qui colorient harmonieusement le français littéraire. Bel exercice de style!
Amitiés: R. 


José Le Moigne 27/11/2009 16:59


Surprise ne parlait que le créole. j'essaye donc de créoliser ses propos sans que cela paraisse trop artificiel. Si j'y parviens, tant mieux.
Amitiés
José


José Le Moigne 27/11/2009 00:46


Merci Stellamaris
Amitiés
José


stellamaris 27/11/2009 00:14


Quand la colère devient irrépréssible ... Ta saga est toujours aussi halettante ... Toute mon amitié.